Citoyen, assujetti, usager ou client... mais toujours pigeon !

A en observer le fonctionnement, la démocratie représentative semble avoir pour objet une culture d’exonération de la faute. Le "responsable mais pas coupable" d’un ministre effaré est devenu le parapluie du moindre dirigeant pris en flagrant délit d’incompétence.


Le peuple est souverain et le client est roi. Pourtant souvent assujetti et la plupart du temps usager, l’individu (sans distinction d’âge ou de sexe) est généralement soumis au pouvoir de l’institution quelle qu’elle soit, publique ou privée.

Bref, citoyen et client sont deux états mythiques autour desquels s’échafaude la mystique de la démocratie représentative et de l’incontournable marché..

Rois, donc, oui souverains, en nos qualités de citoyens comme de clients, nous ne sommes considérés, en fait, que comme des mineurs analphabètes uniquement guidés par des pulsions ludiques et paresseuses, incapables d’intérêt général. Tout doit nous être mijoté au point que nous ne sommes même pas en état de choisir la farce du célèbre dindon.

N’est-il pas temps, tout de même, de rejeter ce manteau d’arrogance dont nous couvre cette société qui se survit à elle-même sans jamais réfléchir sur ce que sera son devenir ?

RESPONSABILITÉ ? UN MOT PROFOND... MAIS DANS LE SENS DE "CREUX" !

L’admission d’une responsabilité a connu des sens divers à travers les âges mais, il faut bien l’avouer, sans jamais atteindre le sublime qu’une "ministresse" a su lui donner dans un passé encore récent. Notons au passage que le voile de silence qui recouvre aujourd’hui l’un des plus grands scandales des temps modernes (encore que celui de la vache folle...) est un exemple de gestion démocratique de l’irresponsabilité qui continuera sans doute longtemps à faire l’admiration des connaisseurs.

Ajoutons que l’appareil dont le rôle social est justement d’apprécier les formes et les fonds que prennent les actions des uns et des autres lues dans le contexte des rapports sociaux, marchands ou financiers, voire de les sanctionner (selon les cas par des décorations ou des peines de prison), ne manque pas de versatilité, sinon d’inconstance, dans les appréciations qu’il porte chaque fois qu’il est sollicité.

Parmi les incongruités qui émaillent ce monde étonnant de la recherche de l’équilibre entre l’offre et la demande, celle de la glorification de la mauvaise foi est à marquer d’une pierre blanche. Il est quand même curieux de constater que le défenseur naturel de la veuve et de l’orphelin, le garde des sceaux, n’a jamais pensé, et depuis des siècles, à proposer un système de régulation qui permette de sanctionner durement celui, ou celle, qui joue d’une argumentation fallacieuse pour échapper au prix de sa responsabilité.

Un exemple ? Notre actualité personnelle nous en a apporté un ces derniers jours. Une de nos amies, lectrice régulière des "Humeurs" nous a rapporté le fait suivant : rentière, elle a acheté les services d’une grande banque qui lui promettait une gestion de mère de famille. Il y eut donc quelques années sans histoires jusqu’au jour, récent, où le fisc pour un rendement apparemment constant a exigé une contribution d’une lourdeur exceptionnelle. Renseignements pris, d’abord son gestionnaire avait été brusquement remplacé et le nouveau responsable, interrogé, a donné comme explication qu’une gestion "dynamique" avait généré des plus-values aussitôt réinvesties mais qui apparaissaient comme autant de bénéfices aux yeux du percepteur sans que pour autant ni les dividendes, ni les capitaux investis aient le moins du monde éré augmentés. Résultat des courses : pour payer cette augmentation de l’impôt, accompagnée bien sûr d’une augmentation de la CSG, notre amie doit entamer son capital.

Questions : en changeant de gestionnaire, la banque n’admet-elle pas une faute professionnelle ? Et dans ce cas, n’est-elle pas responsable des mésaventures financières de notre amie ? La banque ne devrait-elle pas, alors, remettre les "compteurs à zéro" en compensant, franc pour franc, les dépenses supplémentaires que son impéritie a provoquées ?

