Le pouvoir est au bout de la haine

Lorsqu’il n’existe plus de propositions fédératrices qui permettent à un groupe d’exister en tant que tel, ils reste toujours un élément fédérateur : la haine. Le problème est que son "application" exige un ennemi permanent.

Visiblement, un trait fondamental de notre moment socio-sociétal.


Ces dernières années, l’indifférence semblait caractériser la plupart des rapports sociaux. Qu’il s’agisse de la relation réciproque entre les citoyens et les gestionnaires de la communauté, des rapports entre les différents membres d’une même entreprise, parfois même des rapports entre les membres d’une même communauté.

Le discours politique était devenu une litanie chaque jour égrenée par des élus, des professionnels de la communication au point qu’il en était rendu au niveau d’un bourdonnement. Quasiment un régime d’acouphènes ! La pratique de la démocratie se réduisait à l’observance de quelques rites dont le plus important était la tenue régulière d’élections. En gros, ces dernières années, tout se déroulait selon un schéma immuable : de vagues débats, un tour, voire deux tours de consultation, une publication de résultats, quelques commentaires de "spécialistes" et puis… plus rien jusqu’à la prochaine. De bonnes âmes, soucieuses de l’intérêt général –une fiction chatoyante dont l’aspect évoluait selon l’éclairage et le point de vue- s’inquiétaient périodiquement d’une abstention régulièrement croissante, manifestation irréfutable d’un irrémédiable désintérêt civique.

Ce n’est pas que la France s’ennuyât, comme l’écrivit un "journaliste d’un quotidien du soir" en mars 1968, mais elle vaquait avec plus ou moins de bonheur à ses occupations quotidiennes dans un monde immobile où la fertilité législative se mariait délicatement à la stérilité décisionnelle.

Pourtant, cette somnolence béate n’était qu’apparente. Le décalage entre les réalités de l’existence, l’apparition d’idiosyncrasies nouvelles, de rêves transformés en désirs, d’aspirations jusque là retenues et le sentiment confus d’une nécessité à laquelle il devenait impossible d’échapper créaient peu à peu une situation propice à des propositions nouvelles.

Il ne manquait plus que des interprètes suffisamment talentueux pour que cet indéfinissable frémissement conduise à une tentative de mouvement d’un grand nombre.

L’histoire de l’Humanité fourmille de situations analogues, tout au moins en apparence. Les cas sont rares où "la fonction ne crée l’organe", si l’on peut dire. La scène étant prête, le décor planté, la salle pleine…, il ne reste qu’à frapper les trois coups et des acteurs apparaissent. Il y aura bientôt deux ans, la conjoncture nous offrit deux tragédiens et un illuminé. Le premier portait un texte et le défendait avec talent, la seconde vivait avec panache une manière d’être, le troisième, un velléitaire aveuglé d’ambition soliloquait dans la confusion.

Où en sommes-nous ?

LES SYMPTÔMES

Les aléas de l’Histoire politique oint été illustrés au cours des âges par des oppositions plus ou moins violentes, des prises de pouvoir imprévues, des successions disputées. Plusieurs fois dans le passé, le meurtre, voire l’assassinat prémédité, ont permis de régler des situations apparemment sans issue pacifiée. Une fois dans l’histoire de France, l’antagonisme a atteint un niveau tel que la gestion de l’opposition est passée d’une exclusion, aurait-elle été temporaire, à la liquidation pure et simple, le groupe dominant allant jusqu’à en inventer l’instrument mécanique, la guillotine. Le retour des choses s’est inspiré de l’aller et la réaction "blanche" versa le "sang de l’ennemi" avec le même enthousiasme que celui qui avait animé les sans-culottes.

Mais ce ne sont là que des éléments matériels anecdotiques relativement à l’introduction d’une motivation nouvelle, la haine entre les protagonistes. Jusque là les révoltes relevaient du désespoir, du coup de colère. Décrits dans notre langage actuel, fortement imprégné de la culture argotière, il se dirait que par le passé, il arrivait que des groupes "pètent les plombs". Cependant, passé le coup de folie, aussi justifié soit-il par des situations ponctuelles, la vie reprenait son cours même si des plaies mal cicatrisées demeuraient.

La haine, ce trait que l’on ne mentionnait jusque là que dans la Bible, est devenue un élément important, parfois fondamental, de toutes les oppositions. Entre voisins, entre citoyens, entre nationaux, entre nationalités, entre confessions, aucun domaine de l’existence, publique ou privée, intime même, n’y peut échapper aujourd’hui .

