A propos de ce bon vieux Taylor

Si l’organisation taylorienne du travail commence à évoluer au point, parfois, de disparaître, les comportements ont bien plus de mal à évoluer. Un décalage s’installe entre les métiers, leurs contenus et la vie professionnelle de ceux et celles qui les exercent.


Une fois de plus, la quatorzième si nos calculs sont exacts, les "Humeurs stratégiques" vous présentent leurs vœux à l’occasion de cette première année du vingt-et-unième siècle. Selon la coutume, elles vous souhaitent santé, bonheur et prospérité. Elles se souhaitent par la même occasion de continuer à vous intéresser même si, parfois, elles vous agacent.

Un de nos fidèles lecteurs nous faisait récemment remarquer que le Taylor auquel nous faisions si souvent allusion, avait beaucoup perdu de son actualité. En effet, un grand nombre d’entreprises, grandes ou petites, tout au moins dans les pays développés, ont sérieusement bouleversé ce modèle .

Pourtant, si la production semble, à première vue, avoir changé de type d’organisation, est-il si sûr que l’esprit qui anime la plupart des institutions n’a plus rien à voir avec ce passé si récent ?

Comme bien d’autres, cette question mérite d’être posée... et l’admirable taylorisme, revisité.

Alors...!!!

UNE MANIÈRE D’ORGANISER LA PRODUCTION ? UN MODE DE PENSÉE ?

Pour ceux d’entre nous qui ont participé, à un moment ou à un autre, d’une manière ou d’une autre, à un processus de production, le taylorisme est, avant tout, une façon d’organiser la fabrication en masse d’un objet plus ou moins complexe.

En fait, la division du travail est bien antérieure à l’intervention de ce bon monsieur Taylor. Elle s’inscrivait déjà en filigrane quand les premiers hommes ont commencé à diversifier leurs activités. Peu à peu, chasseurs, pêcheurs, agriculteurs, sorciers, artisans, administrateurs, sans distinction d’âge ou de sexe (cette dernière distinction étant apparue bien plus tard... un "acquis" de la culture et de la civilisation...!!!) se sont distingués les uns des autres. Une évolution tout à fait naturelle dans la mesure où les techniques, furent-elles des plus rudimentaires, se sont enrichies de "tours de mains", d’astuces et de gestes particuliers, fruits de l’expérience et qui ne pouvaient se transmettre qu’à la suite d’un apprentissage à plein temps. La survie du groupe exigeait qu’un nombre de plus en plus grand d’individus soient en mesure de se nourrir, de se vêtir, d’être à couvert. Aussi fallait-il fournir au plus grand nombre et selon "l’emploi" de chacun, les outils, à chaque moment les plus performants, en nombre suffisant. Aussi, sans même que la notion en ait été formalisée, la recherche d’une meilleure productivité a-t-elle été un objectif constamment poursuivi.

Ce n’est pas le souci d’améliorer les conditions de travail des "fabricants" qui a inspiré tous ceux qui, sans inventer de machines nouvelles, ont amélioré au cours du temps des machineries inventées par leurs ancêtres. Non, ils cherchaient, des moyens plus performants pour mieux alimenter un marché (c’est-à-dire satisfaire une expression permanente de besoins) en expansion. C’est ainsi, probablement, qu’est apparue l’idée, vite vérifiée, de l’intérêt de la spécialisation du geste qui, sans atteindre bien sûr, la spécificité que nous connaissons aujourd’hui, conduisait à l’amélioration constante, à la fois quantitative et qualitative, de la production.

Objet sans doute d’une évolution où le hasard avait une place importante, la productivité n’est devenue un paramètre important, pour ne pas dire essentiel, qu’après l’invention de la machine à vapeur . La puissance de la main humaine, une fois multipliée, il était permis de jeter les bases d’une analyse raisonnée du geste. Sans celle-ci, nous ne serions pas parvenus à conquérir toutes les possibilités offertes par la mécanisation. Une dialectique s’est ainsi établie entre les perfectionnements des outils et l’évolution des objets fabriqués . La complexité des uns entraînant le développement de la complexité des autres et réciproquement, l’organisation matérielle de la production n’a pas tardé à en subir les effets. Cependant, tant que le marché était restreint et où la possession d’objets même usuels s’apparentait au luxe, la mercatique n’était que l’objet de l’ingénuité individuelle.

