Orange... ? Ô désespoir !

Lâcher un éléphant dans un magasin de porcelaine crée moins de dégâts que ceux que peut causer l’ambition d’un dirigeant mal avisé. Nous avons connu cela avec le Crédit Lyonnais, nous risquons les mêmes désagréments avec France télécom..., à cela près que les usagers, abonnés et autres contribuables sont encore pour le moment entre les mains d’un quasi monopole à qui leur passivité, sinon leur impuissance, garantit la survie et l’impunité.


Orange acheté 6741 euros/client (FF 44200), soit pour 30, 5 millions d’abonnés environ 205, 6 milliards d’euros (FF 1348, 7 milliards de FF) et placé en bourse 1401 euros/client (FF 9 190) soit 42, 8 milliards d’euros (280 milliards de FF)... et ça a encore baissé depuis !

Considérant qu’en gros France télécom a mis sur le marché environ un sixième du capital d’Orange, la perte actuelle et définitive est déjà de l’ordre de FF (1 350-280)/6, soit FF 175 milliards.

Qui va payer ou plutôt qui a payé ? Les actionnaires de France télécom, en particulier l’Etat qui détient encore de l’ordre de 60% du capital. L’Etat, c’est-à-dire nous, l’ensemble des contribuables. Et nous encore bien évidemment, les abonnés captifs de la boucle locale. Nous paierons deux fois, par nos impôts et à travers le racket du téléphone fixe.

Bref, un, deux, trois... Vietnam comme "on" disait autrefois ? Non, mais peut-être bien une dizaine de Crédit lyonnais ! Et nous n’avons rien dit de la maison mère !

NON, CE N’EST PAS UN RÊVE !

Ah, la belle opération ! Ah, comme ils sont grands, comme ils sont beaux, nos stratèges de la télécommunication de demain. Comme ils sont riches... d’un argent qui n’est pas le leur !

En dehors du fait que nous soyons soumis au bon vouloir d’une entreprise qui dispose toujours d’un monopole de fait, nous pouvons observer... et subir... les effets du capitalisme d’Etat, dernier bâtard et avatar d’une politique de nationalisations prétendument libératoire de la "mainmise du grrrand capital".

En attendant, fort à l’aise, le Président de France télécom, appuyé sur l’aimable matelas du "cochon de payant" et quelques actionnaires passifs, est assuré que personne ne lui demandera de comptes. D’ailleurs, n’a-t-il pas dit lui-même (interrogé notamment par LCI) que ce prix de placement bradé présentait d’autant plus de potentiel d’appréciation (en attendant les nouveaux actionnaires enregistraient déjà près de 10% de perte).

Si nous comprenons bien ce que parler veut dire, cela signifie en gros : " Réjouissez-vous braves gens, vous pouvez acheter une part de patrimoine national dont les quatre cinquièmes vous sont offerts gratuitement par l’ensemble de vos concitoyens. Et ce don est d’autant plus appréciable que, pour la plupart, les "gentils donateurs" ne sont pas assez fortunés pour en profiter eux-mêmes. Jugez donc de l’esprit de sacrifice et de solidarité qui les anime !"

De leur côté, visiblement abasourdis, les analystes glosent sur la crise des technologies nouvelles et le dégonflement d’une bulle spéculative, bref un
bla-bla-bla d’incompétents. C’est "la-faute-à-pas-de-chance" bêlent à l’envi les "milieux spécialisés" sans qu’aucun ne se pose la question de la politique menée par la plupart des opérateurs et de la stratégie qu’elle entraîne. Oui, une politique et une stratégie, uniques pour le secteur... sans compter qu’à y regarder de plus près, la démarche ressemble plus à celle des moutons de Panurge (machin y va, il y va de ma crédibilité d’y aller aussi... et en voiture ! De proche en proche, et probablement sans y rien comprendre, ils y vont tous, enfin presque tous...!!!). Personne jusqu’ici ne semble avoir énoncé une analyse politique cohérente qui remonte au "pourquoi l’UMTS ?". En outre, si l’on parle de clients et de services, personne non plus ne semble s’être intéressé aux sentiments que pourraient exprimer ces clients éventuels. Ce que nous avons entendu de plus précis c’est : " quand nous disposerons du matériel et des circuits... le marketing fera le reste..." Bref, nous saurons vendre à la plupart, un équipement parfaitement inutile. D’ailleurs, nous avons déjà réussi avec le portable de première et de seconde générations (en oubliant que le "bip-bip" est resté en "carafe" et que le wap est un flop). En l’occurrence, les choix de MM. MESTRALLET et BOUYGUES fortement motivés sont passés inaperçus. Tout juste si les deux entreprises en cause ne sont pas soupçonnées de torpiller le développement des télécommunications nationales et l’avenir du fonds de garantie des retraites. Pourtant, voilà des entreprises qui ne doivent pas la plus grande partie de leurs résultats à la jouissance illégale (aux yeux de Bruxelles) d’un monopole de fait...