Il n’est plus possible d’analyser quelque événement que ce soit sans chercher en quoi la haine constitue une paramètre de son apparition, de son développement et de son évolution. Certes, il serait passionnant de rechercher, par exemple, à quel moment dans le passé une violence née du dénuement, de l’envie, de la jalousie, du désir de vengeance s’est "enrichie" d’une composante de haine. Cette adjonction ayant alors pour effet de pérenniser les antagonismes dans l’avenir. La transformation d’un excès ponctuel en une vendetta à la Corse. Peut-être que la compréhension de cette genèse conduirait-elle à en atténuer les effets mais pour intéressante que serait cette recherche, elle nous éloignerait de la considération du paysage actuel.

La haine est devenue banale au point que la moindre opposition est exprimée en cette affirmation péremptoire et définitive : "j’ai la haine". Tout est dit. Tout est alors autorisé, expliqué, justifié. Point de discours, point de raisonnement, chacun devient dans l’instant victime, accusateur, juge et justicier.

[Un exemple ? L’actualité nous en offre un si banal, semble-t-il, que personne ne le relève : selon les comptes rendus des journaux télévisés, l’accusé du meurtre récent d’un syndicaliste en Guadeloupe aurait mis cet assassinat sur le compte d’une erreur matérielle ; il aurait confondu sa victime avec un policier. Comme si le climat de haine dans lequel évoluent les policiers est à ce point "normal" qu’en l’occurrence il constitue par essence une circonstance atténuante, voire un cas d’absolution.]

Comme s’il n’était plus nécessaire de tenter de comprendre, de raisonner, de participer à une quelconque transformation de l’environnement, serait-elle immédiate, dans l’espoir de l’améliorer. Il suffit de haïr, de manifester sa haine et tout est dit.

C’est dire à quel point ces comportements sont antinomiques de la cohésion du groupe mais il est plus grave encore : la constatation d’un climat, de ce même climat de haine qui transparaît dans toutes les relations institutionnelles. Les interventions de tous les corps constitués, élus, syndicats, partis, associations de tous ordres, les comptes rendus qu’en donnent les médias comme le ton choisi par les commentateurs et les amuseurs publics. La phrase la plus anodine, écoutée avec attention, livre son parfum délétère. Certes dans le passé, la satire politique ridiculisait à cœur joie les puissants du jour mais elle ne s’attaquait pas à l’individu, elle raillait, durement parfois, la femme ou l’homme dans leurs comportements officiels. Si elle se moquait d’un président beau-père, c’est parce que son gendre trafiquait des insignes de la plus haute décoration publique. Si la mort d’un président a été brocardée à la suite d’une performance brutalement interrompue, jamais mot n’avait été dit de ses rencontres précédentes. Aujourd’hui, il n’y a plus de limites. Attitudes publiques, privées, tout y passe qu’il y ait ou pas de rapports, mêmes indirects, avec la mise en œuvre d’une politique.

Quand la critique atteint à ce point la forme, sans que le fonds soit même abordé, le seul paramètre développé est la haine. Dans ces conditions, l’intérêt général devient une abstraction, un mythe, ce qui entraîne la lente dissolution de la communauté nationale, aucune entité ne pouvant survivre à un climat de haine généralisé.

L’INFECTION

Haïr ? Facile ! Mais comment l’atmosphère de haine prend-elle naissance. "Il n’y a pas de repas gratuit" dit un proverbe anglo-saxon, la haine a donc des raisons opérationnelles. La question intéressante est alors de rechercher "l’à quoi ça sert" de toute manifestation de haine, en l’occurrence même de ce climat.

En ce qui concerne la situation "publique" actuelle de notre pays, cet "à quoi ça sert" est pour une fois d’une rare évidence.

Nous vivons un moment "à nul autre pareil", entendons que malgré toutes les contorsions intellectuelles des experts de toutes origines, l’état actuel des choses est incomparable en ce sens que les rappels du passé sont non seulement inutiles mais, pires encore, démoralisants. Rien ne peut nous permettre de comprendre l’aujourd’hui à partir d’hier, voire d’avant-hier, la situation qui s’installe n’a aucun précédent. Saisir, ne serait-ce que grossièrement, le sens de ce qui nous frappe est affaire d’imagination créatrice.

