Le dirigisme, comme l’enfer, est pavé de bonnes intentions

Le monde a changé de manière profonde. Les entreprises ne peuvent plus ignorer que les licenciements ne sont généralement que le prélude d’une déconfiture définitive. Le salut n’est pas dans les réduction de coût de la main d’œuvre mais dans les fruits de l’imagination des dirigeants.


Pêle-mêle, l’actualité a remis au goût du jour, les suppressions d’emplois. Dans un mélange où la démagogie le dispute à l’ignorance et à l’incompétence, l’impuissance prévisionnelle de l’Etat rejette sur l’entreprise ce qui devrait être, sans doute, le point central de la puissance régalienne : l’organisation rationnelle des mutations entraînées par la modernisation des procédures de production.

La dénonciation vertueuse d’un patron et d’actionnaires avides de profits fait bon marché des exemples si proches encore de nous où des idéologies simplistes organisaient la pénurie démocratique et la stagnation sociale.

Dans un monde où les individus, les institutions et les entreprises naissent, vivent et meurent, des considérations appuyées uniquement sur la situation à un instant donné nient délibérément la nature de l’activité humaine.

Il est particulièrement intéressant de s’interroger sur ce que pourraient être, dans les conditions actuelles, les conséquences d’une appréciation dynamique puisque nous connaissons bien celles qui découlent du regard statique de gouvernants dépassés.

"Il coule et nous passons..." versifiait Lamartine..." ! Ne nous reste-t-il qu’à le paraphraser en : "Il passe et nous coulons...!" ?

MARKS & SPENCER, DANONE, MOULINEX-BRANDT, AOM et QUELQUES AUTRES...

Depuis quelques semaines, les annonces se succèdent. Cela commence souvent par des avis financiers qui indiquent que l’espérance de bénéfices doit être revue à la baisse. Puis dans un certain flou, les entreprises annoncent des restructurations qui sont la plupart du temps accompagnées de suppressions de postes de travail, parfois mais pas toujours, suivies de licenciements.

Cette chronologie permet en un raccourci habile, séduisant et couramment adopté de populariser l’équation :

secteur privé = recherche du profit maximum = licenciements .

Dans notre numéro 59 daté de juin 1992 et intitulé "Le profit, une horreur, un mal nécessaire ou la survie de l’espèce ?" (si vous l’avez égaré ou si ne l’ayant jamais eu en mains, vous souhaitez réparer cette coupable omission, nous nous ferons un plaisir de vous le transmettre en réponse à une simple demande de votre part -courrier électronique ou postal, télécopie ou téléphone), nous écrivions :

Les propos sur l’argent corrupteur sont devenus tellement courants qu’il est presque indécent de les relever. L’argent facile, les "super-profits", l’insolence des "profiteurs", ..., etc, constituent généralement le fond d’un vocabulaire qui est redécouvert dès que l’économie d’un groupe se porte mal. L’incapacité des responsables politiques à trouver des remèdes les conduit à dissimuler leur impuissance derrière l’exaltation d’un bouc émissaire traditionnel, l’argent. Par voie de conséquence, ils en arrivent à la dénonciation publique d’abord, à la condamnation ensuite, de tous ceux qui en "font". Le choix des termes, leur caractère agressif et leur répétition constituent une violence quotidienne qui ne s’embarrasse guère de détails et dont les effets sont dévastateurs.

Par définition, tout créateur de richesses en tire profit. Ce profit se manifeste par la possession d’argent et de tout ce qui s’y rattache. En attaquant cet argent de manière si constante, ce sont les entrepreneurs dynamiques que l’on atteint et, au delà, tous ceux qui envisagent d’entreprendre. La manière est d’autant plus insidieuse qu’elle amalgame dans la critique aussi bien ces créateurs que quelques marginaux. Certes, les méthodes de ces derniers sont peut-être discutables mais elles se développent le plus souvent dans un cadre tout à fait légal et leur succès n’est généralement dû qu’à la stupidité de leur environnement.

