Moralité – immoralité du capitalisme ? Une dérive anthropomorphique !

L’argent, cette monnaie d’échange, ce nestravail, comme le nescafé du café soluble, est un moyen pas une fin. C’est la confusion des deux qui permet aux financiers de se croire producteurs et de précipiter la planète dans une crise sans précédent qui pourrait bien être la dernière d’un système révolu.


Il n’est question, ces temps-ci, que de morale, pour ne pas dire de vertu. Au point d’ailleurs que nous pourrions nous croire revenus presque deux siècles en arrière avant que Georges V n’aie desserré le corset rigide d’une conception un peu raide des bonnes mœurs à l’anglaise.

Avec un bémol. Si le siècle de la reine Victoria se teintait de bonne conduite, il ne confondait pas les affaires financières et économiques, voire celles qui relevaient de la suprématie Britannique, avec le comportement quotidien de la gentry.

Puisqu’il est question de "purger" le capitalisme de son immoralité, de son
a-moralité peut-être, il pourrait être utile, voire éclairant de se poser quelques questions à cet égard.

À PROPOS DE CAPITALISME

A force de dénoncer le capitalisme, nous finissons par en oublier l’objet. Une déviation, une de plus, qui consiste à courir après des définitions plus qu’à s’in-téresser à l’utilité des choses : l’éternelle confusion entre les "qu’est-ce que c’est ?" et les "à quoi ça sert ?". Une fois encore, nous suivons un schéma de raisonnement qui est exactement antinomique du cours de la vie.

Quel que soit le domaine où s’exerce l’ingénuité humaine, nous devons constater que le progrès d’une technique, d’une technologie procèdent tou-jours à partir de la constatation d’un manque. Par exemple ; ayant inventé la station debout et la position horizontale, c’est tout naturellement que
l’Homme a été conduit à combler le vide entre les deux en inventant la position assise. Plus tard, un jour de bombance, le ventre plein et le verre à la main, de doctes esprits ont dû se poser la question : "mais enfin, debout assis, couché, qu’est-ce que c’est ?". Si nous regardons autour de nous, c’est le même processus qui organise, qui gouverne même toutes les démarches humaines.

Depuis la nuit des temps, pour survivre, notre espèce a consacré le plus clair de son temps à imaginer des outils de plus en plus performants et à les mettre à la disposition d’un nombre de plus en plus large de congénères. En même temps que les "inventeurs" apportaient ces progrès, ils amélioraient les conditions de leur production comme les moyens de la développer ;

Nous pouvons aisément retrouver le cheminement social que nos ancêtres, nos contemporains aussi d’ailleurs, ont suivi, suivent encore. L’artisan d’abord, créateur et fabriquant la totalité de l’outil, puis la division du travail, puis le regroupement en atelier, la distinction, peu à peu, entre celui ou celle qui imaginaient et ceux et celles qui fabriquaient. La complexité aidant, de l’atelier nous sommes passés à l’usine et, chemin faisant nous avons inventé la machine, puis la chaîne de machines. Chaque fois, le progrès de l’outil à offrir, comme celui de sa fabrica-tion, ont jeté au travail un nombre de plus en plus grand d’exécutants de toutes natures. Parallèlement à cette évolution technique, la nécessité de financement est devenue de plus en plus essentielle. De sa pierre polie ou taillée, l’Homme est passé à des outils essentiels de plus en plus compliqués et le prix de leur acquisition a varié à proportion de leur complexité. Les temps sont venus où le montant des fonds nécessaires a dépassé les capacités de fortune de quelques uns pour atteindre des sommes considérables. Au point qu’il a fallu improviser une participation d’un très grand nombre. La notion de capital de financement était née. Avec elle, un peu au hasard des nécessités, sont nées successivement la bourse, la banque (encore que l’origine de cette dernière aie précédé de longtemps son activité d’aide à l’investissement) et toutes les autres organisations dont l’ob-jet était de réunir des porteurs de capitaux et des entrepreneurs. Cela fait, de les aider à s’entendre et à inventer toutes les démarches qui permettaient aux uns et aux autres d’apporter des capitaux, de les investir et de les faire fructifier en assurant des productions continues de richesses. Avec le capital sont nés les capitalistes, initialement des porteurs de li-quidités, et un moyen d’assurer le développement des productions, le capitalisme. Soit noté en passant, que selon l’origine des fonds, privée ou publique, le capitalisme s’est trouvé qualifié de privé ou de public, voire en ce cas, de capitalisme d’Etat.

