Beaucoup de bruit(s) pour rien... G 20 ? G vain !

Sans doute, la conjoncture va s’améliorer. D’ici dix-huit mois, deux ans, la situation redeviendra à peu de choses près ce qu’elle était avant le bouleversement que nous sommes en train de vivre. Avec un peu plus de prudence mais tout autant d’avidité, la casino boursier reprendra de plus belle et l’intervention sur les marchés financiers reprendra vite la prééminence sur le refinancement des activités productives.

En somme, il ne nous reste plus qu’à prendre date pour l’explosion de la prochaine perturbation.


Déjà le souvenir des événements financiers s’estompe : la Bourse remonte, les gouvernements semblent considérer que le pire est derrière nous et que la patience aidant, lentement mais sûrement, les choses reviendront en l’état.

Le ton général des commentaires s’est allégé comme si, finalement, tout ce qui se passe n’est qu’un accident de parcours. La crise économique qui nous secoue, le vent d’une tempête sociale qui pourrait bien se lever tant la crise sociale devient préoccupante, semblent aujourd’hui considérés comme de simples répliques. Certes inquiétantes mais en "laissant du temps au temps", tout finira par rentrer dans l’ordre.

Est-ce si sûr ?

LE FUTUR IMMÉDIAT

En ces temps où tous les lecteurs de marc de café, entendez tous les experts, commentateurs et prévisionnistes avec ou sans pignon sur rue, trient les grains d’une poudre atomisée, il est juste que les "Humeurs stratégiques" trempent à leur tour une cuillère dans ce magma populaire…. Au risque , bien sûr, de paraître dans quelques mois aussi ridicules que les autres.

Avant de tenter d’approfondir, voyons un peu ce qui pourrait nous attendre dans un avenir proche. Nous verrons ensuite les raisons qui fondent notre analyse et, enfin, les mesures dont nous pensons qu’elles devraient permettre de nous donner un peu d’air.

Alors demain ?

• La Bourse ? Les banques ?

Merci, elles recommencent à se bien porter et, toute honte bue, elles annoncent la couleur en saluant les valeurs financières. Apparemment, les milliards injectés matériellement (les prêts) ou virtuellement (les garanties) redonnent de la santé aux banques. Le secteur bancaire en profite d’ailleurs pour liquider quelques canards boiteux . Fusions, rachats, bonnes affaires, tout va bien, merci encore. Finalement l’abandon de Lehman Brothers par le Trésor des États-Unis a été salutaire en ce qu’il a mis le couteau sur la gorge de certaines institutions qui pensaient "s’en tirer" moyennant un profil bas en attendant des jours meilleurs et l’habituel soutien de l’État. Salutaire pour le milieu évidemment, c’est-à-dire les gros porteurs. Première conséquence, la vague de "rapprochements" et il nous vient à l’esprit, ce mot de Talleyrand à son collaborateur le plus proche dans le fiacre qui les menait à l’Hôtel des relations extérieures, juste après sa nomination au Ministère : "Ah, nous allons faire une fortune, une énorme fortune !"

Allez donc savoir pourquoi, cette anecdote justement nous vient à l’esprit ?

Donc, Macao existe encore et les jeux vont reprendre de plus belle. Ont-ils jamais cessé d’ailleurs ? Les spéculateurs, ces "investisseurs" dans la terminologie douce, retournent à la table, plus prudents peut-être, mais tout aussi prédateurs dans un environnement où les "bonnes affaires" ne manquent pas à saisir, moyennant cependant, un peu plus de créativité qu’hier.

Cela dit, rien n’aura fondamentalement changé. Les circonstances même seront plus favorables, le terrain ayant été libéré de ces amateurs qui ont rendu la spéculation triviale et incontrôlable . Il n’est pas inintéressant de se poser la question du délai d’un retour à la "normale". Encore faudra-t-il imaginer les caractéristiques de cette normalité nouvelle, un jeu auquel nous nous livrerons plus loin.

L’économie ?

Elle prendra la forme d’un phénomène connu, abondamment illustré par le passé au point d’être "théorisé" par une "mécanique des cycles" qui envisage des accidents périodiques.