Ce que ces braves gens oublient, c’est que si le portable répond à l’extraordinaire désir de mobilité qui caractérise la situation actuelle, son extrapolation et son "pacs" avec Internet, objets du futur entrevu par certains opérateurs, ne nous paraissent pas constituer un "manque" à combler. Par ailleurs, au moment d’envisager ce qui n’est, encore une fois, que le développement technologique d’une opération déjà largement déflorée, nous faisons délibérément l’impasse sur des recherches en cours qui explorent des terrains complètement différents. Le risque est important de nous retrouver d’ici deux ou trois ans (l’UMTS en cours d’installation mais pas encore réellement opérationnel) munis d’une nouvelle technologie, moins chère, moins gourmande en investissements, infiniment plus aisée à mettre en œuvre. Bref, "ils" nous préparent, en matière de télécommunications, le même Waterloo financier que les installations industrielles autour de l’étang de Berre.

Evidemment, chez nous le capitalisme est étroitement encadré et l’emploi..., en particulier celui des dirigeants d’entreprises d’Etat..., maintenu. Ainsi, les dirigeants de France télécom qui, dans un pays aussi sauvage que les U.S.A., auraient déjà été remerciés pour avoir dilapidé l’argent de leurs actionnaires, garderont leurs postes en toute quiétude. A propos, combien de milliards de pertes a-t-il fallu pour que MM. HABERER (Crédit Lyonnais) et HEILBRONNER (GAN) soient débarqués ? Près de 180 pour l’un et une quarantaine pour l’autre... peanuts, quoi !

Alors ?

Alors, il semble quand même que "l’actionnaire principal" commence à douter et installe trois administrateurs pour... "surveiller" l’Orange. Espérons qu’ils seront moins naïfs que ceux qui suivaient les affaires du Crédit lyonnais.

CE PELÉ, CE GALEUX D’OŪ NOUS VIENT TOUT LE MAL...

Le drame des technologies nouvelles qui ne sont pas issues d’une extrapolation du passé, c’est qu’elles exigent des interrogations autrement fondamentales que le passage du train rapide d’hier (le Drapeau, le Mistral ou le Capitole) au T.G.V. d’aujourd’hui. Ces interrogations, loin d’être simplement tactiques (comment installer, comment promouvoir) bouleversent tellement notre quotidien qu’elles conduisent à de nouvelles organisations sociales et à de nouvelles expressions de besoins. Les situations qui se créent ne sont plus de simples extrapolations du passé. Elles constituent des "cas de figure" incompréhensibles si nous tentons de les traiter comme de simples améliorations.

Nous avons déjà, et à plusieurs reprises, tenté de caractériser les bouleversements qui accompagnent l’apparition de l’Internet. Nous avons fréquemment indiqué que l’organisation suggérée par le développement de la toile était antinomique de notre schéma actuel. Ce qui se passe au niveau international n’est, hélas, qu’une illustration de l’inculture politique et stratégique de la plupart des dirigeants de monopoles d’Etat issus d’un système qui ne laisse aucune place à l’imagination. Un système, d’ailleurs, qui privilégie le conformisme le plus étroit en matière d’organisation, de gestion et de prévision.

