Responsabilité, irresponsabilité ; responsables et irresponsables

Depuis le célèbre "responsable mais pas coupable..." proféré comme une excuse par une ministresse dont l’histoire, pardon l’anecdote, n’a même pas retenu le nom, les termes responsabilité, irresponsabilité, autonomie et indépendance ont quasiment disparu du vocabulaire quotidien pour ne plus être reconnus que dans les prétoires. Leur sens, autrefois, semblait universel mais leur acception, aujourd’hui, a subi des amputations successives au point de n’être même plus la peau de chagrin proverbiale.

Nous ne nous y retrouvons plus, semble-t-il, alors allons visiter l’univers de la responsabilité.


RESPONSABILITÉ, RESPONSABLE

De quelque côté que nous nous tournons, vers quelque domaine de la vie quotidienne que nous portons notre regard, quel que soit le niveau auquel nous nous adressons, des erreurs ne manquent pas d’être observées. Certes, nous pourrions nous satisfaire en énonçant la perle déposée par la sagesse des nations qui dit que "l’erreur est humaine...!" tout en ajoutant, bien sûr, que "seule la persévérance dans l’erreur est diabolique...!" Hélas, pour lénifiant que soit le recours à ces vérités élémentaires si profondes, le terme étant pris dans son sens de creux, la multiplication de certaines affaires aussi publiques que privées nous impose de revisiter (visiter même, tant la compréhension commune du mot paraît submergée de faux-sens) sa sémantique associée.

[Pour commencer, une visite au Petit Robert, voire une contre-visite au N.P.L.I. -le nouveau petit Larousse illustré- s’imposent :

• Le petit Robert (édition 1973) : des sens multiples.

• Responsabilité

1 • (introduit dans le français en 1783, à partir de responsable, traduit de l’anglais "responsability", introduit en 1733). Obligation pour les ministres de quitter le pouvoir lorsque le corps législatif leur retire sa confiance.

2 • (à partir du XIXème siècle.) Obligation de réparer le dommage que l’on a causé par sa faute, dans certains cas déterminés par la loi.

3 • (cour.) Obligation ou nécessité morale, intellectuelle, de réparer une faute, de remplir un devoir, un engagement. (Par extension.) Le fait, pour certains actes, d’entraîner -suivant certains critères sociaux, moraux- des conséquences pour leur auteur ; le fait d’accepter ces conséquences. (Par extension encore.) Charge, poste, situation, qui entraîne des responsabilités.

Antithèse : irresponsabilité.

Voir également : faute, imputabilité, répondre de, endosser, prendre (... sur soi).

• Responsable

adjectif dérivé au XIVème siècle de responsaule (introduit en 1284), puis responable (1304) du latin responsus issu de respondere.

1 • Qui doit (de par la loi) réparer les dommages qu’il a causés.
(Sens particulier.) Qui doit rendre compte de sa politique.

2 • Qui doit, en vertu de la morale admise, rendre compte de ses actes ou de ceux d’autrui.

3 • Qui est l’auteur, la cause volontaire et consciente (de quelque chose), qui en porte la responsabilité morale.

4 • Chargé de, en tant que chef qui prend des décisions.

Antithèse : irresponsable.

Voir également : comptable, garant, solidaire, auteur, coupable.

• Le N.P.L.I. (édition 1998) : s’il néglige un certain nombre des définitions, en les sous-entendant néanmoins, que cite le petit Robert, ajoute quelques précisions parmi lesquelles, celle-ci qui paraît d’importance :

• Capacité de prendre une décision sans en référer préalablement à une autorité supérieure.

Il pourrait être intéressant de suivre en l’occurrence les évolutions de ces définitions sur les trente ou quarante dernières années.]

Il faut d’abord noter que les rédacteurs des différents articles traduisent probablement leur conception du "sens commun". A ce titre, ils laissent transparaître implicitement le contenu de la compréhension des termes selon l’opinion publique. Il est quand même stupéfiant de constater que "l’obligation de rendre des comptes" ne s’introduit dans le sens commun qu’au niveau d’une obligation "relative à la morale admise". Ainsi, dans l’esprit même des rédacteurs, la responsabilité est disjointe de l’obligation de rendre des comptes. En fait, le plus insidieusement du monde, s’introduit l’idée que le (la) titulaire d’une fonction comportant la "capacité de prendre une décision sans en référer préalablement à une autorité supérieure" n’est nullement tenu(e) de rendre quelque compte que ce soit à qui que ce soit, autrement que "moralement".

Comment pouvons-nous accepter sans réagir qu’une responsabilité ne s’accompagne pas de l’obligation explicite d’avoir à rendre des comptes à la communauté publique ou privée à l’origine de cette délégation de pouvoir ? Et, c’est par ce biais là que s’introduit cette confusion entre indépendance, et responsabilité, ce qui permet de réduire quasiment à rien l’obligation de rendre des comptes. A moins d’ailleurs d’en appeler à un aréopage de pairs... (conseil supérieur de la magistrature, ordre des médecins, des pharmaciens, des notaires, conseils de discipline et organismes divers où les pairs siègent avec voix délibérative, etc...)