Quelle que soit, cependant, l’origine des fonds, ce petit résumé rappelle une vérité élémentaire : le capitalisme est le seul moyen que nous connaissons d’apporter à une organisation qui se pique d’entreprendre, le financement qui lui est indis-pensable pour mener à bien son projet .

Où introduire de la morale dans ce qui n’est qu’un moyen ? Ce n’est certainement pas le couteau qui fait l’assassin mais l’assassin qui fait d’un couteau une arme de crime. Parle-t-on de moralité quand on s’intéresse à la coutellerie ? Si "on" y tient vraiment, "on" peut toujours se poser des questions sur le ca-ractère moral de l’utilisateur du couteau. Mais dans notre monde, se poser des questions sur le caractère moral d’un geste, c’est automatiquement se heurter à la transcendance du bien et du mal. C’est-à-dire passer insensiblement de "l’à quoi ça sert ?" au "qu’est-ce que c’est ?" et, par conséquent, passer de la réalité des choses à leur conceptualisation dogmatique. Et à partir de là, toutes les confusions deviennent possibles parce que le lien est rompu entre le comportement des êtres et l’échelle selon laquelle il est apprécié. Il n’y a aucun rapport entre la morale d’un groupe qui est l’énoncé des règles qui permettent la vie en commun et la conception transcendante d’une morale qui se prétend au delà de l’activité humaine et prend naissance dans des considérations d’ordre immatériel.

Un résumé un peu sec serait de dire qu’une morale transcendante a pour objet d’assurer à des individus un accès au paradis (sans trop savoir d’ailleurs de quoi il s’agit) et qu’une morale socio-sociétale se consacre à l’énoncé de règles élémentaires de survie en groupe. Ce qui permet alors d’examiner d’un œil dépourvu d’a priori la manière dont le capitalisme est pratiqué. Et les attributions de bonus divers, seraient-elles sous la forme de stocks options, ne sont pas plus révoltantes que les participations distribuées quand bien même les résultats des entreprises sont en baisse, voire négatifs. Que signifie une prime dans la mesure où l’entreprise qui l’accorde émarge au budget de l’Etat sans l’intervention duquel, l’équilibre financier ne serait même pas assuré ?

Comme disait un grand initié, "rendez à César, ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu" ; une manière subtile et élégante de recommander d’éviter des mélanges entre notions parfaitement étrangères les unes aux autres.

Cela dit, les banquiers et autres spéculateurs ne sont pas plus immoraux, ajoutons même pas plus hypocrites, que chacun d’entre nous. Il suffit pour s’en rendre compte de s’écouter parler et d’écouter les autres. Cela devrait élever notre "indice d’humilité" et nous contraindre à quitter la virtualité pour retrouver le réel.

Par exemple…

À PROPOS DES GESTIONNAIRES DU CAPITALISME

Une première acquisition : le capitalisme est apparemment le moyen et, semble-t-il, le seul qui permette le développement d’une économie .

Cela étant posé en préalable, il y a de multiples manières d’utiliser un moyen. ET nous ne manquons pas de critères d’appréciation de la nature de ces moyens. Mais, si nous introduisons une quelconque référence à la "morale", nous introduisons en même temps une source perpétuelle de confusion. Ou bien, cette "morale" est transcendante et elle organise un monde virtuel. Elle consacre par conséquent des comportements totalement extérieurs à la réalité de l’espèce car elle nie, en les dénonçant, toutes les démarches qui font la vie quotidienne. Ou bien, rendue opérationnelle, elle constitue un corps de règles dont l’obéissance doit permettre à un groupe d’individus de coexister avec un minimum de heurts. Dans ce dernier cas, il apparaît que la morale considérée est étroitement liée aux us et coutumes du groupe envisagé.

En général, la plupart des problèmes naissent dès lors que les fins et les moyens se confondent. En l’occurrence, la fin est le développement continu de l’économie et le moyen, de mettre des fonds à la disposition d’entrepreneurs porteurs de projets. La réussite génère des profits qui permettent de rémunérer les individus qui participent à la conception, la fabrication et la popularisation des produits ainsi que le capital et les investissements nécessaires au renouvellement des procédures, des matériels et des objets eux-mêmes. Une considération attentive des meilleurs moyens d’assurer un fonctionnement satisfaisant qui tienne compte simultanément du financement des divers chapitres que nous venons d’envisager, devrait permettre la mise au point relativement aisée d’un système de partage.