Cette équation devient vite identité au point qu’elle permet d’éviter tout approfondissement de la mécanique entrepreneuriale en mélangeant à plaisir dans un inventaire à la Prévert tout et son contraire. Ce profit, si largement décrié, est pourtant à l’origine même de tout développement car il est la condition première de tout investissement. Pis (aux yeux de ceux qui vivent -plus ou moins largement- aux frais de la collectivité, souvent sous le prétexte d’administrer au mieux notre vie quotidienne), ce profit apparaît même le plus souvent comme le moteur de notre créativité et de l’esprit d’entreprise. La honte, quoi ! Nous nous souvenons, encore que nous ayons oublié à quelle occasion, avoir entendu monsieur MAUROY, alors premier ministre, déclarer sur une chaîne de télévision et à peu près dans ces termes : "Heureusement, les ingénieurs français ont d’autres motivations que de gagner de l’argent..."

A partir de ce qui paraît être l’hypothèse fondatrice de toute politique économique de gauche (à vrai dire et pour être totalement clairvoyant, il faudrait ajouter : "et d’une certaine partie de la droite..."), nous pouvons rétablir, prévoir et évaluer le prix, sinon le poids, de l’ensemble des dispositifs, abusivement déclarés sociaux, imaginés pour lutter "contre" le chômage (la mention "pour l’emploi" est parfois ajoutée mais toujours après la dénonciation du chômage..., comme si la lutte "pour" l’emploi n’était qu’une conséquence mineure de celle apparemment menée "contre" le chômage"). Toujours en vertu de cette hypothèse première, devenue aujourd’hui un dogme, tous les licenciements (traduisez : la recherche constante du profit) ne sont que l’expression de l’avidité d’un patronat sans compassion aucune et qui n’accorde aucun respect à l’être humain qu’il piétine.

Pourtant, dès que nous oublions cette référence au prêt-à-penser des idéologies obsolètes, pour tenter de comprendre ce qui se passe, nous sommes obligés d’en revenir aux faits (ces fameux faits si têtus auxquels faisait allusion Lénine...). A moins de nous enrégimenter au point de gouverner nos goûts, nos habitudes et de commander nos comportements les plus intimes, l’Etat ne pourra jamais créer "la" politique économique de ses rêves. Il n’est, hélas pour les "politiquement corrects", pas d’autre moteur économique que nos désirs intrinsèques, sachant que toute publicité atteint vite des limites. Et la base même de l’expression de nos désirs se résume pour la plupart d’entre nous en ces quelques mots : "le mieux, le meilleur... au meilleur prix !" Cette exigence est à l’origine même de toute démarche concurrentielle et plus que la recherche de profit maximum (qui n’en est plus qu’une conséquence), elle commande l’évolution des entreprises.

C’est parce que les dirigeants de Marks & Spencer n’ont pas su lire le désir des consommateurs auxquels ils prétendaient s’adresser que ceux-ci ont cessé de fréquenter les magasins de la marque... Pas parce que des productions délocalisées disponibles chez d’autres revenaient à moindre prix !

C’est parce que les dirigeants d’AOM et d’Air-littoral ont fait preuve d’incompétence (comment se fait-il qu’il ait été possible, comme cela nous est arrivé sur une de leur lignes, de voyager avec un ticket que nous avions payé le tiers du prix qu’avait payé notre voisin -sans qu’aucune démarche particulière de notre part ait été à l’origine de ce traitement ?) et que les pouvoirs publics ont sérieusement manqué à leur devoir de régulation du marché en favorisant la compagnie dite nationale, que plusieurs milliers de personnes vont se retrouver sans emploi. Pas parce que des investisseurs sans mandat de gestion refusent de continuer à financer des entreprises qui n’apparaissent pas viables.

C’est parce que la poussée de la concurrence commence à menacer son marché que Danone se voit dans l’obligation de restructurer sa branche biscuit. Les profits de l’entreprise, témoignages d’une gestion intelligente et créative, sont les gages des emplois de demain. Ce n’est pas parce que les actionnaires de Danone réclament encore plus de profits que la Direction de l’entreprise envisage de restructurer. Si la survie de Danone ne repose que sur la délocalisation de la production au profit d’une main d’œuvre moins chère et d’impôts moins élevés, la situation du groupe est sérieuse, voire désespérée. L’expérience ayant généralement montré dans le passé que la recherche d’un rétablissement par le biais d’une diminution de la masse salariale se traduisait le plus souvent par des échecs retentissants.