Des exemples ? Du malheureux maire poursuivi parce qu’une structure portant un panier de basket-ball est tombée sur un gamin dont nous ne savons pas d’ailleurs s’il ne la confondait pas à l’instant fatal avec un prunier, aux divers criminels mis en liberté avec une légèreté difficilement compréhensible, en passant par les défis lancés à l’Etat par ceux-là mêmes qui devraient les premiers appliquer les lois de la République, il n’y a qu’à se baisser pour constituer un florilège. Et, encore, les faits cités en l’occurrence ne sont rien à côté des sommes folles que coûtent au budget de l’Etat ou à la poche du particulier, c’est-à-dire au contribuable ou à l’employé anonymes, les innombrables erreurs dues à l’indifférence, sinon à l’incompétence, de bien des "responsables" publics ou privés. Cette attitude suicidaire s’accompagne, bien évidemment, d’une appréciation qui varie selon les individus, les circonstances et l’intérêt médiatique de l’intervention éventuelle.

LA POLITIQUE EST MORTE ! VIVE LA TECHNOCRATIE !

Puisque nous en sommes à "re-visiter" le sens de certains mots, donnons-nous la peine de considérer cette merveille sémantique : la technocratie. Le pouvoir des bureaux..., pour ne pas dire celui des individus qui en occupent les sièges. Nommés pour leur compétence (peu importe d’ailleurs qu’elle soit réelle ou supposée), les bureaucrates sont donc des techniciens. Dans un monde où la hiérarchie repose (en principe) sur le degré de compétence (mesuré à l’aune du classement du dernier diplôme obtenu sur la liste générale de tous les parchemins possibles), le plus prestigieux des élus s’efface devant la peau d’âne même la moins fondée universitairement. La procédure des concours n’ayant jamais eu pour objet de promouvoir la créativité et l’originalité des esprits, ses fruits manifestent généralement un conservatisme de bon aloi, sinon une résistance forcenée à toute évolution. La question se pose du mécanisme de constitution des élites et du rôle que l’on choisit de leur attribuer. (Nous y reviendrons car là encore la question de l’à quoi ça sert est au centre des choix.) C’est ainsi que la seule forme de progrès que nous connaissions est celle de l’affrontement, pour ne pas dire de l’émeute.... dont les résultats, généralement décevants, ne s’accompagnent plus jamais d’une décoration de réverbères.

Les "responsabilités", le plus souvent exercées par des "responsables" dont "l’à quoi ça sert" se décrit dans le cadre des définitions rapportées plus haut, ne donnent donc lieu qu’à de très rares comptes-rendus qui eux-mêmes ne donnent qu’encore plus rarement à évaluation. Quant aux sanctions éventuelles (positives ou négatives), l’observation quotidienne nous en souligne l’exceptionnelle rareté.

A ce jeu-là, notre ministresse, aujourd’hui encore, pourrait être poursuivie sous le coup d’un aveu où éclate son innocence (encore un de ces termes dont l’ambiguïté explose dans l’usage qui vient d’en être fait). Il n’y a pas longtemps dans un article publié dans "Le Figaro" des 8-9 mai 2004 et intitulé LE MODELE FRANÇAIS CACHE, Jean-Manuel ROZAN, essayiste et financier, décrit, sous une forme un peu humoristique, le processus selon lequel nous nous passons, les uns, les autres, tous les péchés (véniels, bien sûr) que constituent nos infractions constantes, répétées et toujours justifiées, aux lois les plus élémentaires qui constituent notre environnement sociétal. Petits jeux entre amis, qui ne portent pas, croyons-nous, à conséquence(s). Pourtant, ils sont devenus tellement courants que nous avons inventé des structures dont le rôle s’apparente au confessionnal, tant l’absolution y est automatique.

Pendant quelque temps, nous avons pu croire à la supériorité de la gestion privée sur la gestion publique : des actionnaires attentifs à l’évolution de leur patrimoine ne pouvaient, par principe et par définition, qu’être soucieux de contrôler l’activité de ceux et celles à qui ils déléguaient leurs pouvoirs. L’expérience récente (Vivendi, Enrom, etc...) tend à montrer qu’il n’en est rien et que nos grandes conquêtes (France télécom, Crédit Lyonnais, etc...) n’ont rien à envier aux dysfonctionnements du secteur privé . Est-ce dû à ce que certains dirigeants, fonctionnaires ou pas qui peuplent les sièges présidentiels, ici comme là, affichent une même indifférence à l’argent, qu’il soit le nôtre, au sens public, ou le leur, au sens de leur actionnariat ? Visiblement, une même "compréhension" de la "responsabilité" et du devoir des "responsables". Quand même, de temps à autres, des assemblées générales tentent de remettre les pendules à l’heure, ce qui n’est pas le cas des machineries électorales. Bref, si les responsabilités ne paraissent pas mieux assumées ici et là, la "populace", les "sans grades", les "obscurs", parviennent quand même, de plus en plus souvent d’ailleurs, à obtenir sinon des comptes, du moins quelques explications.