A regarder les choses de plus près, la guerre de 70 fleurait encore un parfum d’artisanat et le bon vieux chassepot ne préfigurait pas la "Kalachnikov", tant utilisée aujourd’hui par les braqueurs modernes. En 1914, Krupps coulait encore sa grosse Bertha comme on coulait les cloches..., quasiment à la main. Pourtant, les choses, étaient devenues plus sérieuses avec la grande guerre où les quantités de matériel nécessaires, le développement des motorisations et le progrès général de la mécanisation ont conduit à un bouleversement de l’organisation. Jusque là, l’usine était la juxtaposition de groupes artisanaux sans que la nécessaire coordination soit assurée de manière institutionnelle. Personne n’avait réellement songé à analyser systématiquement la succession des gestes qui permettait de passer de la matière brute à l’objet. L’étude paraissait sans objet car le "riche amateur" était indifférent au prix de la "chose" dont la possession correspondait à sa déclaration de situation sociale. Dès lors, cependant, que Ford s’est lancé à la poursuite de consommateurs nouveaux, la conquête de la fabrication en chaîne est devenue l’élément fondamental de l’invention d’une nouvelle clientèle. Les machines existaient, il fallait inventer la manière de les mettre en œuvre.

Nous savons aujourd’hui que ce que nous avions cru être le fin du fin de la fabrication industrielle, n’était, en fait, que le passage d’un état d’ateliers juxtaposés sans véritable unité à un artisanat rationalisé où l’objet en gestation passait d’une main à l’autre selon une chronologie et un parcours prédéterminés. En fait, Taylor a introduit la rationalité et la logique dans une fabrication où, jusque là, régnaient le "petit bonheur et la chance".

LA COMPLEXITÉ TAYLORIENNE

Mais l’introduction d’une logique et d’une rationalité dans un processus s’accompagne de modifications profondes du comportement des individus qui y sont engagés. Certes, et depuis le début des temps, l’exercice des charismes individuels avait peu à peu conduit à des formes de société organisées selon des hiérarchies plus ou moins compliquées. Cependant, jusqu’à cette organisation apparemment "scientifique" du travail, jamais le besoin n’avait été à ce point ressenti d’une analyse minutieuse de l’ordre et de la chronologie des opérations de fabrication.

Ce bouleversement s’est accompagné d’une modification profonde des objectifs attribués aux formations. Notons que Napoléon déjà, grand apôtre de l’armée technicienne, avait transformé les idées généreuses de la Convention en un instrument de "fabrication" d’officiers techniciens, créant ainsi un corps de hiérarques fondé sur les savoirs possédés par les uns et les autres. Remarquons que les institutions qu’il a établies présentaient de fortes ressemblances avec la démarche suivie par Pierre le Grand dans ses tentatives de modernisation de la Russie. Ce dernier, en effet, avait "fonctionnarisé" (pour ne pas dire "militarisé") l’ensemble du peuple russe en attribuant un grade à chacun selon une hiérarchie où le serf était au plus bas et le tsar au plus haut. D’ailleurs, fonctionnaire en russe se dit "tchinovnik", c’est-à-dire "possesseur d’un grade" (tchin, toujours en russe). Ces "arrangements" nouveaux selon des compétences garanties par un savoir, bouleversaient une longue tradition fondée sur la compétence et caractéristique des sociétés artisanales où le savoir-faire l’emportait encore sur le savoir.

Au cours de cette lente transformation du travail où nous sommes passés de l’atelier de l’artisan situé à proximité de son "marché" à la juxtaposition d’ateliers complémentaires, puis à la centralisation en unités rationalisées, les exigences de l’organisation ont profondément modifié les besoins en personnel. Du compagnon, possesseur à la fois d’un savoir-faire et de son fondement théorique, nous sommes peu à peu passés à l’O.S. (dont nous oublions trop souvent que le titre complet est : ouvrier spécialisé sur machine..., ce qui donne immédiatement à cette "spécialisation" un sens plus restreint qu’il nous aurait semblé à première vue), possesseur d’un savoir-faire élémentaire et, surtout, limité à des gestes simples dont la gestion lui échappe.

Ce nouvel état des choses impliquait une refonte totale du système de formation. Si les lycées napoléoniens répondaient parfaitement aux objectifs qui leur avaient été fixés, la formation de la main d’œuvre (ces "agents économiques de base" de nos théoriciens du travail des années cinquante) de masse dont le développement industriel avait besoin, était inexistante. C’est à Jules Ferry que nous devons d’avoir comblé cette lacune d’une manière admirable, puisqu’il a fallu près d’une centaine d’années pour que son système devienne obsolète (et encore ne l’est-il devenu qu’à cause de la stupidité manifeste de dirigeants dont le savoir avait définitivement étouffé le savoir-faire). Bien sûr, aujourd’hui encore nous nous gargarisons de propos lénifiants sur la générosité de l’école de la République et autres manifestations d’autosatisfaction mais qu’en était-il dans la réalité quotidienne ?