Le bon sens... !!! Seulement, le rétablissement de l’équilibre ne se passera pas sans que notre amie engage une procédure longue et coûteuse où les services spécialisés de la banque sauront l’entraîner de première instance en appel et d’appel en cassation. Jamais, même reconnu responsable, ce grand établissement ne sera condamné pour avoir tout au long, et en parfaite connaissance de cause, manifesté la mauvaise foi la plus évidente. Certes, c’est préjuger d’une absence de sagesse des organismes chargés de dire le droit mais l’expérience, hélas, milite en faveur, si l’on peut dire, du déni de justice.

Responsable mais pas coupable ! Quelle admirable illustration des rapports qui régissent nos contacts réciproques avec toutes les institutions publiques ou pri-vées. Et la question se pose de savoir s’il peut y avoir responsabilité dans la mesure où il n’existe pas d’instances devant lesquelles les comptes doivent être rendus sur simple demande. Avec comme corollaire que la mauvaise foi doit être immédiatement sanctionnée... quelle qu’en soit l’origine.

La responsabilité n’existe que dans la mesure où tout comportement est incriminable et doive être justifié devant une instance ad hoc dès lors qu’il est contesté.

Ce qui nous amène à nous poser une question de plus : que signifie l’indépendance d’un organisme responsable dès lors qu’une procédure de contrôle indiscutable n’est pas mise en œuvre pour l’accompagner ?

Ah ! Que l’exercice de la démocratie est périlleux. Il est tellement facile d’en utiliser tous les détours pour recréer un univers de déséquilibre et d’inégalité. W. Churchill disait que c’était le pire des régimes..., à l’exclusion de tous le autres ! Voire !

LE SCANDALE MÉDIATISÉ OU LA REVANCHE DU SANS GRADE ?

Des pneus américano-nippons qui menaient tout droit leurs propriétaires à l’accident létal au Crédit Lyonnais et bien français, en passant par les incroyables ratés de la Santé publique (le sang contaminé, l’épidémie d’ E.S.B.), les escroqueries locales, nationales et internationales qui frappent constamment les marchés agro-alimentaires, les automobiles régulièrement rappelées par les constructeurs pour tel ou tel défaut, les "votations" validées malgré des taux phénoménaux d’abstention, il n’est pas de compartiment de nos vies publiques ou privées où les citoyens, assujettis, usagers et/ou clients que nous sommes, peuvent éviter d’être des victimes. Et les quelques faits que nous venons de rappeler ne constituent même pas une liste, pour incomplète qu’elle puisse être, tout au plus quelques pierres blanches.

Mais dans un monde où le secret n’existe plus (cf. "Humeurs stratégiques"
n°92), tôt ou tard, les placards s’entrouvrent et les cadavres les plus discrets apparaissent aux yeux de tous. Comme rien n’arrête le progrès, l’électronisation accélérée de nos moyens de communication s’accompagne du développement concomitant de nos moyens d’écoute. Il en résulte que le temps qui sépare le crime de sa révélation devient de plus en plus bref, au point d’ailleurs que certaines "inconvenances" s’expriment en "temps réel".

Dans la mesure où, même s’il n’est pas à la portée de tous et de toutes, le réseau Internet est suffisamment étendu, rien n’échappe plus à la plupart des relais "politiquement incorrects". Le citoyen "quelconque", même "politiquement analphabète", finit par réaliser que la réalité ambiante s’organise d’une manière qui n’a plus rien à voir avec les idées reçues qui lui ont jusqu’ici servi de viatique républicain et démocratique.

En somme, le "scandale" médiatisé est devenu le correcteur sans nuances de tous les dénis.