Cette prépondérance, quasiment mécanique, du savoir entraîne la disparition du "devoir" en ce qu’il a de public. Entendons-nous, cela signifie que le devoir quand il existe encore n’est plus qu’une affaire personnelle dans la mesure où, une fois effectué, il n’appelle plus de contrôle extérieur. Personne n’apprécie plus la qualité des rapports, leur correspondance à la réalité observable, la confrontation des résultats effectifs aux prévisions, bref la mesure de l’achèvement.

Finalement, tout est affaire de "gros sous" et les évaluations, souvent négligées, de la Cour des Comptes ne donnent jamais lieu à quelque sanction que ce soit. Quand chacun fait "ce qu’il veut", en se cachant derrière "ce qu’il peut" dans un univers où personne ne compare, le terme même de "responsabilité" n’a plus de contenu, celui de "responsable" ne recouvrant plus quelque fonction que ce soit.

En fait, le système est admirablement organisé dans la mesure où les opérations entreprises ne donnent jamais lieu à une analyse préalable de leur "à quoi ça sert". Dans ces conditions, les résultats obtenus sont toujours indiscutables puisqu’il n’est pas d’espérances à quoi les comparer. Pas plus que de responsabilités, il n’existe aujourd’hui de responsables. Quand la rumeur publique se déchaîne, le système génère un bouc émissaire, ce qui suffit généralement à calmer des colères le plus souvent immatérielles. L’intérêt de la procédure du bouc émissaire est d’éviter généralement l’examen des causes pour ne plus envisager que les faits détachés de tout contexte ce qui permet d’en attribuer l’origine à la défaillance de l’échelon le moins élevé.

MAIS SI, MAIS SI, LA RESPONSABILITÉ EST UN COMPORTEMENT QU’IL EST POSSIBLE D’ACQUÉRIR !

Après tout, l’exercice de la responsabilité se traduit par l’exécution d’une tâche à laquelle s’ajoute le contrôle du résultat obtenu. C’est donc un style de comportement auquel il paraît, par conséquent, qu’il doit être possible de préparer les individus. Mais le champ des applications en est infini. Il s’étend des attitudes individuelles aux comportements collectifs dans les domaines les plus divers, pour ne pas dire à chaque instant de notre vie.

De l’enfant, apprenti d’un comportement social, à l’adulte en charge d’une opération, tous les actes de nos existences sont concernés. De l’apprentissage de la mécanique sociale des devoirs et des droits à leur pratique dans le cadre de l’appartenance au groupe, tous les gestes que nous intégrons à nos comportements sont porteurs de responsabilités. La propreté de son corps et la propreté de la rue, le respect de soi et le respect de l’autre, qu’ils commencent par l’observance des règles socio-sociétales les plus élémentaires, le fonctionnement de l’être social dans ses rapports individuels et collectifs, tout n’est que responsabilité. Chacun de nous devrait la manifester sans jeter par dessus son épaule le regard inquisiteur de la présence du gendarme.

Aussi est-ce à la maison d’abord, à l’école ensuite (où école s’applique à tous les lieux de formation), dans la vie quotidienne, enfin, que s’acquièrent, se manifestent et se mettent en œuvre les démarches de responsabilité.

Assumer des responsabilités, se comporter en responsable, c’est acquérir un certain type de comportement. La règle générale, en toutes circonstances (à commencer d’ailleurs au jardin d’enfants, à l’école maternelle, puis appliquée tout au long de la vie), devrait être de ne rien entreprendre qui ne serait l’objet d’un contrat. Celui-ci devrait comprendre la désignation des contractants matérialisés par des personnes physiques, l’à quoi ça sert du contrat, ses objectifs (toujours limités et adaptés aux possibilités matérielles morales et physiques des impétrants) clairement décrits en termes opérationnels, la durée des opérations, les devoirs des diverses parties ainsi que les droits qui leur sont accordés pour la durée du contrat, les conditions de l’évaluation des résultats, les pénalités et les récompenses éventuelles ainsi que les conditions de leur attribution. Enfin, les termes des contrôles qui seront exercés au cours du développement des opérations, leur fréquence, les dates auxquels ils seront effectués et par qui, les conditions qui organiseront leur performance. Ces contrats devraient être établis de manière à désigner aussi bien les responsables que de décrire leurs responsabilités en les liant à l’obligation de rendre des comptes de manière régulière et à la fin. Ces contrats se succédant dans le temps, la superposition de deux opérations devrait être exceptionnelle et toujours justifiée par la qualité des contractants .

Enfin, chaque achèvement devrait donner lieu à une analyse publique de sa performance, afin de réifier le développement personnel des impétrants en manière de formation à la pratique de la responsabilité.

Une manière, la dernière peut-être, de réintroduire le sens de l’appartenance et de la participation.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 17 mars 2009 (Date de rédaction antérieure : août 2004).