Aucun problème d’ordre "moral" n’intervient dans l’ensemble de ces considérations. La question pourrait même apparaître comme purement technique, compte tenu de l’objectif considéré : un fonctionnement socio-sociétal satisfaisant aux yeux de la plupart. Cependant, dès lors que cet objectif est perdu de vue, la situation se complique au point d’être facilement ingérable. Le dévoiement le plus courant est celui où la production de richesses devient secondaire. Mais ce n’est pas le seul : nous avons tous en mémoire les dégâts dus à des investissement démesurés. C’est le cas de la déviation imposée par des Etats totalitaires dans le but de parvenir au plus vite à la création d’un appareil de production spécialisé. Mais peu importent les justifications du déséquilibre, le résultat est toujours le même : la production de richesses à court et moyen termes n’est plus suffisante pour assurer le financement acceptable des différents chapitres. Les évolutions des sciences, des techniques, des objets sont ralenties, les rémunérations des acteurs sont revues à la baisse, l’emploi disponible diminue, la plus grande partie de la communauté s’appauvrit. Cela est particulièrement vrai quand l’objet du système se désolidarise du fonctionnement socio-sociétal du groupe, ce qui entraîne une "virtualisation" des profits. Ceux-ci ne reposent plus sur des agrégats de réalité fruits d’une production. Le résultat, parfaitement prévisible, se traduit pas un bouleversement plus ou moins passager selon l’étendue de la déviation.

Mais cette déviation n’est nullement due au hasard. Elle est rendue possible par la "trahison des gestionnaires" (pour reprendre le thème déjà ancien de "la trahison des clercs") qui ont transformé la considération des moyens en poursuite des fins. C’est la traduction dans la réalité économique du "coup du collier" que nous vous avons présenté dans un de nos récents numéros. Nous rapportions la mécanique de création d’une bulle financière et la manière de s’en dessaisir sous forme humoristique et imagée .

La recette est simple. Elle consiste trouver le "pigeon" qui paiera la note, c’est-à-dire le prix du retour à la réalité.

LA MÉCANIQUE INFERNALE

Ce qui caractérise la crise actuelle, c’est la coexistence inattendue de quatre facteurs qui semble-il sont, en l’occurrence, d’égale importance :

• la multiplication des objets virtuels ;

• la participation d’un nombre phénoménal de "joueurs" ;

• la diminution drastique du nombre de pigeons nécessaires à l’atterrissage en douceur ;

et, surtout

• l’enrichissement méthodique des mécaniciens : les banquiers et leurs acolytes, les inventeurs de produits, les techniciens du marché, les commerciaux répartiteurs, tous grassement rémunérés par des commissions diverses perçues au nom des "services rendus".

Rappelons-nous la chronologie des événements :

Première étape : même les vautours sont devenus pigeons.

• les organismes prêteurs du monde immobilier prêtent à tout va - rien de nouveau- mais la gestion de l’insolvabilité échappe aux "mécaniciens". Le marché de seconde main s’effondre, les fonds sont immobilisés sans possibilité d’être réalisés ;

• les banques prêteuses au premier niveau sont atteintes, soit par le biais de leurs filiales spécialisées, soit par leurs engagements directs ;

• le papier ne trouve plus preneur. La Bourse s’effondre et les liquidités disparaissent..

C’est la crise financière !

Deuxième étape : le passage de la fiction à la réalité.

• tout le système du crédit est atteint. Plus d’investissements, plus de facilités de financement même passagères, le moteur économique est quasiment à l’arrêt ;

• ralentissement brutal de l’activité. Plus de clients, plus de production ; plus de production moins d’emplois..

C’est la crise économique !

La conjonction des deux conduit à la mondialisation de la crise et lui donne un caractère global qui n’avait jamais été atteint jusqu’ici. Comparer l’état actuel avec la crise de 1929 est une aberration. La crise de 1929 était essentiellement la conséquence de l’inadaptation d’une société à l’apparition brutale de moyens de production de masse que la consommation ne pouvait absorber en l’état. Il aura fallu quasiment vingt ans et une guerre mondiale pour en effacer les effets. La crise d’aujourd’hui est systémique en ce sens que l’appareil de gestion du capitalisme est obsolète. Il est au delà de la réforme et le seul avenir envisageable, c’est d’imaginer sa disparition progressive et la mise au point d’un système nouveau.

