Pour qui sonne le glas ?

Pas de politique, pas de stratégie, des interventions incohérentes. Il ne reste plus alors qu’à recourir à la dénonciation permanente, au travestissement continu de la parole de l’adversaire et, au bout du compte, à glisser la clef sous la porte.


Quos vult perdere Juîter dementiat (Ceux que Jupiter veut perdre….) Virgile (Enéide)

Une fois de plus, le champ de la politique nous offre une situation qui pourrait être aisément transposée dans celui de l’entreprise. En effet, si nous laissons de côté nos regards traditionnels, la "gestion de la Cité", comme tout autre domaine de la vie, peut s’évaluer dans un univers marchand d’offre et de demande.

Ainsi considérés, les organisateurs de l’expression publique, les partis, deviennent des fournisseurs et les citoyens, électeurs, deviennent des consommateurs en attente d’être satisfaits. Se posent alors les mêmes problèmes de relations dans cet univers où naviguent fournisseurs et clients sur un océan de produits. Et les étapes, définition d’une politique, formalisation de la stratégie afférente, traduction tactique, ne sauraient être ignorées.

A cet égard, les élections européennes présentent tous les caractères d’une opération internationale de mercatique et leurs résultats peuvent être analysés comme le serait le renouvellement, par exemple, d’un produit de consommation.

Evitons donc quelque indignation vertueuse que ce soit et intéressons nous à ce que pourrait donner une exploration de ce type.

LA TENTATION DE L’ENTOMOLOGIE

Cette science qui n’est que patience et observation où la collecte des faits n’a de valeur que dans l’absence d’idées préconçues. Quand une organisation apparaît, c’est qu’elle est suggérée par l’accumulation de répétitions individuellement indiscernables mais collectivement significatives. Leur mise en évidence, leur synthèse dans un monde socialisé, ne peuvent être que le fruit d’une soudaine intuition qui rend ce chaos lisible. Certes la société humaine n’est pas une extension de la fourmilière, aussi gardons nous de passer un peu trop vite d’interprétations éventuelles à une explication définitive. Evitons aussi de chercher des modèles dont la justification ne serait à trouver que dans le plaisir que nous pourrions tirer d’un édifice logiquement construit au prix de la négligence de quelques faits mineurs ou qui nous apparaissent comme tels. Cela dit, osons courir à l’aventure et, avant d’en critiquer les modalités, considérons les images que notre "impudence" nous suggère.

Un produit , le parlement européen ! Un marché , les millions d’Européens appelés aux urnes ! Un compte d’exploitation , les résultats !

Malheureusement, la matérialisation des concepts en matière de politique est nettement plus difficile à apprécier que ne l’est la qualité d’une automobile ou d’une machine à laver. Bref, l’analyse du compte d’exploitation demeure bien souvent évanescente. Tentons donc de mettre pied à terre et de discerner les causes et les effets à partir des démarches qui nous ont conduit à la situation présente. N’hésitons pas à reprendre les choses depuis le début pour essayer de mettre en évidence le fil directeur, s’il existe, que nous suivons encore.

LE PRODUIT

Le produit qui nous est présenté est le Parlement européen dont les citoyens des pays membres doivent choisir les membres. Laissons de côté, les pro-cédures, régime électoral, statut des élus, intendance, etc… ces questions, certes importantes, ne sont quand même que des détails relativement au fond : le Parlement ? Pourquoi ? Comment ?

Le "bon sens" (encore que rien ne soit plus trompeur que la "sagesse des nations" et les sentiments de la ménagère de Carpentras) nous donne une idée élémentaire du fonctionnement d’une démocratie à l’occidentale : deux écoles fondamentales divisent et organisent les administrations de la Cité.

• Le régime présidentiel où le pouvoir exécutif est directement délégué à un individu et séparé du pouvoir législatif attribué aussi légitimement à une ou plusieurs assemblées élues au suffrage universel, direct ou indirect. Le contrôle et la sanction des fonctions respectives étant assurés par l’expression régulière du "peuple souverain".

