Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage... Poli(c)ez-le et le repoli(c)ez !

Les bombes ont explosé, une fois encore, une fois de plus. Une fois encore, une fois de plus, "on" nous a parlé de guerre, de l’ennemi invisible, des réseaux dormants qui se réveillent et qui frappent où ils veulent quand ils le choisissent. Une fois encore, une fois de plus, les auteurs sont désignés, repérés. Peut-être, sans doute même... toujours après, rarement avant et dans ce cas, souvent par hasard.

Une fois encore, une fois de plus, nous ne couperons les fleurs qu’écloses, nous ne saurons repérer les boutons.

La faute-à-pas-de-chance ? Le-risque-zéro-n’existe-pas ? Pourquoi pas, un réseau de retard !


OUI, C’EST LA GUERRE !

Des bombes, des bombes, des morts, des blessés et comme chaque fois, une indignation bien-pensante, une réprobation moralisatrice et d’autant plus générale qu’elle n’implique aucune intervention individuelle. Les familles et les proches pleurent les pertes et baissent les bras en parlant de fatalité, de barbarie, de sauvagerie et d’extrémisme... et tous, nous courbons la tête dans l’attente de l’attentat suivant.

La police, les services secrets, l’armée, les divers professionnels concernés ne ménagent ni leur temps, ni leur peine et mènent à leur manière une lutte qui jusqu’ici s’avère bien inégale. Certes, ici ou là, presque par hasard , "on" arrête et "on" étouffe un complot destiné à perpétrer une action dévastatrice mais, dans l’ensemble, c’est cinq minutes après les explosions que les filières sont remontées et les rares ennemis survivants, identifiés, parfois arrêtés.

Cette impuissance devrait pourtant nous conduire à un questionnement radical sur nos analyses, nos conclusions, nos comportements et nos méthodes. Bref, une recherche de "l’à quoi ça sert" qui ne s’embarrasse d’aucune idée reçue, qui n’hésite pas à mettre en question jusqu’à nos méthodes de pensée les plus immédiates, voire nos réflexes les plus intérieurs.

Indubitablement, nous sommes en guerre ! En guerre, nous... où eux ? "Nous", "eux" quels sont les véritables protagonistes ? Nous ? Mais qui sommes-nous ? Eux ? Qui sont-ils ? Pourquoi, pour qui roulent-ils ?

Une chose est claire, quel que soit leur "à quoi ça sert ?", nous ne sommes pas capables de le déterminer. Est-il unique ou multiple, est-ce un faisceau d’objectifs, un amalgame de "pourquoi ?" Oui, incapables, parce que si nous tenions leur "à quoi ça sert ?", nous aurions saisi leur "comment ça marche ?" et nous aurions alors démonté le principe même de leur fonctionnement. Nous ne manquons pourtant pas d’expérience, nous avons en notre possession un nombre de données important... et les événements nous apportent, hélas, chaque jour des informations nouvelles. Tout se passe comme si nous avions les données mais que le programme nous manque pour les interpréter. Bref, et si nous partions du postulat que nos hypothèses de travail ne sont pas adaptées à la situation actuelle où cette démarche nous conduirait-elle ?

La guerre ? Quelle guerre ? Depuis Almogorodo, ce couronnement du plan Manhattant, la guerre a changé de nature. Les quelques conflits de type traditionnel que nous avons connus depuis se sont tous terminés par des échecs. Le dernier en date, la Guerre du golfe, n’en est qu’une confirmation supplémentaire. Pourquoi ?

Il existe une multitude de raisons mais la première, la raison fondamentale, la raison essentielle, c’est que le réseau booléen qui organise la société occidentale est complètement dépassé. Sa constitution reposait sur un impératif de production où la main de l’Homme jouait un rôle essentiel. Cette structure, essentiellement tactique, était une réponse permanente à tous les "comment ?" sans lesquels aucune fabrication ne peut être menée à bien. Elle nécessite chefs, états-majors, transmissions, hiérarchies. Dès qu’on tient un maillon de la chaîne, la patience et la détermination suffisent pour démonter le système, le réduire, le détruire

