Diriger autrement

L’apparition de technologies nouvelles en matière d’instruments de communication modifie la structure même de la communication. Les conditions de la disparition du secret sont réunies et impliquent, par conséquent, l’adoption de nouveaux comportements par tous les protagonistes du concert socio-sociétal.


Les textes s’accumulent qui mettent littéralement les entreprises sous surveillance dans une situation qui s’apparente à un régime de liberté provisoire. Nous voilà entrés dans l’ère du soupçon où l’entrepreneur, clairement désigné comme un ennemi public est condamné au dépôt de bilan dès lors que la conjoncture devient défavorable.

Certes, ici ou là, certains parviendront à passer entre les gouttes mais pour la plupart, les petits en particulier, la situation deviendra vite intenable..., surtout si l’ambiance économique devient morose.

Pourtant, les professionnels qui traitent les déchets font souvent fortune. C’est dire que dans les cas les plus désespérés, il existe toujours des circonstances favorables qui peuvent provoquer des retournements imprévus.

Voyons un peu.

UNE FATALITÉ DE L’AFFRONTEMENT

Les récents progrès de la technologie ont bouleversé aussi bien les conditions de la production que celles de la commercialisation, vente et achat. Pourtant, les législations qui organisent à la fois les conditions du travail et les relations entre les personnels, les directions d’entreprises, le capital, les fournisseurs et les clients évoluent selon un rythme sans aucun rapport avec la réalité des bouleversements observés.

Depuis quelques années, la volonté des Pouvoirs publics se traduit par des mesures sans cesse plus contraignantes où la directivité semble peu à peu effacer tous les progrès relationnels qu’avait permis le développement des procédures contractuelles. C’est à croire que l’Etat nie en bloc toutes les évolutions des rapports sociaux qui ont pris place au cours du siècle dernier. Il semble considérer l’ensemble des personnels, aussi bien que leurs représentants (syndicats et associations professionnelles), incapables de résister à un patronat dont l’avidité et la combativité largement supposées rangent le fameux Comité des Forges au rang des tyrans d’opérette.

Peu à peu, les structures de concertation auxquelles la présence de l’Etat aurait pu apporter une caution de bonne foi, ont été vidées de leur objet pour n’être plus que des lieux d’enregistrement de mesures dictées par l’opportunité politique. Et quand l’Etat n’était pas directement invité, c’est-à-dire au cours des procédures d’études préliminaires, avant même que des propositions d’accord aient été mises en forme, ses commentaires n’ont jamais manqué de réduire la liberté de débattre. Il n’est pas étonnant qu’en l’occurrence, le crédit relativement faible accordé par les personnels aux divers syndicats supposés les représenter n’aille qu’en s’affaiblissant.

Le suffrage universel devient alors un processus au cours duquel le citoyen abandonne, jusqu’à l’échéance électorale suivante, la totalité de ses droits civiques aux quelques caciques qui formeront le gouvernement. L’Etat, et l’Etat seul, parlant dorénavant en son nom, s’ingénie à désarmer de manière continue tous les relais de proximité en leur refusant le droit de s’affranchir du pouvoir financier central, tout en clamant sa volonté de se rapprocher du quidam vulgaire, vous et moi. Cette volonté hégémonique s’exprime avant tout par la suppression de nombre de taxes perçues localement et remplacées par autant de subventions nationalement attribuées. En somme, quels que soient la nature et le type de rapports entre partenaires, la tactique mise en œuvre par les Pouvoirs publics consiste à étouffer tout dialogue entre partenaires pour le remplacer par un affrontement idéologique dont l’issue est évidemment justifiée par une prétention de justice sociale. L’Etat devient le défenseur réglementaire de citoyens impuissants et incompétents face à un ennemi de classe que seule la puissance publique est capable de maîtriser.

Ce détournement de la procédure démocratique remplace un climat de négociation entre partenaires par un climat d’affrontement entre des factions ennemies dont il est affirmé par avance que rien ne leur permettra de s’accorder sur des solutions à tous bénéfiques. Comme il est des démarches qui rassemblent, il y a aussi des langages qui divisent et des procédures qui poussent à l’établissement d’un climat de guerre civile en dénonçant de manière permanente tout ce qui paraît contraire à la doctrine d’un "politiquement correct".