• Le régime parlementaire où une assemblée, voire deux, sont dépositaires de tous les pouvoirs dont elles délèguent la part exécutive à un gouvernement dont les membres sont ou pas issus de leurs rangs. Tout au long d’une mandature, l’exercice du pouvoir exécutif est placé, selon diverses modalités, sous le contrôle de la ou des assemblées.

Rien que de très simple… en apparence…, car l’Europe ; contrairement à certaines convictions, ne présente aucune des caractéristiques qui "font" une nation. En outre, quelles qu’aient été les tentatives passées, Charlemagne, Genghis Khan, Napoléon Bonaparte, Hitler, jamais jusque là une tentative d’intégration territoriale et idéologique n’est parvenue à se pérenniser

L’Europe dont nous sommes membres est née de l’action conjointe de deux hommes politiques (Le général de Gaulle et le président K. Adenauer) mêlée à le pensée quasiment philosophique d’un haut fonctionnaire, J. Monnet. Dès le départ, cependant, les deux grands acteurs développaient une divergence avec le philosophe : J. Monnet rêvait d’une Europe fédérale, peu ou prou une projection européenne des Etats-Unis d’Amérique du nord alors que les deux dirigeants, parfaitement conscients de la nature historique des nations, envisageaient une alliance étroite mais qui respecterait les caractères nationaux de chaque pays membre.

En 1945, les peuples de l’Europe, Britanniques compris, sortaient d’une épreuve de cinq ans sanglante, brutale imposée par l’ambition totalitaire des nazis et dans une mesure plus subtile mais tout aussi brutale des partis communistes. En ce qui concerne l’Europe de l’Ouest, il ne pouvait être question de se lancer dans une politique qui aurait profondément froissé les sentiments nationaux des divers belligérants, vainqueurs ou vaincus. Sagement, et dans un premier temps, les membres fondateurs se sont bornés à développer une coopération industrielle et commerciale. Ils pensaient poser ainsi les fondations d’une évolution politique future en la masquant sous une accumulation de décisions techniques. Bref, cette Europe s’est fondée sur des considérations purement techniques. La peur des dirigeants d’une définition "politique" de cette entité territoriale financière, industrielle et commerciale, justifiée en partie par les réactions des populations devant chaque mesure un peu précise (rejet de la CED et abandon à l’OTAN, par exemple), a laissé s’établir un régime apparemment technique qui se traduit aujourd’hui par une jungle politique tirée à hue et à dia. Pas de modèle, donc pas de politique, pas de stratégie, un pragmatisme dont la qualité est directement liée à la qualité personnelle d’un président dont la fonction n’excède pas quelques mois.

Pas de modèle parce que la question fondatrice, une Europe fédérale ou une Europe fondée sur l’acceptation de la Nation, n’a jamais donné lieu à un débat public. Aussi, est-elle impuissante à long et moyen terme puisque ses instances sont incapables dé définir, de proposer et de mettre en œuvre une politique, une stratégie et une tactique cohérentes et conquérantes.

Cette incapacité est non seulement traduite mais à chaque instant mise en œuvre par un système bâtard d’administration. D’une part, une administration de moins en moins contrôlable, de plus en plus lointaine de ses administrés et dirigée par 75 (25 commissaires, 25 banquiers et 25 juges) hauts fonctionnaires indépendants, inamovibles et, par conséquent, irresponsables. D’autre part, un Parlement aux pouvoirs plus théoriques qu’effectifs dans la mesure où son contrôle est purement verbal puisque son intervention ne peut être que tactique. La désaffection populaire, celle du commun des mortels, vous, vos voisins, moi, est moins une manifestation d’indifférence que la mise en œuvre d’un système technocratique et bureaucratique organisé par l’essence même de sa constitution. Que pèse un député européen en face du représentant d’un lobby, d’un groupe associatif (souvent réduit à son bureau), des dirigeants d’un groupe industriel ?