En ce qui concerne la consommation : comme toujours, au bout d’un certain temps, l’autorestriction manifestée par les consommateurs cèdera la place à une "fringale" d’achats. Celle-ci s’exprimera des plus "pauvres" aux plus "riches", même si toutes et tous n’en satisferont pas la morsure avec la même avidité. Compte tenu des difficultés de tous les acteurs, ce retour à la consommation sera accompagné de prix plus abordables. Il est même possible que la chute des prix touche les produits de consommation les plus courants.
En ce qui concerne les entreprises, nous observerons évidemment des situations diverses. D’une part après plusieurs semestres de jeûne, il faudra bien que les entreprises reconstituent leurs stocks, d’autre part le réveil de la demande modifiera le climat producteur. Là encore, ce ne sera pas un simple retour au statu quo ante. Mais en tout état de cause, les deux effets combinés vont conduire à un redémarrage de la machine. Il est probable que ce redémarrage sera suffisamment "doux" pour que l’inflation demeure à des niveaux relativement bas.

L’emploi ?

Avant d’imaginer son évolution, il faut tenir compte d’un renouvellement des comportements aussi bien au niveau de la production qu’à celui de la consommation ; Renouvellement en ce qui concerne les objets, renouvellement en ce qui concerne la mécanique de production. Il ne faut pas oublier de noter que si la suppression des emplois constitue la variable d’ajustement la plus couramment utilisée, elle exprime une absence totale d’imagination créatrice et, disons le clairement, une incompétence de la plupart des directions qui y recourent. Cela dit, pour aussi regrettable que cela soit, "il est des morts qu’il faut qu’on tue" faute d’avoir su leur donner une vie nouvelle. Il est certain que nombre d’entreprises aujourd’hui en faillite ou à l’aube de l’être, ne revivrons pas. La crise est aussi un révélateur brutal d’obsolescence qui n’épargne d’ailleurs aucun département de la vie. Ce qui signifie que le retour à l’emploi se fera par la réouverture de certains secteurs mais aussi, et surtout, sans doute, par l’apparition de nouveaux métiers donc de nouveaux postes de travail. Dans ces conditions, le retour à l’emploi passera par une période de réadaptation des agents économiques, formations, stages, réapprentissages, reconversions, etc…

Mais sur quelle durée ? Les banques et la Bourse sont déjà en train de se refaire une santé. Certaines même parlent déjà de rembourser les avances de l’État, la spéculation semble bien se porter et l’argent des bas de laine guette les bonnes affaires immobilières… qui ne manquent pas. Disons que de ce côté là, d’ici le milieu de l’année 2010, la crise financière, vue par les institutions bancaires, ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Nous verrons plus loin, les phénomènes à craindre, notamment au niveau du crédit.

Le retour à un fonctionnement de la machine productive qu’il ne faut pas confondre avec le retour à l’emploi ? Probablement pas avant le début de 2011, néanmoins toujours accompagné par une suppression de postes bien que moins brutale qu’aujourd’hui et une tendance à la stabilisation, puis à un début timide de renversement, sans doute vers la fin de 2011, le début de 2012.

Bref, un de ces scénarii que les théoriciens illustrent en faisant intervenir des notions absconses de cycles économiques alors que leur origine provient d’une absence de gestion socio-sociétale des capitaux disponibles.

ALORS, DEMAIN ?

Mais ce joli programme est la projection d’une crise traditionnelle dont l’origine réside dans des imprévisions productives qui ne permettent plus à des industriels conservateurs de répondre à des demandes dont la nature a évolué. Bref, une classique et courante ignorance des désirs du marché.
Une fois encore, notre crise actuelle est d’une autre nature. Nous ne répéterons jamais assez qu’elle est née d’une déviation, quasiment d’une perversion, des porteurs de capitaux. Les banques, ayant peu à peu perdu le sens de leur mission, ont engagé la quasi totalité de leurs clients dans des démarches improductives. Elles se sont inventé une fonction dans un schéma industriel où il n’est question que de production, de produits financiers, d’ingénierie financière le tout reposant sur un développement d’objets immatériels. Les apprentis spéculateurs sont ainsi élevés au grade d’investisseurs. Et l’illusion d’une assimilation du mythe à la réalité est totale. Cette "industrie" parfaitement virtuelle a superbement ignoré les besoins de l’industrie "réelle" avec le résultat que l’on connaît. Parallèlement, le crédit, ce moteur essentiel du développement économique, ne répondait plus aux besoins des entreprises, des plus grandes aux plus petites.

