La dénonciation de la violence ? Un bel exemple d’aveuglement collectif !

Un processus s’est engagé, il y a maintenant près d’une vingtaine d’années celui d’une désaffection de plus en plus marquée de tout ce qui suggère l’existence du groupe. Nous sommes noyés de "nouvelles" et, pourtant, il n’y a plus de communication. De plus en plus, la violence devient un moyen d’expression au point d’ailleurs que le contenu du message est remplacé par la destruction. Et si les "joueurs" sont disponibles, il ne manque pas non plus de "fournisseurs" d’allumettes. Alors faudra-t-il tout brûler pour perdre pour que nous soyons obligés de construire plutôt que de "reconstruire" un ancien déjà obsolète ?


La saison des élections débute . Des municipales aux présidentielles, tout l’édifice institutionnel est concerné . Aussi ne faut-il pas s’étonner que nos villes et villages se couvrent de chantiers et que la sécurité devienne un sujet de tous les instants.

Oh, ce n’est pas que le problème vienne d’apparaître mais nous le redécouvrons tous... et sous son aspect le plus dérangeant pour ne pas dire, le plus terrifiant, la violence.

Batailles rangées, vols avec violences, "braquages" meurtriers, assassinants quotidiens au point que le meurtre commence à faire partie du développement naturel des relations interpersonnelles, fussent-elles les plus intimes.

Au point qu’il y a lieu de s’interroger sur l’état réel de nos comportements sociaux.

COMME UN DOUX PARFUM DE TERREUR

Il n’est pas de bulletin d’information, à la radio comme sur le petit écran, il n’est pas de quotidien, d’hebdomadaire ou de mensuel, dont une partie importante de l’espace rédactionnel ne soit consacrée à ce qu’il nous faut bien appeler "la criminalité ordinaire". Jusqu’il y a quelques années, cinq tout au plus, le crime cité apparaissait encore comme un événement. Certes, ce n’était plus aussi légendaire que Pierrot le fou ou le gang des tractions-avant mais cela valait encore l’étonnement des foules et la première page des quotidiens.

Il y eut ensuite comme une période de silence. Les "initiés", entendez les citoyens bizarres qui s’intéressaient de près au fonctionnement de la communauté, se chuchotaient entre eux des informations désastreuses. Il y était question de dealers de quinze ans, de vols à la tire, de cambriolages, d’attaques de commissariats, d’incendies volontaires de voitures et de caillassages de bus. Et, brusquement, une débauche de médiatisation au point qu’en très peu de temps, ce chaos est devenu la règle. Un niveau plus effarant vient d’être atteint : celui du crime pulsionnel (sans doute la version 2001 du crime passionnel !). Une nouvelle compréhension du "délit de sale g..."

"Tu" me dévisages, "tu" résistes à mon agression, "tu" es sur mon chemin, "tu" ? Rien, "tu" es simplement là à un moment où tuer me paraît évident, histoire de rire ou d’occuper mon temps, celui de mon "pote". Alors, je, nous, tuons !

Nouveau ? Pas tellement ! Il n’y a pas si longtemps, quatre ou cinq ans, des "jeunes gens" sans histoires ont jeté à l’eau, noyé sciemment plutôt, un pêcheur qui n’en pouvait mais. Et combien de garçons sont morts pour avoir refusé de donner un blouson, une montre, une cigarette ou, tout "simplement" du feu ?

Non, non, non ! Combien de fois faudra-t-il le répéter pour que le "politiquement correct", si largement distribué par les artisans du "prêt-à-penser", commence à intégrer le fait qu’à force de banaliser des comportements criminels, le groupe que nous sommes se dissout dans un climat où la non-violence devient le comportement aberrant ?

Dans quel monde vivons-nous ?

Il y a lieu de se poser la question quand une vélocipédiste femme d’une cinquantaine d’années manque de renverser un piéton sur le trottoir sans le moindre mot d’excuse mais en exigeant que passage lui soit laissé. De se la poser encore quand bousculé sans ménagements sur un quai de métro par un passant pressé largement quadragénaire, un voyageur "innocent" se fait remettre à sa place par un "t’avais qu’à pas êt’là !"