Ce n’est plus le cas aujourd’hui où un programme suffit à lancer et gérer une production quels qu’en soient les objets. Nous passons d’un monde du "comment" à un univers du "pourquoi". Cette modification radicale se traduit pas la nécessité de la mise en place d’une autre manière de regroupement. D’un monde tactique, nous passons à un monde politique. Notre mode de pensée dominant, la déduction, ne nous permet plus d’organiser et de prévoir le courant des événements. Si nous voulons survivre, il nous faut inventer... constamment et dans chaque compartiment de notre vie. Une pensée, un "pourquoi" énoncé quasiment dans le vide, happé par tous et n’importe qui, de l’imagination individuelle, des groupes restreints incontrôlables parce qu’anonymes, fatalement dissous après le sacrifice. Des mots d’ordre sans réelles significations, sans réelles portées. Quand cesserons-nous de croire à des nécessités logistiques projetées de l’univers taylorien. Al Quaïda ? Des mots, rien que des mots qui, une fois prononcés ont fait, font et feront l’ossature de ce terrorisme que nous échappe. Certes nos enquêtes nous rassurent : une organisation doit concevoir un ennemi qui lui est semblable sinon identique dans ses motivations et ses fonctionnements. Mais, nous nageons en pleine irréalité.

Mais revenons à nos moutons originaux : la guerre. Encore aujourd’hui quand nous pensons guerre, nous en sommes encore à des conceptions qui ont à peine évolué depuis Hannibal, même si Napoléon, Clausewitz ou Chapochnikov ont introduit quelques caractères nouveaux. Nous parlons des "lois de la guerre", des réflexes humanitaires comme si la Croix Rouge (un symbole de l’archaïsme de notre pensée) avait jamais ou empêcher les camps de la mort qu’ils fussent hitlériens, staliniens, yougoslaves ou ruandais. Où est la différence entre Drancy et Guantanamo ? Mais tout cela est du passé, pleurer sur Auschwitz, Poulo Condor ou Srebrenica est une bien maigre consolation ; sans aucune autre conséquence qu’un étalage de bons sentiments.
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LA GUERRE ? OUI MAIS LAQUELLE ?

Seulement voilà, nous sommes arrivés à un moment de la technologie où un individu peut disposer d’une puissance de feu et de nuisance qu’un bataillon sur pied de guerre n’atteignait même pas en 1939. Pensez, un Exiocet monté sur un canot à rames peut couler un destroyer ! Anecdotique ? Si l’on veut ! Mais poursuivons : cela signifie qu’un individu lambda, pourvu qu’il en aie le désir peut se permettre de mettre à feu et à sang le lieu qu’il lui plaira de choisir au moment qui le satisfera.

Que lui faut-il ? Une motivation, un budget de misère, un minimum de matériel, une simple réunion de quelques bonnes volontés... et voilà en devenir le détournement des avions du 11 septembre, les attentats de Madrid, de Londres, les explosions quotidiennes en Irak, etc, etc...

Alors cessons de raisonner comme en 1914. La guerre n’a plus de lois, elle est quotidienne, individuelle. Son exercice n’exige pas plus de connaissances et d’entraînement que la mise en œuvre d’une machine à laver. Le sens du bricolage, la bonne volonté car le niveau technique exigé est élémentaire et un peu d’imagination au service d’une cause dont les médias se font le véhicule de la manière la plus naturelle, la plus démocratique sans qu’aucune censure puisse être imaginable.

Une multitude de fonctionnaires de police n’y pourrait, n’y peut rien. Cette cellule élémentaire dont nous venons de décrire le schéma est autocohérente, elle n’appartient à aucune structure, elle ne se constitue qu’autour d’un pourquoi dont elle est le comment. Bref, elle s’inscrit dans l’univers des réseaux systémiques. Il n’y a de "patron(s)" que celui ou ceux qui transmettent la "bonne parole", le pourquoi qui crée l’idée du réseau. Chaque thuriféraire dans son coin, invente la tactique, le comment, propre à réifier les paroles du "maître". Pas besoin de communiquer directement, les médias se chargeront de faire connaître à tous "l’heureux résultat" du passage à l’acte. Cessons donc de rechercher des "organisations", d’essayer de mettre sous les verrous des "chefs" qui n’existent pas, cessons de prêter à notre adversaire des raisonnements qui n’appartiennent qu’à nous. Leurs "pourquoi" mêmes nous sont inaccessibles. Quel occidental au bon sens le plus élémentaire irait se faire sauter au milieu d’une foule en déclenchant sa ceinture d’explosif ? Nos malfrats les plus déterminés ne sont nullement adeptes du sacrifice quand bien même une fortune en serait la récompense.

Un réseau hiérarchique, le nôtre, est impuissant face à un réseau systémique où le moindre acte est fondé sur une philosophie de l’invention permanente. De par sa constitution, un réseau taylorien (booléen, taylorien, hiérarchique, autant de synonymes) fonctionne sur la base de faits à partir desquels il est en mesure d’opérer pas réduction. Tout ce qui relève de l’improvisation permanente lui est inaccessible.