C’est parce que le temps est passé du moulin à légumes et du petit électroménager conquérant, c’est parce que les dirigeants n’ont pas su trouver la manière de renouveler les productions que Moulinex-Brandt s’est lentement dissous dans la fabrication d’un matériel bas-de-gamme libérant de faibles marges, que l’entreprise, de plans en plans, se retrouve aujourd’hui à l’aube de la faillite. Ce n’est pas parce que, une fois encore, des actionnaires avides ou des fonds de pension étrangers, réclament leur livre de chair à une entreprise exsangue.

Et la liste n’est pas exhaustive...! Elle s’allonge tous les jours et continuera de s’allonger parce que dans la réalité des choses et la vérité des faits, toute entreprise naît, vit, se développe et dépérit. Si nous examinons les entreprises pérennes, nous constatons que les plus performantes, si elles ont conservé leur nom d’origine, ne fabriquent plus, n’offrent plus, les productions et les services passés. En fait, la plupart d’entre elles n’ont plus aucun rapport avec ce qu’elles furent. Mortes, elles ont su renaître. L’évolution du champ économique est faite de ces disparitions, de ces renaissances éventuelles et aléatoires et de naissances sans passé préalable.

Toute tentative de s’y opposer de manière réglementaire est vouée à l’échec et les espoirs soulevés, illusoires.

ET LES HOMMES (TERME GÉNÉRIQUE QUI EMBRASSE LES FEMMES) ?

Voilà une messe dite qui paraît oublier le sort des êtres vivants au profit d’une homélie prononcée sur des cadavres conceptuels. Et pourtant, ils sont là ces hommes et ces femmes qui ont apporté leur intelligence de la fabrication d’objets et de services qui ont fait hier la gloire de ces entreprises dans leurs formes rejetées aujourd’hui. Que vont-ils devenir ?

Si ces évolutions sont inéluctables, est-ce que la meilleure expression du respect que l’on doit à l’être humain consiste à le maintenir en activité dans une fonction dont il mesure lui-même qu’elle n’a plus de sens ?

Que signifie par exemple, le maintien d’une compagnie aérienne dont les pertes quotidiennes n’ont plus aucune mesure avec ce qu’elle pourrait espérer gagner en étant maintenue dans l’état ? Que signifierait le maintien de la structure actuelle de Danone dans un univers où demain la production des concurrents noiera celle d’une entreprise qui n’aura pas su adapter son appareil de production à des conditions nouvelles ?

Comment pouvons-nous avoir aussi vite oublié le désastre humain de la lente agonie du secteur minier français pendant que des hommes et des femmes ont continué à descendre au fond dans un ballet d’ascenseurs dont l’inutilité éclatait aux yeux de tous ? Aurions-nous oublié sans avoir rien appris ? Souhaitons-nous enfin que tous nos Danone finissent comme ont fini les Lip, comme sont en train de finir les AOM aujourd’hui, les DIM demain ?

Comme le disait un futur licencié à un reporter qui l’interrogeait : "Mon problème ce n’est pas la disparition de l’usine, c’est l’existence d’un travail qui me permettrait de conserver le même niveau de salaire !". Il n’ajoutait pas : "ici même". Dans un raccourci bref et parfaitement adapté, il indiquait la direction dans laquelle aurait dû s’engager depuis longtemps la puissance publique.

Depuis quelques années, l’économie française a créé des centaines de milliers d’emplois, simultanément depuis des années les entreprises françaises se plaignent de ne pas parvenir à recruter, tandis que depuis des mêmes années le chômage recule à un train de sénateur. Depuis des années, ce mystère est interprété par les uns comme par les autres comme la matérialisation du faible écart qui existe entre les rémunérations offertes et le niveau des minima sociaux.

Et si ça n’était pas que ça !