Ce n’est pas de l’incivilité mais de "l’a-socialité", si vous nous permettez ce néologisme non répertorié. Ces petits riens, choisis sciemment parmi les plus "rien de rien", ne sont-ils pas déjà de la violence ?

VIOLENCE ? VOUS AVEZ DIT VIOLENCE ?

Oui, regardez autour de vous, prêtez attention à vous-même, prêtez attention à vos proches, à vos voisins, à votre environnement ! Et essayez de saisir au plus fin la nature de l’ambiance dans laquelle nous évoluons chaque jour de notre vie. L’échange amène est devenu l’exception : nous ne parlons plus, nous aboyons. Passe encore quand il s’agit de se faire comprendre par notre meilleur ami, celui dont la présence est plus envahissante que jamais et les traces laissées sur les trottoirs sont plus dangereuses que les peaux de banane passées (au fait, n’est-ce pas là le premier acte de violence que celui d’imposer les ordures de son animal ?) ..., mais quand il s’agit de nos semblables, de nos enfants, de nos voisins ?

Prenez le métro et à la première station, une main de femme brandit agressivement une fourchette, les dents pointées vers vous et vous menace au nom de son désir de fromage... Vous allumez votre poste de télévision et un portail d’Internet vous dit clairement que vous êtes le dernier des demeurés puisque vous n’êtes pas "branché"...

Ah ! Que de progrès depuis le célèbre : "Seuls les imbéciles ne lisent pas l’Oeuvre !" Quant aux "humoristes" patentés, version 2000-2001, comment qualifier leurs plaisanteries où les grossièretés les plus vulgaires le disputent aux injures les moins retenues, dans une violence verbale que les éditoriaux de "Je suis partout" n’aurait pas récusée aux pires jours de l’occupation allemande...

Quand nous stationnons n’importe où, quand nous visons le piéton coupable de croire que les feux de circulation sont là pour lui, alors qu’ils n’ont été inventés que pour gêner la vie des automobilistes, quand nous lâchons les portes sur le visage de ceux qui nous suivent, quand nous négligeons les avis d’un Conseil que la République a justement inventé pour nous éviter de déraper constitutionnellement, quand, à la radio, à la télévision ou dans un journal, nous allons jusqu’à transgresser les règles de la politesse la plus élémentaire à l’égard de nos semblables et, aussi, surtout peut-être, quand nous acceptons d’être traités comme des ilotes par des analphabètes incultes et sans éducation, ne sommes-nous pas simultanément spectateurs, victimes et auteurs de violences ?

Et nous les répétons au point que nous en sommes devenus inconscients. Au nom de libertés devenues licences, de presse, de parole, d’information, au nom d’autant de droits devenus devoirs, nous avons perdu tout sens de la mesure.

Victimes et bourreaux, même combat !

Et la violence bruyante des uns prétend se justifier par la violence silencieuse des autres. Au point d’ailleurs que, même inexprimée, cette violence est supposée exister car son absence s’apparente à un mythe comme celui du paradis perdu. Le silence, déjà, est suspect.

Ecoutez ce monsieur Bové et sa Confédération paysanne : un discours de victimes acculées qui tente de justifier, pardon qui justifie, les comportements violents d’une faction micro-minoritaire par la certitude d’avoir raison.