Aussi, le tableau que nous venons d’établir risque de ne pas se dérouler comme il pourrait être prévu.

Pourquoi, comment ?

Pourquoi ? Parce que les banques, déconnectées des mécanismes réifiants de la vie économique, ne pensent qu’à rétablir au plus vite leurs équilibres financiers. N’oublions pas que leur déconfiture a porté sur de l’argent confié par leurs actionnaires directs et par leurs actionnaires indirects, les déposants. Et qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, penser à les dédommager. Tout cela, bien sûr, se fera au détriment d’une politique hardie d’investissements dans les entreprises. Nous savons bien, en effet, que le rendement que peuvent en espérer les particuliers ne dépasse jamais les 3-4% et encore. Aussi les banques se feront prier quand elles ne traîneront pas des pieds...

Comment ? En recherchant à nouveau la maîtrise d’opérations du même ordre que celles qui ont conduit à leur déconfiture précédente en introduisant dans leur comportement une variable de prudence. Déjà, nous pouvons remarquer que l’argent injecté par les États ne semble pas améliorer les conditions d’attribution de crédit aux entreprises. Aux États-Unis, en France, les gouvernements ont été obligés de tenter de contrôler la manière dont les banques, soutenues pourtant par de l’argent public sous des formes diverses, répondent aux besoins en créant des commissions de contrôle.

Il ne faut pas perdre de vue que le recours à l’État est un mythe car, en l’occurrence, l’État n’est autre que le voisin, vous et moi. Ainsi face à cette revendication du "droit à…", les uns et les autres, nous pourrions demander des comptes. L’affaire Heuliez, par exemple ; Qu’ont-ils fait, ces personnels qui nous accusent aujourd’hui, quand leurs patrons-propriétaires puisaient dans les caisses pour exciper aujourd’hui de leur manque de liquidités à investir dans leur entreprise ? Est-ce à nous de nous substituer à leur indifférence d’alors ? Et ce n’est qu’un cas parmi d’autres. En clamant l’exercice d’une soldarité à sens unique, d’acteurs ils se posent en victimes et aggravent d’autant plus leur sort dans la mesure où ils ne peuvent plus que subir. C’est dire que la remise en route de l’économie en est d’autant plus retardée.

Mais ce facteur n’est pas le seul qui s’oppose au déroulement classique d’une sortie de crise. En général, même quand le dérèglement atteint l’ampleur connue dans les années 29-30, les Pouvoirs publics sont suffisamment forts pour maintenir un minimum d’ordre public. Ce n’est plus le cas aujourd’hui où les mouvements observés tournent délibérément le dos à la légalité la plus élémentaire.. De séquestrations de dirigeants (souvent des cadres sans pouvoir) en destructions de matériels privés, voire en atteinte à la propriété publique en passant par des exactions de toutes sortes, coupures sauvages d’électricité ou de gaz, occupations momentanées d’édifices publics accompagnées de dégradation, blocages des voies de circulation, etc…, la radicalisation observée risque à chaque instant de dégénérer en émeute. Ces comportements sont évidemment de nature à gêner considérablement toute démarche aussi bien privée que publique de remise en ordre de l’économie en remettant en cause la fonctionnement de notre groupe social. Il est à craindre que dans un climat propice à la démagogie, l’attitude laxiste de la "compréhension humanitaire" (certes, ils ont tort de… mais il faut bien comprendre leur légitime colère.., etc), toutes les contraintes qui permettent une socialisation acceptable ne cèdent au désordre qui ne serait même pas le prélude à l’instauration d’un nouvel ordre (pour éviter les mauvais souvenirs portés par l’expression "ordre nouveau).

Bref, sans être spécialement pessimiste, la situation, si elle n’est pas prérévolutionnaire, porte des remises en cause anarchiques (nous ne disons pas anarchistes) d’un modèle, certes en cours de délitement, qui ne semblent pas ouvrir pour autant quelque perspective d’avenir.