Pour y voir clair, il faut revenir à cette polémique éclatante entre A. Thiers ("Le discours sur l’éducation") et le sus-cité J. Ferry. En gros, A. Thiers, porte-parole de la bourgeoisie terrienne de la première partie du XIXème siècle estimait inutile que l’on donne une instruction fût-ce élémentaire (en dehors du catéchisme, point de salut) à des ouvriers agricoles, alors que J. Ferry, représentant la bourgeoisie industrielle de la seconde partie du même siècle avait compris que l’entrée de la France dans le concert industriel mondial (Européen surtout, n’oublions pas que la France agricole avait été écrasée par la Prusse industrialisée....!) était conditionnée par la création d’une main d’œuvre évoluée. Prendre une cote, la reporter, comprendre un ordre, l’exécuter, savoir rendre compte de sa tâche et observer les conditions d’exécution d’un travail, avoir enfin quelques notions d’ordre moral (à cet égard, l’invention de la morale laïque pour épousseter une morale religieuse un peu étouffante est un trait de génie) et d’organisation de la démocratie représentative, constituaient les éléments fondamentaux du contenu de la formation de cet "agent économique de base" sans lequel la France n’aurait su entrer dans le XXème siècle. Mais ce programme n’était autre que celui du Certificat d’Etudes primaires, objectif assigné à l’école élémentaire. Nous y reconnaissons les quatre opérations sur les nombres entiers et les fractions, la dictée et ses questions d’analyse logique, la rédaction de vingt-cinq lignes faite de phrases courtes comportant un sujet, un verbe et un complément d’objet direct, le rien d’Histoire et de Géographie propre à ouvrir yeux et oreilles sur le monde, la leçon de choses, cet extraordinaire apprentissage du regard et, enfin, l’instruction morale et civique. Sous l’autorité d’un "régent"-secrétaire de mairie, généralement accompagné d’une institutrice pour faire des jeunes filles "d’honnêtes travailleuses domestiques", ces "hussards de la République" ont fondé la France industrielle en contribuant de manière décisive à la structure d’une société dont le savoir allait bientôt constituer le justificatif d’une hiérarchie productive efficace.

Cette opération dont nous ne reconnaissons pas assez à quel point elle avait été visionnaire, préparait et permettait toutes les opérations à venir de restructuration de la production. Le taylorisme a été la plus logique et la plus réussie parce qu’il a su marier "harmonieusement" la formation à l’acceptation enthousiaste du phénomène hiérarchique et ses applications à la production.

Ainsi le taylorisme, bien plus qu’une organisation, est peu à peu devenu une éthique, c’est-à-dire un ensemble de comportements où le professionnalisme, le civisme, la relation socio-sociétale se mariaient en une étonnante unité : l’homme (la femme...) de la première moitié du XXème siècle. En même temps, la structuration du monde moderne se cristallisait autour d’un nouvel élément constitutif, la quantité relative de savoir possédée par un individu et mesurée par un diplôme calibré dont le caractère national assurait la permanence. Le savoir-faire, s’il était toujours aussi fondamental dans tous les actes quotidiens n’avait plus aucune réalité dès lors qu’il s’agissait de l’appareil social. Même le brevet élémentaire (qui représentait le viatique de la "demoiselle des postes" comme le CEP celui de l’ouvrier) s’il ouvrait la porte à tous les métiers où la manipulation des documents l’emportait sur la manipulation de la matière, n’était en aucun cas le ticket d’entrée dans le monde réglé sur le capital savoir.

La hiérarchie, fondée sur ces bases indiscutables, indifférente à toute contestation grâce à l’incontournable : ".... si tu avais mieux travaillé à l’école, tu ne serais pas... etc...!", acceptée universellement à travers cette culpabilisation du "manuel", pouvait donc s’installer comme un des moyens de vivre, cette éthique dont le domaine débordait si largement de son objet initial : l’organisation "scientifique" de la production de masse. Admirable pyramide où l’erreur du "sachant" ne pouvait exister au point même que l’exhibition du diplôme était le sésame définitif. La loi l’avait d’ailleurs avalisé qui comptait les faux en la matière aussi graves qu’en ce qui concernait la monnaie.

Notons que son domaine d’existence débordait largement de son objet initial, l’organisation "scientifique" de la production de masse. Ce qui rend le cataclisme provoqué par son délitement d’autant plus universel puisqu’il touche l’ensemble de nos institutions, publiques, privées, voire les plus intimes.

Pourquoi la société ? Pour survivre bien sûr ! Comment ? En fabriquant toujours mieux !... Et pour fabriquer mieux, compte tenu du niveau des sciences, des techniques et de la technologie disponibles, rien ne valait le modèle taylorien, "nec plus ultra" d’une évolution commencée dans la nuit des temps.

Indestructible, mon cher Watson !