L’absence de réaction de l’appareil d’administration de la Cité, la sous évaluation permanente de la gravité des actes ainsi commis et la glorification médiatique qui les accompagne, créent une réalité apparente qui se superpose à notre fonctionnement quotidien. Le sophisme d’une argumentation opposant les notions de légalité/illégalité au couple licite/illicite remplace peu à peu les données immédiates du bon sens . C’est ainsi que le pouvoir se dissout et que les "choses" se font sur le terrain où les intérêts corporatistes, à courte vue et stupides, de quelques uns deviennent la loi locale du moment. Les dockers de Marseille chassent leur clientèle et détruisent la pérennité de leurs emplois, renforçant ainsi la puissance de Gênes et de Barcelone. Les destructions des expériences scientifiques sur les organismes génétiquement modifiés livrent la France à cette mondialisation sauvage que monsieur Bové prétend combattre par ailleurs. Le refus d’évoluer de syndicats rétrogrades détruit sans retour le système de retraites. Le comportement monopoliste des services publics mine lentement mais sûrement le crédit "europhile" de notre pays. Nouveaux colonisateurs, nous sommes devenus les champions de la distorsion de concurrence jusqu’au jour où Bruxelles condamnera le contribuable français à régler les impérities de pseudo dirigeants d’entreprise qui se savent incapables d’imaginer des politiques et des stratégies conquérantes autrement que derrière le bouclier de l’Etat. A vrai dire, cet inventaire que Prévert reconnaîtrait, manifeste par sa diversité même le caractère quasiment universel de ce climat de brimades devenu permanent au point d’être ressenti comme naturel.

Mais ces comportements, pris en bloc ou isolément, qui nient l’expression du désir de chacun de plus de liberté et s’opposent à l’exercice de nos droits les plus élémentaires, sont l’expression continue d’une violence explicite. Nous en sommes devenus les victimes d’autant plus passives que ce climat s’est installé progressivement en s’appuyant sur l’argument fallacieux qui permet de confondre la libération des mœurs et le mépris des convenances républicaines et sociales. Les lois sont toujours peu ou prou "pulsionnellement" liberticides en ce sens qu’elles nous obligent (à tout le moins sont-elles supposées le faire) à nous restreindre pour tenir compte du droit de l’autre à l’existence.

Le narcissisme et l’égotisme actuels qui nient la considération même des droits de l’autre sous toute autre forme que verbale ou ancillaire, ne sont en aucun cas des manifestations d’individualisme. Leur floraison collective n’est permise que par l’expression violente qu’en donnent des prédateurs isolés ou des groupes corporatistes. La déqualification de la valeur de la loi commune comme ciment social leur permet de détourner à leur profit exclusif le produit du travail collectif.

C’est une des causes fondamentales, la seule peut-être, qui conduit le groupe que nous constituons à "fonctionner" dans un rapport de violence constante dont l’universalité croissante a dépassé, semble-t-il, tout espoir de contrôle.

Quand l’Etat ès qualité ruse avec l’esprit de la loi, c’est que la violence est devenue la règle. Aussi, le pékin vulgaire, nous tous, toujours plus prompt à saisir la "nouvelle donne" qu’un vain peuple dirigeant ne le pense, écrit à chaque instant la loi personnelle qui satisfait sa pulsion présente.
C’est à cet instant précis que la distinction apparemment progressiste entre les couples licite/illicite et légal/illégal prend tout son sens. Le premier ne se réfère qu’à l’appréciation personnelle d’une situation isolée, le second à l’appareil d’un ensemble social.

Il n’est plus de rapports qui ne s’organisent dans la violence. Il n’est plus de message si son expression n’est pas violente. Jusqu’à la musique la plus courante où comme nous le faisait remarquer un "connaisseur" : "ces martèlements de grosses caisses sont justement là pour nous faire bomber le torse..."

Bref, nous n’existons plus que dans la violence, celle qui nous pénètre, celle que nous sécrétons, celle qui nous environne. Les larmes que nous versons en déplorant cet état de choses, nos dénonciations, nos regrets constituent une effroyable manifestation d’hypocrisie collective..., à moins qu’il ne s’agisse de l’aveuglement complice d’acteurs repus.