Plutôt que d’assister à une réflexion sur le "pourquoi ?" de l’Internet, nous sommes les témoins impuissants et muets des tentatives multiples de contrôle de la toile. Hélas, les prétextes divers successivement avancés se sont à mesure abîmés sans retour dans les "poubelles de l’Histoire". Ce fut d’abord la tentation de l’immoralité, la pornographie qui allait pourrir les âmes enfantines, ensuite le sadomasochisme avec son cortège d’horreurs sanguinolentes, puis la pédophilie. Aujourd’hui, la question à l’ordre du jour est le "cybercrime", le cambriolage informatique des données et des comptes bancaires. En fait, dépassés par les événements, dépourvus des résultats qu’aurait pu apporter une réelle interrogation sur l’univers inconnu encore dont Internet nous ouvre l’accès, ceux-là mêmes qui manipulent l’outil paraissent incapables d’en percevoir la qualité.

Internet ? Un moyen de communication plus commode que la télécopie et moins cher que le téléphone ! Internet ? Tous les catalogues à portée de la main ! Internet ? Les Grands magasins chez vous, la grande distribution sur votre moniteur ! Internet ? La chance des P.M.E.- P.M.I. les plus obscures ! Internet ? Une, pardon, la nouvelle économie ! Bref, le vent virtuel et moderne balayant l’échange ringard de marchandises contre de l’argent !

De là à explorer, à imposer plutôt, les allées traditionnelles de l’offre et de la demande renouvelées à la sauce entoilée, il n’y a eu qu’un pas.

Ah ! L’admirable réflexion politique, la stratégie conquérante : le portable est un succès, marions-le à l’accès à Internet et tout ce que nous vendons sur ordinateur, nous allons le vendre via ce terminal de quelques dizaines de grammes... avec l’image en plus !

Pourtant, nos excellences commerciales n’ont pas saisi que, d’une part et jusqu’à présent, les tentatives de i-commerce ont été des échecs retentissants, à quelques très rares exceptions près et dont nos "spécialistes" n’ont même pas eu l’idée d’explorer la nature pas plus qu’ils n’ont étudié, d’autre part, la configuration de l’éventuelle clientèle à satisfaire.

Pourquoi faire ? Pour qui ? Fabriquons d’abord, nous arriverons bien à convaincre le chaland... comme nous l’avons toujours fait ! Il n’y a qu’à observer le succès des portables.

Le problème, les problèmes, plutôt, sont d’ordres multiples.

• D’une part, il y a ceux qui relèvent de la qualité de la vie : de quoi pouvons-nous avoir besoin que le portable ne nous apporte déjà ? Qui va se précipiter sur les cours de la Bourse, les prévisions météo, les diverses publicités sélectionnées, les programmes des chaînes de télévision ou de radio, et tous les services dont les spécialistes nous permettent incessamment la disponibilité ?

• D’autre part, il y a ceux qui relèvent de la technique : plus le temps passe, plus la mise au point des matériels s’éloigne. 2002, puis 2003, 2004 aux dernières nouvelles.... sans compter le temps nécessaire à l’établissement des réseaux. Au fait, les ancêtres recevront-ils une loupe en prime pour permettre à leurs yeux fatigués de lire les caractères qui vont s’inscrire sur cet écran miniature ?

• Enfin, le prix des matériels et des accès. Les journaux financiers, rappor-tant des paroles d’experts, tablent sur des investissements immédiats de l’ordre de la quarantaine de milliards de francs auxquels il faut ajouter le prix des licences (une autre quarantaine de milliards... en France car au-delà des frontières de l’hexagone...., aussi bien gratuit que deux ou trois fois plus cher). Sans compter que sur un délai aussi mal défini, la technologie est capable d’apporter des solutions performantes, différentes, plus faciles à mettre en œuvre et, par voie de conséquence, moins onéreuses.