À MOINS QUE…

L’État n’est pour rien dans la naissance de la crise dans la mesure où le modèle socio-démocrate qui nous organise ne lui donne que peu de pouvoirs. Tout au plus, la menace de l’introduction de procédures de régulation peut rendre les acteurs moins audacieux sans avoir d’action directe sur des déviations tant que celles-ci demeurent éventuelles. Le jour où la crise éclate, la situation change drastiquement. D’une part, les acteurs se tournent vers les Pouvoirs publics en sollicitant son intervention. Ils jouent sur du velours car ils pensent que jamais l’État ne prendra la responsabilité de laisser couler un établissement financier d’envergure. En fait, ce calcul est très aléatoire car rien n’empêche les autorités administratives et monétaires de saisir les actifs existants en échange des garanties financières accordées. C’est d’ailleurs ce que semblent faire les gouvernements Britanniques et des États-Unis. Compte tenu des responsabilités des dirigeants comme de celles de leurs actionnaires directs, la sanction financière dont ils pourraient être les objets ne serait en rien une spoliation mais le juste prix de comportements économiquement injustifiables : une amende en quelque sorte.

Mais à vrai dire, ce type de mesures, apparemment socialement satisfaisantes, est à courte vue. Le métier de l’État n’est pas d’être un substitut à une banque désormais économiquement illégitime. Un jour ou l’autre selon une procédure de privatisation (à titre d’anecdote, c’est au cours d’une réunion informelle en présence de M. Maunoury que sur une remarque de ma part, le terme de dénationalisation a été abandonné au profit de celui de privatisation) la nationalisation effective du système bancaire sera acquise. Bref, retour à la case départ.

En fait, le problème de fond est celui de la confiance accordée à l’État pour gérer les mœurs financières et en assurer la santé, la transparence et la qualité. Aussi, cette affirmation de la puissance de l’État repose-t-elle sur deux séries de mesure.

L’État existe et intervient

D’une part :

• En ce qui concerne les marchés de la finance, limiter au mieux la tentation de spéculer en fixant, par exemple, un pallier minimum à la possible renégociation de valeurs mobilières et autres papiers financiers, disons entre vingt-quatre et trente-six mois ? De trouver également des procédures du même ordre pour le marché immobilier et pour la détention de devises hors euros, de l’or, voire de pierres précieuses. Et, à défaut, en taxant fortement les contraventions et les fraudes.

• En ce qui concerne le fonctionnement des banques, proprement dites : rétablir les limites de leur champ d’action en leur interdisant toute activité autre que le dépôt de fonds et l’intermédiation d’actions d’investissements. Finies les subtilités productives, l’ingénierie financière et les salles de trading.

• En ce qui concerne le crédit d’une manière générale et son attribution : créer une structure réunissant des représentants des chefs d’entreprises, grandes, moyennes et petites, des représentants des diverses banques et des représentants de l’État (soigneusement choisis pour leur indépendance vis à vis du "milieu") liés à la planification économique au sens le plus large mais le plus matériel du terme. Dans la même veine, réinventer la Bourse en lui donnant à nouveau ses missions de financement et de refinancement des entreprises et en trouvant des manières de lier son activité à celles de la structure précédente.

D’autre part :

• En ce qui concerne le comportement des dirigeants, rendre les dirigeants opérationnels et les conseils d’administrations pleinement responsables de la qualité de leur gestion, financièrement compris. Nul ne pourra gérer de l’argent des fonds privés sans en être financièrement responsable, au moins partiellement. Après tout, les T.P.G. sont bien soumis à de telles servitudes.

• Il existe des conventions collectives qui décrivent souvent dans le détail le contenu des fonctions et l’éventail des rémunérations afférentes. Tenter une clarification de cet ordre pour les équipes dirigeantes. Rendre les rémunérations, primes et autres bonus objet d’une négociation annuelle et transparente, fondée sur les résultats de l’année précédente et soumise à l’accord explicite du Conseil d’administration, voire de l’Assemblée des actionnaires. Supprimer le système des stocks options ainsi que les procédures de retraites complémentaires largement abusives.

Bref, un peu de ménage dans une forêt sauvage où, parfois, des arbres centenaires étouffent le développement harmonieux des nouvelles pousses.
Ces mesures illustreront la présence de l’État et son pouvoir d’intervention. Elles rétabliront la confiance des personnels dans leur entreprise et celle des citoyens dans leur administration. Elles ouvriront des possibilités insoupçonnées, voire jusque là impensables, de développement des entreprises et de leur réactivité face aux aléas économiques.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 19 mai 2009 (Date de rédaction antérieure : mai 2009).