Cette logique d’affrontement tient lieu de politique, c’est-à-dire qu’elle permet d’éviter le choix d’un modèle de développement. En effet, dès qu’un problème se pose, au lieu de rechercher une solution harmonieuse qui nécessite la participation de tous à une concertation publique, le pouvoir s’érige en champion d’une cause. Dans ces conditions ; l’autre est ipso facto excommunié à moins de s’exécuter, et le rassemblement autour de la faction au pouvoir s’opère dans un climat de mobilisation générale. Le monde est alors automatiquement divisé en victimes et en bourreaux, ces derniers étant considérés comme autant de coupables. L’intérêt de cette dichotomie est qu’elle permet aux dirigeants de déborder très largement du cadre de la démocratie politicienne en attribuant aux associations "amies" un large pouvoir de contestation inscrit dans la loi.

[A cet égard, la loi en cours d’adoption relative à la "modernisation du monde social" est un remarquable exemple de déviation totalitaire qui ne dit pas son nom. Elle met en fait le fonctionnement des entreprises sous surveillance constante et libère le personnel de toute responsabilité en ce qui concerne leur évolution. Dans de telles conditions, il n’y a plus de stratégie possible, plus d’évolutions envisageables qui ne soient la simple extrapolation d’une situation existante. Monsieur Riboud (le père) aurait depuis longtemps fait faillite avec le verre de ses origines et Danone n’aurait jamais vu le jour, Schneider continuerait à perdre de l’argent, tout comme Lip... et bien d’autres, AOM-Air Liberté, par exemple...

Visiblement, le seul pouvoir que la loi attribue au personnel est un pouvoir de nuisance sous le fallacieux prétexte de défendre l’emploi. C’est à se dire que le "pouvoir des soviets" serait préférable dans la mesure où le pouvoir décisionnaire s’accompagnerait de l’assomption de la responsabilité des résultats.]

Hélas, rien n’est parfait et la politique de "classe contre classe" a déjà montré dans le passé qu’elle ne pouvait conduire qu’à la faillite générale. La logique d’affrontement ne peut s’accommoder d’une situation transitoire. En effet, sa pratique sous-entend l’existence de factions dont les intérêts n’ont rien de commun et elle pérennise l’état de division. Elle conduit donc fatalement au contrôle centralisé de tous les organismes de décision d’abord, et d’exécution, ensuite. Elle induit le traitement des échecs par la dénonciation de sabotages et de trahisons avec les heureuses conséquences que nous connaissons sur les libertés individuelles. Bref, l’exercice raisonné d’un pouvoir se décline dans un climat permanent de tension.

[A plusieurs reprises, nous avons assisté aux déviances absurdes, sinon grotesques, de ces comportements : ainsi les cas de plus en plus nombreux où la majorité rejette des amendements proposés par l’opposition pour les réintroduire un peu plus tard sans même en changer la formulation.]

Evidemment, en début de troisième millénaire, après les expériences malheureuses du siècle dernier, ce discours n’est plus aussi mobilisateur qu’il le fût mais il n’en reste pas moins que les dénonciations actuelles des super-profits, de la mondialisation, des concentrations, des spéculations et des transferts de capitaux se colorent d’accents que l’on aurait pu croire révolus.

L’EXCEPTION FRANCAISE OU LA TENTATION DE L’IMMOBILISME

Cette logique de l’affrontement simplifie indubitablement la difficulté d’une réflexion politique qu’elle ramène aux expressions les plus élémentaires. Il suffit, en effet, comme disait autrefois le regretté Pierre Dac :".. d’être contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre..." La possession unique et sectaire de la vérité révélée permet d’éviter la considération de toutes les conséquences d’une confrontation du mythe et de la réalité. Toute critique, la plus bénigne même, est balayée au moyen de l’argument imparable de l’idéologie "dominante" qui repose sur l’illégitimité de tout pouvoir qui pourrait reposer sur des ambitions individuelles de réussite personnelle.

Le pire, pourtant, n’est jamais sûr. Si la plupart des coopératives ouvrières de la fin du dix-neuvième et de la première moitié du vingtième siècles n’ont pas pu survivre à un monde de concurrence pas plus que ne survivent les derniers représentants des économies étatiques, cela ne signifie pas pour autant que la rencontre contractuelle de tous ceux qui organisent et participent à la production soit impraticable.