Quelques principes devraient être retenus :

Les moyens doivent demeurer des moyens et toute tentative d’en faire des fins, rendue impossible, sinon sanctionnée avec la plus grande dureté (au delà de la sévérité).

Proscrire toute intervention de quelque nature que ce soit dont les motifs (l’à quoi ça sert) n’auraient pas été soigneusement envisagés et décrits de manière à ce que les mises en œuvre (les comment) ne conduisent plus à des résultats partiels, voire à une absence de résultats. Ainsi, par exemple, nous aurions pu prévoir que l’introduction de stocks options, considérée initialement comme une mesure positive, pourrait être à l’origine de déviations économiquement et socialement destructrices.

Rendre les rémunérations des uns et des autres, capital, dirigeants, producteurs et distributeurs, directement fonction des résultats obtenus, honnêtement évalués. Il est des montants d’indemnités, voire de retraites, proprement injustifiés sur le plan économique, sans même faire appel à quelque notion transcendante que ce soit.

L’automatisation de la production va sans aucun doute se développer dans de multiples secteurs où la mécanisation demeure encore traditionnelle. La ten-dance au développement des services de ces décennies dernières va enfin apparaître sous un jour moins séduisant. Loin d’anoblir le travail d’exécution, elle appauvrit les capacités d’invention et de création. Dans ces conditions, tout système équilibré devrait encourager, accompagner et développer ce qui relève traditionnellement de l’artisanat , tant à l’entretien qu’à la fabrication originale. Dans un monde de l’individualisation collective, la fabrication singulière est, et sera de plus en plus, de nature à satisfaire des besoins ignorés de la fabrication de masse. En somme, une nouvelle signification du "do it your-self" dans un cadre et un contenu nouveaux.

Plutôt que de voir dans l’utilisation des moyens de communication et de gestion électroniques une aide à la performance de procédés traditionnels, l’accent devrait être mis sur d’autres lectures de la création, du commerce et de la satisfaction des désirs de la clientèle. La "législisation" (que l’on pardonne ce néologisme, "légalisation" nous semble inapproprié car sa signification s’est considérablement réduite avec le temps) en cours de l’accès aux diverses bibliothèques médiatiques est un exemple, un de plus d’ailleurs, du traitement traditionnel de démarches complètement nouvelles de satisfaction de besoins jusqu’ici ignorés de la plupart. Il y aurait sans aucun doute mille moyens à créer qui permettraient de satisfaire les besoins des uns et des autres.

Une concertation "progressiste" et créatrice de comportements plus adaptés à l’évolution des techniques et des mœurs pourrait, par exemple, être
utilement explorée avec des succès aujourd’hui imprévisibles.

Il faut éviter à jamais l’engagement d’un cycle infernal où le financier déloge l’entrepreneur, où le banquier se prétend abusivement producteur et invente une "ingénierie", des "produits" en un montage complètement virtuel.

C’est ainsi que toute démarche, toute organisation devraient être examinées à nouveau à la lumière des objectifs qui leur sont, et leurs seront, attribués en introduisant des mécanismes d’auto réaction permanents.

Bref, en une phrase comme en mille, se mettre, enfin, à proposer, à décrire et à poursuivre des politiques, facilement décrites. Aisément compréhensibles, elles déboucheraient sur des actions poursuivies plus facilement. car elles répondraient à des objectifs plus accessibles dont les progrès seraient continuement contrôlables.

Dernier point : la crise n’est pas le fruit du hasard mais plutôt de l’incompétence alliée à l’avidité. A ce titre les acteurs, tous les acteurs sont complices et doivent être sanctionnés à deux titres. Financier d’abord : confiscation de toutes les sommes indûment perçues (honoraires, salaires, exagérément élevés et économiquement injustifiables, primes et autres avantages) depuis cinq ans alors que les politiques financières suivies étaient suicidaires. Pénal ensuite : il est anormal de jouer avec l’argent des autres sans leur indiquer clairement les dangers que l’on peut affronter à jouer avec le feu.

Alors ? Le capitalisme : moral, immoral ? Ciel, mais vous n’avez pas suivi !

Qu’en pensez-vous ?


samedi 4 avril 2009 (Date de rédaction antérieure : avril 2009).