LA CURIOSITÉ EST MÈRE DE TOUS LES VICES

Simplification sublime, la réponse au comment social nécessite la mise en œuvre d’un mode de pensée unique, origine de la procédure analytique sur laquelle repose et la division du travail et sa mise en œuvre rationnelle : le mode de pensée déductif. C’est sur ce point que la construction formatrice des pères de la Troisième république apparaît dans toute sa perfection. De la communale au lycée, en passant par le cours complémentaire, chemin vers l’école normale d’instituteurs et d’institutrices, tout le circuit reposait sur une pratique constante des méthodes déductives. Qui n’a jamais entendu ses maîtres critiquer le "pourquoi" enfantin pour le remplacer par le "comment" des adultes, ne peut saisir la profondeur de ce véritable lavage de cerveau didactique. A aucun moment, il n’était possible de questionner les causes. Ce n’est qu’au niveau de l’enseignement supérieur où s’enseignaient, en ce temps-là, les portions nouvelles du savoir, qu’un nombre limité d’individus pouvaient avoir accès à l’entreprise de fabrication du savoir, c’est-à-dire à la pratique d’un mode de pensée tout à fait étranger à celui qu’ils avaient connu jusque là : le mode de pensée inductif.

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes quand les progrès de l’électronique et l’invention de l’informatique ont donné naissance aux automatismes. Enfin, la machine permettait à l’être humain de se débarrasser de tout ce qui était "geste machinal" et qui faisait de l’opérateur, son appendice. En même temps, le marché apprenait la diversification qui lui apportait la solution adaptée à son désir. L’uniformité avait vécu et avec elle, le contentement béat où le fournisseur posait les questions à la place du client pour le convaincre ensuite que la solution offerte était celle qu’il attendait depuis toujours. Le client-roi n’était plus un mythe, il devenait réalité, posait des questions, se posait des questions... et découvrait que le système, généralement, ne lui apportait pas de réponses. Certes, s’il ne mettait, s’il ne met pas encore, le système en cause, du moins, aujourd’hui déjà, il rend les dirigeant(e)s responsables des couacs gigantesques qu’il découvre chaque jour. Bref, devenu consommateur tous azimuts (d’emploi, de santé, de formation, de démocratie, de loisirs, de vie-tout-court), il juge son environnement et ses "chefs", oubliant d’ailleurs qu’il se les était donnés lors d’un processus électoral, et leur retire sa confiance. Lentement mais sûrement, ce consommateur intégral se détourne de l’appareil insatisfaisant qui l’administre en tentant de résoudre ses problèmes seul, voire sur le dos des autres. Armé de mythes, il vitupère l’Etat, la Société, se prétend victime et, finalement, sans même le réaliser, met en doute le principe essentiel du modèle sociéto-social : la prééminence du savoir sur le savoir-faire. Formé à la déduction, formé à la pratique du modèle taylorien, consommateur de tactique dans un univers auquel la politique, le "pourquoi" primordial, est étrangère, il est, pour le moment présent, incapable de saisir l’origine de ses contradictions.

Aussi, lorsque nous nous élevons contre ce modèle taylorien, ce n’est plus l’organisation du travail que nous critiquons mais la permanence d’attitudes et de comportements devenus brusquement obsolètes. Cette éthique nous étrangle et nous en sommes pourtant prisonniers. Nous avons été formés à l’obéissance et à la révérence du savoir. Celles-ci nous ont paru naturelles dans la mesure où, peu ou prou, nos besoins étaient satisfaits. Aujourd’hui, les ratés sont de plus en plus nombreux et comme notre environnement et nous-mêmes avons évolué, nous sommes devenus plus exigeants et plus critiques. Sans que nous ayons, parallèlement et dans la plupart des cas, accepté la responsabilité de nos situations, habitués que nous étions à être pris en charge par des autorités tutélaires et paternelles. C’est ce que les "Humeurs stratégiques" caractérisent comme le modèle taylorien.

Si les structures productives, les appareils de commercialisation, les circuits financiers ont commencé à prendre en compte cette transformation drastique, ce n’est pas encore le cas de la plupart des individus (dans toutes leurs manifestations : comme main d’œuvre et ce terme est ici pris dans son sens le plus général qui englobe tous les actifs quels que soient les domaines et les niveaux auxquels ils interviennent, comme citoyens, comme consommateurs). Cette inadaptation des mentalités aux évolutions actuelles et, en particulier, à cette première phase où le délitement de notre environnement s’accentue et s’accélère, se traduit par l’inquiétude et le sentiment d’impuissance que nous ressentons tous, dirigeants et dirigés, même si le discours officiel semble ignorer le processus en cours.

Même si, passagèrement, le mouvement de dissolution actuel peut sembler s’interrompre, à terme la perturbation du cours des choses est définitive. Comme nous l’avons dit à maintes reprises, une autre organisation socio-sociétale est en gestation, elle nous permettra demain de choisir entre "inventer ou périr".

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 19 juin 2009 (Date de rédaction antérieure : janvier 2001).