Il n’est pas sûr que nos dirigeants actuels aient pris la mesure du processus dans lequel nous sommes engagés. Nous pourrions en avoir une image en considérant que le feu qui couve sous la cendre depuis trois ou quatre décennies vient d’apparaître à l’air libre. Nous ne savons pas encore précisément ce qui l’alimente –même si nous pouvons en avoir une idée. Ce qui est sûr, c’est que le saurions-nous, nous ne saurions toujours pas comment l’éteindre. Mais avec les moyens qui étaient à la disposition de nos élus, une politique a été choisie qui exprime une certaine logique, suggère une certaine stratégie et appelle, par conséquent, des tactiques adaptées. Dans la mesure où la situation actuelle touche la totalité de la planète, tout ce que nous pouvons espérer –et c’est déjà bien, très bien même- c’est que les mesures prises, mises en œuvre, atténuerons la puissance des épreuves que nous commençons à traverser. Elles présentent, en tous les cas, un avantage sur toutes autres : la plupart d’entre elles relèvent de démarches qui n’ont pas été tentées jusqu’ici.

Et les autres occupants du champ politique ? Un grand nombre d’entre eux semblent avoir la même lecture des événements que le pouvoir. La conception mécanique du rôle d’opposant se résume à s’opposer d’abord, tout en justifiant cette opposition par la proposition d’autres mesures plus efficaces. Même lecture, solutions différentes. Il semble que c’est là que le bât blesse. Dans ces conditions, ces opposants sont placés dans une situation dramatique dans la mesure où ils n’ont d’autre issue que de critiquer sans pouvoir offrir d’autres perspectives crédibles.

Toute critique, serait-elle de bonne foi –et il y aurait beaucoup à dire sur celles qui sont développées aujourd’hui- n’a qu’un temps si elle ne s’appuie pas sur des éléments qui constituent une construction qui ouvre la possibilité d’un état d’alternative. Les propositions avancées sont autant de mesures qui furent appliquées dans d’autres situations sans rapports avec la présente et qui conduisirent à l’époque vers autant d’échecs. Aussi la seule démarche qui apparaît possible est de dépasser l’opposition matérielle –plan contre plan- pour développer une action sur le plan affectif où il n’est plus question que de sentiments. En matière d’opposition, un seul langage, celui de la haine car il s’alimente de tout, de la rumeur, du goût, de la différence, des sentiments supposés. Tout est prétexte, une belle montre, une épouse charmante, un costume du bon faiseur, des amis, bref, plus l’atmosphère est délétère, plus l’espoir naît de voir se développer un rejet populaire d’autant plus incontrôlable qu’il repose sur un ensemble d’insatisfactions ingérables. Bien sûr, l’arme est à double tranchant et la boîte de Pandore ainsi ouverte ne se refermera plus… Et sa disparition est liée à la disparition du groupe. Demain au pouvoir les groupes, aujourd’hui contestataires, ne seront pas plus satisfaits car leur motivation ne changera pas de nature : la haine ne demande pas d’explications, pas de justifications, elle s’oppose et ne remet cependant rien en cause qui soit au-delà d’une dénonciation stérile.

Mais l’atmosphère de haine qui caractérise maintenant les rapports entre la majorité et l’opposition ne baigne pas seulement le terrain particulier de la politique (encore faudrait-il examiner sans œillères es rapports des individus à l’intérieur même des formations politiques) et si ses manifestations sont encore limitées, elle est présente dans de multiples circonstances. Quid des agressions de tous ceux qui portent un uniforme, policiers, pompiers, postiers auxquels commencent à s’ajouter ceux et celles qui détiennent ou pas une parcelle d’autorité de l’Etat comme les enseignants ou comme les employés de banque en contact avec une clientèle excédée ? Et bien d’autres protagonistes dont les rapports sociaux et sociétaux prennent des aspects jusqu’ici quasiment inconnus ?

D’une manière générale, il semble que l’atmosphère de haine naisse de l’impuissance et qu’elle se nourrit de l’incompréhension, de l’ignorance et du climat de dépendance dans lequel nous tient le refus d’accepter nos propres responsabilités.

Il existe, cependant un autre aspect de la haine : sa capacité mobilisatrice. Mais pour fédérer, une atmosphère de haine exige un objet, souvent fait de sujets. Les situations ainsi créées sont fragiles et pour présenter au moins une apparente continuité, elles entraînent une fuite en avant. L’ennemi doit être présent constamment et, dans la mesure où "il s’use", il doit être amplifié de manière permanente, toute accalmie se traduisant par la dissolution du groupe. Cela dit, cette capacité de rassemblement s’exprime négativement car elle ne se nourrit que de "chasse aux sorcières" et de destruction de la communauté. Qu’elle s’alimente de racisme, de xénophobie, d’antisémitisme, d’arabophobie, d’homophobie, le résultat est unique, c’est la destruction du groupe au profit d’une construction éphémère réunie sur le rejet.