LE CRÉPUSCULE DE L’ÊTRE

Mais un individu, adulte et responsable par définition, est conscient de son appartenance à un groupe dont l’existence assure à l’espèce des conditions de survie qui seraient fortement obérées s’il vivait sans l’aide apportée par ses semblables. Ce "regroupement" n’est possible que dans la mesure, justement, où chacun des membres apporte à la société cette participation sans laquelle le groupe n’a pas de réalité. L’individualisme réside, en effet, dans cet accord et cet apport volontaires des idiosyncrasies de chacun pour le plus grand bien de la collectivité. Celle-ci, en retour, permet à chaque individu de s’épanouir.

Une société harmonieuse se bâtit sur l’égoïsme et la paresse tels que les développe tout esprit réfléchi et intelligent. L’égoïsme est le garant de la liberté véritable et la paresse, celui de la créativité permanente. C’est parce que nous sommes égoïstes et, par conséquent, pleinement conscients de ce qui nous est nécessaire, que nous acceptons les contraintes propres à une collaboration avec les autres membres du groupe. C’est parce que nous sommes paresseux que nous avons su, que nous savons et que nous saurons tant que l’espèce survivra, à chaque moment inventer les circonstances, les objets et les appareils intellectuels et affectifs propres à nous faciliter la survie quotidienne.

Nous sommes-nous éloignés de notre propos initial ? Certes non ! Car c’est bien de la jouissance de cette liberté qu’il s’agit. Dans cette violence devenue la forme privilégiée des rapports socio-sociétaux, il n’y a de place que pour l’hébétude. La peur ne génère que l’angoisse. Et l’angoisse n’offre en apparence que deux avenirs : soit celui de se soumettre et disparaître, soit de devenir prédateur dans l’attente de rencontrer plus prédateur encore.

Dans l’un et l’autre cas, il n’est plus question de survie sociale et c’est bien ainsi que de nombreuses civilisations ont disparu au cours des âges. Dès que la violence atteint un certain stade, le groupe concerné est condamné, il n’y a que l’échéance qui change... en fonction des capacités individuelles qu’ont les ex-sociétaires d’assurer passagèrement leur propre sécurité. Des exemples récents nous ont ainsi montré que l’arme blanche, bien que maniée artisanalement était aussi létale que les bombes les plus perfectionnées.

Le temps n’est plus à l’être. Ce n’est pas par hasard que "Les particules élémentaires" de Michel Houellebeck ont soulevé une telle indignation. Nos vaticinations et nos indignations vertueuses à propos des éventuelles expériences de clonage sur le tissu humain apparaissent comme le contrepoint de cette fin annoncée d’un monde.

Est-ce à dire qu’au Crépuscule des Dieux va succéder celui de l’Homme ? Il y a de fortes chances que ce ne soit pas le cas. Le singe nu est trop vivant pour que Thanatos l’emporte sur Eros. Si vivant, même, qu’au moment où une certaine organisation socio-sociétale s’effondre benoîtement dans l’incompréhension de la plupart, les éléments et les moyens apparaissent déjà d’une succession future. Le raccourci décrit dans le livre de monsieur Houellebeck est, dans une certaine mesure, une fiction rassurante. Il est, en effet, satisfaisant d’attribuer à la recherche scientifique la mise au point d’un processus de mutation qui permettrait d’éviter la lente gestation d’autres comportements, d’autres courages et d’autres modes de pensée. Mais, nous ne sommes que les enfants de nos pères et mères, comme nos successeurs dérivent de nous et de nos compagnes. Il faudra que nous nous adaptions à notre allure de sénateur à ces bouleversements que nous apportent ces progrès scientifiques et techniques dont la technologie est de plus en plus friande. Il sera long ce chemin vers la pratique permanente de cette logique inductive sans laquelle nous ne saurions que périr. Il ne manquera pas d’être jalonné de violence car l’animal blessé ne disparaît pas sans se débattre.

Mais pour ces enfants perdus comme pour ces enfants sauvés, l’avenir n’en sera pas moins riche d’une étonnante et difficilement prévisible organisation en réseau.

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 5 avril 2009 (Date de rédaction antérieure : mars 2001).