Comment démonter la construction qui mélange des exécutants réglementairement insaisissables à des représentants d’une structure élue qui n’est qu’un appendice imprévu dans une mécanique autoritaire sans que l’inanité de tout l’édifice n’apparaisse aux yeux de tous. En l’occurrence d’ailleurs, personne n’en a été directement responsable sinon un sentiment répandu de facilité. Est-ce donc si surprenant de constater que de nombreux électeurs, quel que soit leur pays d’origine, sont étrangers à ce jeu d’ombres ?

LA GÉNÈSE D’UNE IMPUISSANCE

Visiblement le produit satisfait peu en dehors d’une fraction limitée de la population européenne. Pourtant, interrogés récemment, 62% d’entre nous jugent l’Europe "utile". Paradoxe ? Ce n’est pas sûr.

En fait, la crise de "comportement citoyen" n’est pas un fait français, il peut être observé dans toutes les nations développées… entendons les démocraties occidentales. Notons au passage qu’aux yeux de la plupart des acteurs du monde politique, la locution "démocratie occidentale" est un pléonasme ; il n’est de démocratie qu’occidentale… et c’est dans cet égotisme que résident toutes les erreurs d’appréciation qui gouvernent nos relations avec l’Autre, c’est-à-dire le "reste du monde".

Où rechercher l’origine de ce comportement ? L’origine, pas les origines ! En ces matières comme en de nombreuses autres, il est indispensable de rappeler que nous vivons dans un monde d’interprétations et que l’erreur commune consiste à réclamer et à distribuer des explications, ce qui suppose l’existence d’une vérité. Cette précaution… pourtant élémentaire… étant prise, toutes les hypothèses sont justifiées dans la mesure où les interprétations auxquelles elles conduisent permettent d’éclairer le présent.

Il y a, à peu près 150 ans, un philosophe politique (encore un pléonasme, justifié cependant par le regard dualiste de Descartes), Karl Marx, énonçait un certain nombre de propositions dont le résultat a été de fonder un modèle social. Jusque là, la "politique", c’est-à-dire l’ensemble des démarches de gestion du groupe, reposait en grande partie sur les regards que posaient sur leur environnement un nombre limité de "happy fews" sans que le "commun" y prête une autre attention que celle de la considération de l’état de son ventre, plein ou vide.

Depuis Marx et son entreprise d’interprétation scientifique du monde social, une apparente clarté a succédé à l’aimable confusion qui avait régné jusque là. Simple, pour ne pas dire simpliste. Le monde était divisé en deux : les "pour" ou marxistes munis d’une "explication (très vite, nous étions passé de la proposition d’un modèle à l’existence formelle d’un dogme) scientifique" du monde et les antimarxistes dont l’idéologie était constituée de la négation des hypothèses précédentes. Cette opposition a fondé toutes les démarches politiques jusqu’au jour où l’application quotidienne de la "parole marxiste" a démontré son inadaptation à l’objet qu’elle se proposait, la gestion scientifique du champ social pour le "bonheur de la plupart", sinon de tous.

Il faut remarquer qu’à côté de la ligne pure et dure, une version édulcorée
–la social-démocratie- a été développée mais est très vite apparue comme une démarche mythique, fondée sur une accumulation de bonnes intentions dont la mécanique était assurée par la dépense publique des fonds ramassés au cours des périodes où les antimarxistes étaient au pouvoir. Pour résumer, disons que la social-démocratie est au marxisme ce qu’une célèbre boisson non alcoolisée est au whisky. A examiner un siècle et demie d’existence de la social-démocratie, un regard impavide ne peut en distinguer qu’un seul caractère : l’opportunisme. Ce n’est pas l’expression d’une critique mais la manifestation explicite d’une absence de projet traduisant l’absence d’une vision politique.

Dès lors que la faillite opérationnelle du modèle marxiste est intervenue, elle a entraîné ipso facto celle de toutes les idéologies dont la seule consis-tance était de s’y oppose. Rien d’étonnant à ce que la social-démocratie, ayant perdu le seul alibi justifiant son existence, se trouve réduite à la mise en pratique de ce slogan qui fit les beaux jours d’un magazine lancé par Pierre Dac : "Contre tout ce qui est pour, pour tout ce qui est contre !".