Il faut et il suffit de remplacer la logique de l’affrontement par un climat de coopération. Il faut et il suffit... si l’énoncé est simple, la mise en œuvre passe par un renouvellement des relations sociales qui reposerait sur un bouleversement de nos regards, de nos habitudes et de nos appréciations de ce que doit être la cohabitation sociétale.

Quand la doctrine sociale du Gaullisme introduisait la participation, cette recherche d’une collaboration entre le Capital et le Travail tentait de s’inscrire dans un monde qui n’était pas à même de l’accepter, d’en considérer même les avantages et les inconvénients de manière dépassionnée. A l’époque, ni les dirigeants, politiques ou économiques, ni la population dans sa grande majorité, à la fois citoyenne et travailleuse ; ne pouvaient imaginer, entrevoir, les conditions d’une mise en œuvre constructive de ces principes.

Dans un univers taylorien où la main de l’homme constituait encore l’outil fondamental de la production, le travailleur devait être aveugle, sourd et sans imagination, une simple excroissance de la mécanique. Toute participation exigeait avant tout l’obéissance, l’assiduité et quelques vagues notions professionnelles.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ne pas l’avoir compris, continuer à le nier pour un grand nombre, c’est aller au devant d’ennuis graves. Nous avons souvent exposé dans le cadre des "Humeurs stratégiques" le bouleversement des méthodes de communication et nous avons plusieurs fois envisagé leurs conséquences en ce qui concerne le contenu de l’information. Chaque jour, nous pouvons constater que rien ne se crée, rien ne se réalise, sans que les divers intervenants entrent dans un partenariat où les engagements des uns et des autres, où la reconnaissance réciproque du rôle des uns et des autres et où les rémunérations des uns et des autres n’aient été exposées dans la clarté et la transparence.

Certes bien des secteurs continuent à courir sur une erre ancienne mais il faudra bien qu’un jour où l’autre, ils réalisent que les temps ont changé. Combien de temps encore, par exemple, les "usagers" des services publics accepteront-ils de ne pas être traités comme des clients ?
Donner aux syndicats ouvriers, malgré l’insuffisance criante de leur représentativité, le droit de censure sans exiger l’assomption d’une responsabilité en matière de gestion de l’entreprise, c’est les éloigner encore plus d’un rôle actif dans l’élaboration d’une politique économique. C’est les cantonner dans l’univers du refus, c’est s’assurer la permanence du climat d’affrontement. Le pouvoir de dire NON est un pouvoir stérile et démobilisateur. Il est l’alibi de tous les immobilismes, de toutes les passivités, l’arme suprême, enfin, de toutes les incompétences… !

LE POUVOIR DE CONSTRUIRE

Et si nous prenions l’Etat au mot en entrant dans une véritable logique de partenariat.

La première étape est celle de la transparence. Elle passe par la mise en œuvre d’une communication authentique dont nous savons qu’elle commence par l’écoute de l’autre. Elle passe aussi par la reconnaissance du partenaire en tant que tel. Notre communauté dans sa totalité ne peut en tirer que des avantages. Avons-nous jamais chiffré le coût réel de nos conflits ?

Dans un monde où la puissance publique n’est plus capable s’assurer ses fonctions régaliennes, le repli corporatif est une démarche quasiment obligée. L’accusation courante d’individualisme n’est en rien conforme à la réalité. Sans relation aux autres dans le cadre d’un Etat de droit, les divers groupes ne sont plus que des "lobbies" incapables d’évaluer le prix de leur survie. Quelles peuvent être, par exemple, les limites aux revendications des services publics, seraient-ils assurés par des entreprises privées ? Qui serait en mesure de s’opposer à leurs appétits sinon l’émeute... et encore...? Le seul moyen de revenir à un fonctionnement collectif est justement de replacer ces contextes particuliers dans la conjoncture générale. Le rejet, puis l’évolution du comportement corporatif, ne peuvent être atteints que par l’information de tous. La revendication des chauffeurs de transports publics ou privés ne s’exprime pas dans un univers où ils seraient les seuls à revendiquer des avantages particuliers. Qui résoudra le problème financier qu’ils posent sinon leur voisin, lui-même engagé dans la reconnaissance de son besoin ? Notre vie s’allonge tous les jours, notre inconscience pousse à la réduction générale du temps que nous acceptons de passer au travail, comment allons-nous financer un siècle d’existence personnelle en ne travaillant qu’un tiers de ce laps de temps ?