Que de milliards à sortir avant la rentrée du premier sou ? Quel retour sur investissement est-il possible d’entrevoir avant un temps qui s’exprime plus en lustres qu’en années ? A examiner les choses sous cet angle, les décisions de MM. BOUYGUES et MESTRALLET dépassent la simple prudence pour atteindre l’expression d’autres politiques traduites en d’autres stratégies. Il est même possible, en considérant, la folie impérialiste de France télécom, celle de Deutsche Telekom, de se poser la question de savoir si ces entreprises ont réellement une politique.

Des gestionnaires sans imagination déguisés en chefs d’entreprises saisis par la folie Internet. Drapés dans leurs arrogances monopolistes, sinon monopolisatrices, ils sont capables de jeter, ils jettent, sur la table des sommes d’argent considérables sans se poser même la question des retours sur investissement. Monopolistes de fait sinon de droit, garantis par les Etats sur lesquels ils s’appuient, ils envisagent la gestion de leur endettement à la lumière des augmentations de tarifs qu’ils appliqueront à une clientèle captive qu’ils pensent pouvoir racketter jusqu’à la fin des temps.

France télécom finira-t-elle comme Lip ?

RETOUR À LA CASE DÉPART

Le prix par abonné qui avait été établi au cours de l’évaluation d’Orange reposait sur une estimation du chiffre d’affaires que la gestion de ce client était supposée générer... dans le futur, le jour où, enfin, nous devrions tous être cloîtrés dans nos maisons ou nos appartements, tous reliés à la toile, tous servis à domicile. Bref, le jour où la réalité sera synonyme de virtualité et devenue fiction.

Sans doute, aurons-nous ce jour là, simultanément assuré le désendettement de France télécom, une diminution drastique de la pollution et de l’encombrement des routes et des moyens de transport au prix, toutefois, d’une multiplication du nombre de centrales nucléaires auxquelles notre soif d’énergie nous aura contraints. Pourtant, cette appréciation s’exprime selon l’axe traditionnel d’une société dont nous sentons confusément que nous en vivons les derniers jours (rassurez-vous, chers lecteurs, ces derniers jours dureront bien autant que nous, voire nos enfants et même nos petits et arrières-petits enfants). C’est dire que le scénario considéré a bien peu de chances d’être réalisé.

Alors, il faudrait bien que la direction de France télécom (celle de Deutsche Telekom semble vivre ses derniers jours...) si elle existe, reprenne le problème dès le début. Ce qui existe, c’est l’extraordinaire demande de communication. Attention, de communication, pas d’information ! Parce que les informations, nous en sommes gavés au point d’en être saturés et nous pleurons de rage de ne pouvoir les échanger avec nos compagnons. C’est donc à satisfaire cette demande-là que l’entreprise devrait s’attacher. Et commencer par une constatation élémentaire : une baisse de prix conséquente rapporte une clientèle nouvelle dont le pourcentage est généralement sans rapport avec le montant du prix nouveau. Les revenus s’étagent de manière pyramidale et la division d’un prix par deux fait bien mieux qu’un doublement. La démarche actuelle (nous n’osons pas la qualifier de politique) consiste à se satisfaire, sinon à se glorifier, de taux de croissances qui semblent importants. Cette attitude permet de laisser les choses en l’état et abandonne des quantités importantes d’impétrants éventuels. Une autre appréciation du besoin de connexion devrait être envisagée qui prendrait en compte la stagnation du téléphone fixe. Celui-ci devenant une extension éventuelle du portable, par exemple, pourrait également ouvrir de nouveaux terrains de développement. Peut-être même, des analyses, des réflexions de ce type, pourraient écarter le spectre d’une catastrophe financière dont personne ne peut dire aujourd’hui qu’elle est impensable.

Et tout ça parce qu’une société dont la structure d’organisation est résolument hiérarchique est incapable de saisir les possibilités qu’offre un moyen de communication en réseau. Ce qui signifie, en fait, qu’une société tacticienne (une structure du "comment") dans son essence même, ne peut en aucun cas s’approprier l’élément structurant d’une société politique (une structure du "pourquoi") sans en perdre la plus grande part des bénéfices qu’elle génère.

Qu’en pensez-vous ?


jeudi 26 mars 2009 (Date de rédaction antérieure : avril 2001).