L’illusion demeure au niveau national où un nombre important d’électeurs se limitent à la considération de l’immédiat et du très proche avenir. Elle devient réalité au niveau local où le ramassage des ordures, l’éclairage public et la propreté des rues sont plus affaires de relations personnelles que d’idéologies. L’origine de la fortune politique du pouvoir actuel réside dans le caractère pragmatique de son action. Malgré toutes les tentatives des oppositions de tous ordres de colorer idéologiquement le comportement quotidien des Pouvoirs publics, une importante majorité de nos concitoyens considèrent qu’il n’y a pas d’autres mesures à prendre. Certes la personnalité du Président est discutée, certes les syndicats protestent, certes la morosité est ambiante mais "on" ne peut faire mieux, "on" ne peut faire autrement et dans l’ensemble, même si le pragmatisme ne permet pas d’envisager plus loin que l’avenir très immédiat, à corps défendant peut-être, la plupart des citoyens préfèrent une barre fermement tenue par un pilote capable d’improviser à des idéologues impuissants à l’œil fixé sur le rétroviseur.

UNE LEÇON UNIVERSELLE

Si nous avons insisté sur l’aspect politique des événements actuels, c’est parce qu’aujourd’hui encore, le champ de la politique pousse jusqu’au ridicule les conséquences de la négligence de la règle des trois étapes :

• une politique,

• la stratégie qui l’explicite,

• une tactique qui la met en œuvre.

Un regard jeté sur le monde permet de faire le tri entre les entreprises pour qui cette règle est d’or et celles qui l’ont négligée. Certes les responsabilités sont multiples mais celle des dirigeants est essentielle. La plupart des réactions que nous observons sont fondées sur des considérations purement tactiques. La suppression des emplois est avant tout l’expression d’un échec dont la crise est généralement loin d’être la seule raison et, bien souvent, la raison essentielle.

Un exemple indiscutable : l’industrie automobile ! Depuis des années, des voix solitaires s’élèvent contre la direction empruntée par les industriels qui les a conduits, les conduit encore, à mettre en œuvre une vision de l’automobile ignorant complètement la réalité des besoins des utilisateurs. Et aujourd’hui, au moment de la divine surprise, celle de la collision entre rêve et réalité, les solutions miracles, voiture hybride et autres primes à la casse, continuent à ignorer l’état réel de l’environnement et l’expression des désirs des clients et futurs utilisateurs.

Rien que pour l’anecdote : les constructeurs de poids lourds se sont-ils jamais penchés sur la fonction du camion dans un monde où le quatrième âge immobilisera des centaines de milliers de personnes à qui il faudra apporter le marché alimentaire à domicile ? Ont-ils eu l’idée de prendre langue avec les grands distributeurs, les associations de petits commerçants pour leur offrir le véhicule professionnel dont ils auront besoin… pas le véhicule dont les constructeurs pensent qu’ils auront besoin ? Et ce n’est là qu’une idée folklorique parmi bien d’autres. Et les concepteurs de véhicules légers : ont-ils seulement imaginé que leurs futurs clients puissent avoir d’autres idées en tête que l’image d’une beauté brune ou blonde étalant leur plastique sur un capot de conduite intérieure à familles recomposées ? La voiture hybride ? Et pourquoi ce refus de la voiture consommant de l’hydrogène, le seul combustible dont il est sûr qu’il ne créera pas de gaz carbonique mais dont il est certain qu’il créera des emplois ?

Bref, là comme dans bien des secteurs, la crise met en évidence l’absence d’une pensée politique et du développement stratégique qu’elle exige. La crise elle-même n’est-elle pas la matérialisation de cette recherche de résultats immédiats aux dépens de projets à long terme ?

Oui, le résultat des récentes élections au Parlement européen devrait nous faire réfléchir et pousser au pouvoir une autre famille de dirigeants plus soucieux de développements que de perpétuation d’un laisser aller sans imagination…. Sans oublier d’exiger quelques comptes.

Qu’en pensez-vous ?


samedi 13 juin 2009 (Date de rédaction antérieure : juin 2009).