Ce pourrait être la revanche de tous les obscurs, de tous les sans grades, bref de la plus grande majorité des citoyens, sociétaires, usagers, assujettis et/ou clients. Ce pourrait être..., mais la multiplication des recours au scandale public finit par banaliser l’exceptionnel. Hier encore, les "grands titres" des premières pages de presse ou des premières images des journaux télévisés déclenchaient encore des indignations suffisantes à donner quelques frissons aux coupables présumés. Ils découvraient qu’ils n’étaient pas à l’abri de sanctions..., pour légères qu’elles puissent être. Aujourd’hui, l’accumulation des événements (même le mot "scandale" a gagné une légèreté diététique...) a créé une atmosphère d’indifférence où le sentiment du dégoût est si fort qu’il ne s’exprime même plus par des jugements péremptoires. Nous avons dépassé le stade du "tous pourris".

Les premières conséquences de ce divorce apparaissent déjà. Elles témoignent de ce délitement socio-sociétal dont les "Humeurs stratégiques" relèvent les étapes avec regret. Un regret d’autant plus profond qu’il est des analyses dont la justesse prémonitoire s’accompagne d’une trop grands altération des conditions de la vie quotidienne pour que l’auteur puisse en jouir sans encombre.

Mais, revenons-en à l’état des choses. Il n’y a plus guère que les publicitaires pour croire encore à leur influence sur le chaland qu’il soit citoyen ou consommateur. Les écarts qui séparent la parole de l’acte, la promesse de la réalité, l’offre de la demande, atteignent une telle distance que le langage doit se faire de plus en plus violent, de plus en plus percutant et, surtout, de plus en plus mythique. C’est ainsi, par exemple, que les constructeurs nous vantent la puissance de leurs engins tandis que le ministre s’engage à sanctionner plus durement encore les contrevenants mais c’est aussi la résurgence d’un langage politique qui exalte, sans la mentionner explicitement, la "lutte des classes" sous une forme d’autant plus insidieuse qu’elle met en jeu des "nantis" face à des "exclus". Les premiers, objets d’une opération remarquable de culpabilisation permanente, sont conduits à la reconnaissance constante et silencieuse de leurs péchés, pardon, de leur péché. Les second, fondations du pouvoir des démagogues, tout en étant flattés, sont néanmoins contenus dans une position d’infériorité qui anime le climat nécessaire à la reconnaissance sociale de leur abandon. Il est tellement plus facile, plus commode et plus "payant", tout au moins à court terme, de distribuer le poisson que d’apprendre à pêcher comme le préconise pourtant ce proverbe, bien connu et souvent cité, des indiens américains.

A cette violence simplificatrice répond l’indifférence silencieuse de la plupart des sociétaires, du moins de ceux qui alimentent les marchés divers. Mais cette indifférence sociétale recouvre une recherche constante et la pratique permanente de tous les moyens imaginables pour résoudre individuellement les problèmes dus au comportement des organisations publiques ou privées qui assurent la logistique quotidienne à tous les niveaux. De la quête du "meilleur prix" à la poursuite de la qualité en passant par les mille et une manières d’éviter ce qui nous paraît injuste ou arbitraire, du recours à la manifestation astucieusement médiatisée. Tous les moyens sont bons pour défendre un corporatisme qui paraît être un refuge à bien des égards et aux yeux de bien des personnes.

Plus le temps passe et plus la distance augmente qui éloigne les sociétaires de leurs administrateurs, les fournisseurs de leurs clients, les cadres de leurs subordonnés. Chacun de nous étant successivement, sinon simultanément, de part et d’autre de la ligne de démarcation, le salut devient individuel. La société, dont la cohérence n’est assurée que par les "à quoi ça sert" auxquels elle est en état de répondre, perd peu à peu ses raisons d’être. Excluant les uns dans les faits, elle n’en culpabilise pas moins les autres sans satisfaire personne.