Changer d’itinéraire, modifier nos comportements, nos analyses et revenir à un individualisme véritable en acceptant que notre survie repose sur notre agrégation à la société toute entière plutôt qu’au groupe restreint de nos ambitions étroitement corporatistes. Et nous ne pouvons en prendre conscience que si nous sommes informés tous et sur tout.

Evidemment, cela signifie que le processus de la création du profit ne soit pas dénoncé comme un acte répréhensible. Cela entraîne ipso facto que l’Etat cesse d’être un frein à la création de richesse. Mais cela exige également une rediscussion permanente de la distribution sociale des profits réalisés. Dès lors que les mécanismes du développement deviennent publics, leur financement devient apparent et compréhensible. Les rémunérations des uns et des autres, le renouvellement de l’outil et l’amélioration des conditions de travail, les nécessaires exigences de la bataille concurrentielle sont alors autant de facteurs dont la communauté peut juger et accepter la répartition sans que personne de sensé puisse y trouver à redire.

Soit dit en passant, une structure de rémunération qui tienne compte d’un climat de partenariat sinon d’association n’a pas grand chose à voir avec celle que nous lègue notre monde taylorien. Il y a déjà plusieurs années (Les "Humeurs stratégiques", n° 17, janvier 1989) que nous nous étions interrogé sur une autre manière d’être salarié.

Cela signifie également que tous, dirigeants, personnel, actionnariat et clients forment une communauté et sont collectivement impliqués dans le développement, la vie et la mort des entreprises . Pour éviter que les catastrophes économiques ne deviennent des catastrophes humaines, il faut réinventer l’ANPE où, plus précisément, projeter l’institution présente dans la réalité. Le "vivre et mourir au pays" pour séduisant qu’il soit est difficilement gérable aujourd’hui ; aussi est-il nécessaire d’organiser la mobilité. Emplois couplés, écoles, logements, financements, fiscalité, autant d’éléments de la vie quotidienne sans la considération desquels il est inutile d’essayer même de promouvoir la mobilité des entrepreneurs, des entreprises et des personnels.

A titre d’exemple, il y a quelques années encore, l’une des CCI les plus importantes de France était incapable de mettre en relation un repreneur et une entreprise dont le créateur désirait "passer la main". Combien de CCI sont-elles capables aujourd’hui de le faire ? Combien sont en mesure d’exprimer avec précision les besoins actuels de main d’œuvre dans leur secteur ? Combien d’agences de l’ANPE sont-elles capables de prendre en partie la charge de distribuer sélectivement ce type d’information et de mettre en rapport les uns et les autres ?

Tout cela ne peut être envisagé et mis en œuvre dans le cadre d’une logique de l’affrontement.

Dans la mesure où le temps du secret est techniquement dépassé, la transparence devient un comportement obligatoire . Dire et faire savoir n’a pourtant aucun sens si la procédure ne s’inscrit pas dans un climat, une ambiance, un univers de partenariat. Cela est aussi vrai de l’entreprise elle-même que de sa clientèle. Au moment où les sollicitations deviennent planétaires, il ne peut y avoir d’opérations pérennes sans une étroite collaboration entre toutes les parties prenantes. Et cette collaboration ne peut s’établir, se développer, prospérer et se poursuivre sans que les "raisons de vivre ensemble" n’apparaissent clairement aux yeux de tous.

En fait, en l’occurrence, la participation de l’Etat est inutile. Il suffirait, probablement, que quelques groupes, même restreints, manifestent la volonté d’en faire l’expérience. Les volontaires ne manqueraient sans doute pas tant la pesanteur des acquis d’un autre âge nous étouffe. Nous pourrions sortir ainsi d’un univers où rien ne peut évoluer sans recours immédiat aux boucliers du passéisme.

Cela ne vaudrait-il pas d’être tenté ?

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 15 février 2009 (Date de rédaction antérieure : juillet 2001).