APRÈS LES SYMPTOMES, L’INFECTION…, LA CURE ?

Alors, la clef sous la porte ? N’allons pas si vite. D’abord, bien que la Sagesse des Nations constitue une remarquable collection de vœux gratuits, prétendument profonds, quoique souvent dans le sens de creux, utilisables en toutes circonstances. En l’occurrence, "le pire n’est pas toujours sûr !" .

Mais cela dit, il est remarquable de constater que malgré l’existence et la manifestation indéniables de ce climat de haine, chacun de nous, pris dans l’intimité, n’est pas ce sauvage collectif dont l’image nous est renvoyée par l’énoncé quotidien des faits divers et les analyses politiques et économiques des experts.

Le paradoxe réside en ce que, d’une part, la haine procède de l’ignorance et de l’irresponsabilité et que d’autre part, l’assomption de sa responsabilité par un individu entraîne des remises en cause auprès de l’éventualité desquelles, l’ignorance, quelles qu’en soient les conséquences, est un état bien préférable. Contrairement à ce que prêche la Sagesse des Nations, à savoir qu’il est préférable d’être riche et bien portant que pauvre et malade, le choix quotidien d’être pauvre et malade, c’est-à-dire de subir et, éventuellement d’être pris en charge, l’emporte à tout coup sur l’état de riche et de bien portant car l’un et l’autre exigent de se prendre en charge. Comme dit le populaire : " y a pas photo !". Et puis, haïr en groupe, c’est si chaud, si fraternel, un partage sans difficulté dans la dénonciation et le lynchage.
La haine finit par s’éteindre parce qu’elle a tout consumé et que la situation, un instant masquée par un activisme destructeur, réapparaît toujours aussi sordide. Aussi, malgré cette paresse si souvent justifiée par le refus des découvertes, il est toujours un moment où les inconvénients ordinaires deviennent désagréables. au point que l’idée d’abord, le mouvement ensuite, deviennent incontournables.

Comment alors passer d’un univers négatif, où le groupe jusque là fondé sur une communauté factice tends à s’effondrer, à une démarche collective de construction ?

La réponse est à la fois simple à donner, difficile, très difficile à mettre en œuvre. En ces circonstances plus qu’en d’autres, l’espoir ne peut naître que s’il est appliqué à une réalité discernable :

• un état des lieux,

• une description claire des maux,

• des propositions claires, leur pourquoi, leur comment et la mécanique d’atteinte des objectifs proposés.

Bref, la haine, en partie alimentée par l’ignorance, recule dès lors que la clarté s’installe. C’est dire que la communication devient indispensable. Une communication simple, constructive. On ne parle que de pédagogie mais celle qu’on met en œuvre rappelle celle qui chasse nos gamins de l’école, tellement elle est sans goût, sans odeur, sans saveur.

Par exemple, qu’attendent véritablement les pouvoirs publics aux USA, en Europe, en Asie de ces renflouements financiers du système bancaire ? Il semble pourtant que le gouffre est chaque jour plus béant. Le crédit, indispensable à tout développement économique, ne peut-il être distribué que par un système dont on constate qu’il est visiblement inadapté ?

Il est probable que la relance (un de ces mots passe-partout sans signification précise, donc sans utilité opérationnelle) passe par l’investissement mais quel investissement, pour développer quoi, où, comment ? La division frêt de la SNCF consomme et rapporte chaque année un peu moins : à quoi cela sert-il de tenter d’y investir des fonds, alors que le personnel se refuse à tenir compte des conditions nouvelles. L’industrie automobile ? Injecter des sommes pharamineuses pour des 4x4 et des engins polluants sans se poser la question des types de véhicules aujourd’hui nécessaires. Combien de questions auxquelles les réponses à apporter devraient naître de l’enthousiasme collectif dès lors qu’il serait canalisé sur des projets unanimement reconnus, compris et accessibles à tous ?

Le pouvoir est un moyen : il est vain de tenter de se l’approprier en déclinant sur tous les thèmes le rejet de ce que propose l’autre, en le vilipendant comme l’ennemi, l’antéchrist, sinon le diable.

N’oublions jamais ce mot terrible attribué à André Malraux : "On nous a mené au bord du Rubicon mais c’était pour y pécher à la ligne !" Il nous rappelle que si la haine réunit une marée d’opposants, elle n’en fait que des destructeurs.

Qu’en pensez-vous ?


jeudi 12 mars 2009 (Date de rédaction antérieure : mars 2009).