Bref, si nous avons pu croire l’espace d’un matin que les scoops allaient réveiller l’instinct démocratique dont nous sommes supposés véhiculer le gêne (en particulier depuis certains événements de juillet 89..., 1789 !!!), l’expérience montre que si ce gêne existe vraiment, les conditions de son activation ne semblent pas réunies. Le scandale, probablement, nous conforte dans notre attitude d’insatisfaction sans développer le moindre sentiment d’une réparation bienfaisante.

LE CIEL SE COUVRE

Nous n’en avons pas fini de découvrir l’influence du réseau Internet sur nos comportements et, en particulier, sur les armes dont il nous équipe déjà pour nous défendre contre les abus de tous ordres que se permettent la plupart de nos fournisseurs.

Les pouvoirs publics, les détenteurs du moindre pouvoir, les hiérarques les plus élémentaires ne s’y sont guère trompés qui cherchent désespérément les contre-feux qu’ils pourraient opposer à nos capacités nouvelles.

Lorsque Microsoft, dont le moindre informaticien subit la loi, est victime d’un piratage c’est l’ensemble de ses clients qui vit un retour de bâton. Après avoir si longtemps bastonné sa clientèle, quelle jouissance que d’entendre les explications du nouveau et fringant P.-D.g. surveillé du coin de l’œil par Bill Gates.

Lorsque les clients fidèles et ignorés d’Apple subissent une politique commerciale suicidaire, ils espèrent que les sanctions du marché vont finir par faire comprendre à Steve Jobs qu’il fait fausse route.

Lorsque les francs-tireurs de la nouvelle économie (?) voient leur capitalisation boursière fondre comme neige au soleil, comprennent-ils que la "vente de vent" finit toujours par rapporter ce qu’elle véhicule : c’est-à-dire, rien que de l’air déplacé... quand ce n’est pas de la poussière.

Lorsque le prix de l’énergie augmente et que les salaires restent constants qui peut garder son sérieux en écoutant les assurances du Premier des ministres sur l’augmentation de notre pouvoir d’achat ?

Chaque jour, nous constatons que la plupart des "modes d’emplois" qui accompagnent les matériels de plus en plus complexes que nous acquérons, sont inutilisables. Les S.A.V. nous vendent alors les conseils indispensables à leur mise en œuvre à des prix prohibitifs par le biais des lignes de service, bien qu’ils aient été déjà payés au moment de l’achat.

Notons au passage que dans la plupart des cas, cette complexité des matériels est tout à fait superfétatoire relativement aux services que nous espérons.

Les habitants de l’Essonne s’élèvent contre les récentes décisions de la D.G.A.C. de créer de nouveaux couloirs aériens. Nous leur souhaitons le succès. Mais qui a pris la décision, il y a maintenant près d’un an, d’autoriser le survol de nuit comme de jour de la ville de Paris ?

Et la liste pourrait s’allonger à l’infini de tous ces manquements qui finissent par nous rendre la vie impossible sans que nous ayons pu, jusqu’ici, développer les moyens d’une politique de défense collective.

Jusqu’ici ! Mais le ciel se couvre et l’orage, dont l’imminence semble échapper à tous ces détenteurs de pouvoir (et de pouvoirs), ne manquera pas d’éclater. Car c’est une des propriétés du réseau que de donner la parole à tous, directement ou indirectement. Une fois la parole prise, elle devient vite collective, elle rassemble, elle unit. Les questions qu’elle véhicule ne peuvent plus être ignorées et les réponses qu’elle exige ne peuvent demeurer "verbales" : elles doivent être matérielles.

C’est tout un comportement qui doit être modifié. Tous, nous devons apprendre l’humilité et, avec elle, découvrir que le respect de l’autre, de tous les autres, est le corollaire immédiat du respect de soi. Sans respect collectif, il n’est pas de société démocratique. C’est sans doute pourquoi, bien que nous ne cessons d’en parler, nous ne parvenons pas à la mettre en œuvre.

Qu’en pensez-vous ?


samedi 20 juin 2009 (Date de rédaction antérieure : novembre 2000).