Dans "Diriger autrement" (un ouvrage écrit en collaboration avec M. METSCH, paru en 1991 aux Editions d’organisation), nous examinions les conditions de la mobilité des personnels de l’industrie et du commerce que nous avions pu observer aux Etats-Unis au cours d’un séjour d’un an que nous avions fait sur l’invitation d’IBM. Nous avions constaté que chaque, comment dire, bénéficiaire d’une offre de mobilité était immédiatement accompagné (ce qui est, dans l’esprit et les faits, bien différent d’une prise en charge) soit par un service appartenant à l’entreprise d’où provenait l’offre d’embauche, soit par des associations locales appartenant aussi bien à la communauté d’origine qu’à celle à laquelle allait s’intégrer le nouvel arrivant. De la vente ou de la rupture de location du logement du départ à la location ou à l’achat d’un logement nouveau, de la liquidation de prêts à l’achat de logement ou de consommation, tous les relais fonctionnaient à merveille, bien souvent appuyés sur les services sociaux des entreprises et les entreprises de crédit.

La mobilité, en effet, n’est pas qu’affaire d’emploi et de salaire. C’est, pêle-mêle et sans hiérarchie, affaire de logement (celui qui est quitté, celui qui sera occupé), de déménagement, d’installation, d’emploi du conjoint, d’écoles (écoles élémentaires, lycées, universités) pour les enfants, de rupture avec un milieu connu et d’arrivée dans un monde inconnu, de dispositifs sanitaires, etc, bref d’une "naissance" à un environnement étranger, inattendu et inconnu. Certes, il est fort probable que certains cadres, particulièrement choyés, sont accompagnés mais est-ce le cas de la plupart de ceux et celles qui se retrouvent un jour sans emploi en un milieu donné alors qu’ils pourraient trouver ailleurs si un tel déplacement ne correspondait à une déstabilisation totale ?

Evidemment, nous entendons déjà le traditionnel couplet sur la déportation des "classes laborieuses" pour satisfaire, encore, l’avidité...etc ! Pourtant qu’ils soient jeunes ou plus mûrs, il ne faudrait tout de même pas faire passer nos concitoyens pour une bande de demeurés irrémédiablement perdus dès qu’ils tournent le coin de leur quartier d’origine. C’est faire bon marché de leur esprit d’aventure qui les mène sur de nombreuses routes de France sinon d’Europe aux moments de vacances. La sédentarité est affaire d’abandon social. Pourtant, aussi, les mouvements de population ainsi créés se traduisent le plus souvent par des enrichissements de tous ordres. Les "entrants", les "sortants et les "accueillants" y trouvent tous des bénéfices parce que ce ballet est la manifestation de la vie d’une société ouverte sur l’air extérieur. On ne mesurera jamais ce que le "vivre au pays" a de frileux, de conservateur, ce qu’il exprime de peur du lendemain, du changement, en un mot, de "la vie qui va". L’exclusion, tellement à l’ordre du jour, c’est aussi l’absence de mode d’emploi de l’appartenance au mouvement naturel des choses de la vie.

Il est quand même curieux de constater qu’à un moment où la référence à l’humain se retrouve dans tous les discours, l’humanité se manifeste aussi peu dans le courant de la plupart des démarches auxquelles nous sommes quotidiennement confrontés. Il ne s’agit pas seulement des comportements des uns vis-à-vis des autres mais du partage transparent des mille et une manières de simplifier la vie et d’entreprendre des actes difficiles sous les meilleurs auspices. A cet égard, les réactions des pouvoirs publics face aux diverses catastrophes naturelles auxquelles la France est confrontée depuis ces dernières années, sont autant d’exemples d’école d’une incapacité de compassion au-delà des mots..., et encore, ceux-ci, souvent, ont un tel caractère artificiel qu’il vaudrait mieux se taire.

Alors plutôt que de légiférer sur le mécanisme des suppressions d’emplois, ne serait-il pas plus opportun, plus efficace aussi, de s’intéresser au mécanisme de la création des emplois. De mettre en œuvre des procédures pour faciliter d’abord la rencontre entre ceux qui offrent du travail et ceux et celles qui en cherchent ? D’inventer ensuite les mille astuces qui permettront ces déplacements de famille dans un climat de progrès plutôt que d’échec ?

Qu’en pensez-vous ?


mardi 17 mars 2009 (Date de rédaction antérieure : mai 2001).