La lutte contre un réseau systémique ; commence par la création d’un réseau systémique. Le pourquoi de ce réseau est élémentaire : Nos adversaires sont des ennemis qui mènent contre nous une guerre de destruction. Il est inutile de chercher plus avant car une politique pour être effective, efficace et mobilisatrice doit s’exprimer en quelques mots simples :

- La politique : l’Occident doit être détruit car ses valeurs sont un poison mortel ; c’est vrai, le Prophète l’a dit et c’est écrit dans le Coran.

- La stratégie : attaquer la civilisation occidentale partout ; un occidental mort est une blessure. La multiplication de ces blessures conduira à la disparition de l’ennemi.

- La tactique : chacun d’entre nous est un soldat d’Allah ; chacun d’entre nous pour participer à cette sainte lutte n’a qu’à suivre son imagination : peu importe le moyen, le but, chaque fois, est de tuer, de terroriser, bref de participer, individuellement ou en groupe, à la destruction méthodique de l’ordre occidental.

Clair et net : aucun compromis possible, c’est la guerre. Une guerre sans merci où la seule paix envisageable est celle des cimetières. Notons au passage que selon les cas, pour faire bonne mesure, chiites et sunnites sont tour à tour des objets de sacrifice.

Inutile de tenter de comprendre : ayons constamment en mémoire, la parole de ce sage chinois : "quand mon bras et ma bouche sont en désaccord, je crois à mon bras". Le bras qui nous menace est un bras d’assassin. Il est anonyme, multiforme, imprévisible... du moins en appliquant nos méthodes habituelles.

ALORS ?

Alors ?

Un, une terroriste sont des êtres humains. Pour vivre, ils doivent se nourrir, se vêtir, se loger, éventuellement s’apparier. Cela signifie que quelle que soie leur discrétion, ils ont une existence. Cette discrétion même est en soi une singularisation. Si les activistes de Leeds étaient inoffensifs aux yeux de leur propre famille, ils avaient néanmoins une autre vie, probablement moins innocente qui s’est plus ou moins partiellement déroulée devant des témoins. La sagesse des nations dit qu’il est possible de tromper son père, de tromper son monde mais qu’il est impossible de tromper les deux simultanément.

Notre réseau systémique se créera donc en décrétant la mobilisation générale des yeux et des oreilles fondée sur la présentation honnête et claire du danger que nous courrons. Ne pas vouloir analyser le comportement de l’adversaire en se plaçant dans son univers, c’est commettre une erreur grossière. Cette erreur, malheureusement, nous est quasiment imposée par notre arrogance. Elle-même, née de notre sentiment "d’être les meilleurs", de posséder l’organisation la plus respectueuse de l’autre, des autres. Au point que nous sommes prêts à imposer notre mode de pensée et d’existence à la pointe de nos baïonnettes... sans jamais nous poser la moindre question sur les conceptions du bonheur que pourraient ressentir des groupes dont l’organisation nous est étrangère au point que nous ne savons même pas en saisir la réalité.
Pas plus que l’adversaire, nous ne devons apprécier les événements avec des yeux et des concepts abstraits : la guerre détruit, sa pratique tue. Il est suicidaire de tenter de fermer les yeux sur des faits indéniables. Certes la pratique du suicide militant et le sacrifice permanent d’un grand nombre de volontaires rend la lutte très difficile. Si le terroriste ne craint pas de mourir, rien ne peut l’arrêter dans sa détermination... que de mettre la main sur lui avant qu’il ne passe à l’acte.

Il est indispensable de saisir que le lien qui crée le réseau systémique est la parole, l’information politique plus précisément. Voilà le "pourquoi", voilà le "où". A chacun pris isolément d’inventer son "comment" qui "implantera" l’objectif. Ce n’est pas le haut parleur qu’il faut poursuivre. Comme dit le Singe-roi dans le Si-Yéou-Ki ; "une parole que j’ai lâchée, quarante chevaux ne la rattraperaient pas à la course." Entendons-le et partons à la chasse du récepteur.

Cessons de considérer tous ces "volontaires de la mort" comme des gamins analphabètes ; faciles à berner et à fanatiser. L’expérience nous apprend que ces "fous de Dieu" sont aussi souvent des gens diplômés, des cadres que des "paumés" endoctrinés, des errants de banlieue. En outre, les analyses humanitaire, égalitaire et humaniste que nous leur appliquons pour tenter de saisir leurs motivations ne sont, une fois de plus, que des projections des notre philosophie de la vie, de notre éducation et de notre modèle culturel. Quand perdrons-nous notre arrogance, quand apprendrons-nous l’humilité ? Tant que nous n’accepterons pas que l’éthique n’a pas de contenu universel et que toutes les transcendances qui nous guident n’appartiennent qu’à nous. Quand comprendrons-nous que même pour un musulman à la foi tiède, le visage découvert d’une femme est une atteinte impardonnable aux bonnes mœurs ? Et ce n’est là qu’un élément parmi tant d’autres. L’esprit des lois, l’esprit de la loi, ne s’expriment pas de la même manière et varient avec la latitude et la longitude. Chez nous déjà, les choses changent souvent radicalement dès lors que nous passons les frontières. Le Président Nixon (un grand président des Etats-Unis, pourtant) a dû démissionner moins pour avoir espionné ces adversaires politiques que pour avoir menti à la Nation et à ses représentants. Monsieur Blair est critiqué moins pour mener des opérations en Irak que pour les raisons qu’il a affichées de les entreprendre. En France, nos Présidents, dignes héritiers de la monarchie, peuvent entretenir leurs maîtresses et leurs enfants adultérins aux frais du contribuable, c’est-à-dire de la Nation, sans que le moindre murmure critique se fasse entendre.

Bref, cessons de chercher des raisons raisonnables à notre manque de lucidité, à notre absence de courage politique et à notre refus de tirer toutes les conséquences de notre lâcheté collective. Cessons enfin de faire porter sur la police, l’armée et les services spécialisés le poids d’une lutte que tous ces services ne sauront mener sans notre appui total et notre participation inconditionnelle.

Au réseau systémique de la terreur, il est indispensable et vital d’opposer le réseau systémique des citoyens car rarement la "patrie" n’a connu un tel danger.

"Etre libre et de bonnes mœurs", c’est la description du sociétaire d’une démocratie, fût-elle représentative et un peu bancale. "Etres libres et de bonnes mœurs", voilà de quoi mériter un engagement au moment où nous excipons de notre appartenance. Ennemis ? Alors ennemis déclarés en ce sens que tout adolescent parvenu à la maturité citoyenne devrait être amené à signer un acte public énumérant les devoirs attachés à la qualité de sociétaire tout en dressant la liste des transgressions à ne pas entreprendre.

Il est indispensable, avant même d’entreprendre quelqu’action que ce soit, défensive ou offensive, d’accepter un certain nombres d’hypothèses dont l’énoncé heurte notre sensibilité judéo-chrétienne.

- Il n’existe pas de transcendance éthique. Chaque groupe s’est forgé "son" éthique, née de son histoire, de sa volonté de survie, des conditions matérielles de son développement.

- Chaque groupe en est également fier. Et nous n’avons jamais hésité à tenter d’imposer notre éthique sans reculer devant quelque argumentaire que ce soit, la violence comprise. Acceptons que nous n’avons ni le monopole de l’arrogance, pas plus que celui du mépris de tout ce qui n’est pas nous et notre environnement.

- Dans la mesure où ces éthiques sont également "honorables" aux yeux de ceux qui les ont acceptées, elles ne souffrent par conséquent aucune possibilité de compromis. Si elles apparaissent incompatibles, en cas de conflit, il n’existe pas d’espoir de paix, fût-elle celle des braves.

- N’oublions jamais que nous sommes l’ennemi de notre ennemi. Il n’est plus temps de rejouer la bataille de Fontenoy : une hésitation porte en elle la destruction.

Ces quelques remarques de bon sens étant prises en compte, il ne nous manque plus que d’en tirer les conséquences, toutes les conséquences... et de les assumer collectivement. Ayons, par exemple, le courage de dire que ce n’est pas le principe de la Guerre du golfe qui est l’erreur mais c’est le choix de l’ennemi comme celui de la méthode. Il fallait être sans intelligence du monde actuel pour s’imaginer que la politique de la canonnière, serait-elle menées à coups de massue électroniques, pouvait encore régler une opposition à ce point profondément enracinée.

Quand la Russie d’Alexandre, celle des Soviets, ont subi les invasions occidentales, la politique de la terre brûlée, la recherche permanente de l’affaiblissement des armées d’invasion par la poursuite de leur destruction physique et matérielle ont été les moyens essentiels de la victoire. N’oublions jamais l’exemple historique que représente la destruction des armées napoléoniennes ou nazies.

Bref, soit nous acceptons la réalité pour déplaisante, révoltante, cruelle et incontournable qu’elle soit et nous faisons face à l’enjeu : eux ou nous, soit dans une lecture primaire et superficielle de l’Evangile, nous tendons l’autre joue parce que nous nous refuserons, jusqu’au dernier d’entre nous, d’envisager l’irréductibilité des tensions contradictoires qui nous animent avec la même puissance que nos adversaires.

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 31 août 2005 (Date de rédaction antérieure : août 2005).