Les otages ? Du neuf avec du vieux ou un effet inattendu de la mondialisation

Les otages ? Quoi de plus naturel !

Après avoir successivement envisagé le "Pouvoir des commandos" (septembre 1996), puis le "temps des prédateurs" (septembre 1997), nous nous sommes inquiétés de l’évolution de "l’ordre démocratique" (août 2000) pour nous pencher récemment sur " la gestion des risques" et "le terrorisme" (respectivement avril et octobre 2004). Il était fatal que nous nous heurtions à la prise d’otages.

La prise d’otages, tantôt une arme de guerre, une police d’assurance, un gagne-pain artisanal et/ou un bouclier pour malfrats imprévoyants, s’inscrit tout naturellement dans un contexte où l’imaginaire individuel met en échec les appareils de pouvoir traditionnels.

En fait, nous naviguons dans des eaux où la confusion s’installe entre politique, stratégie et tactique au point que chaque opération est nouvelle et par conséquent, unique. Il n’y a plus de passé, plus de références et même quand il apparaît que l’appât du gain en est le moteur exclusif, les modalités qui organisent la totalité du phénomène particulier, sont souvent indéchiffrables.

Un point semble cependant clair : si, dans le passé, l’objet de la prise d’otage était facilement identifiable selon qu’elle était d’origine purement criminelle de droit commun ou qu’elle relevait d’une conception déviante de la communication, aujourd’hui ce n’est plus le cas. En outre, des gestes individuels ou collectifs, hier encore, disons anodins, présentent aujourd’hui des caractères à la limite de l’agression et de la voie de faits, quand bien même s’exprimeraient-ils sur le terrain socio-sociétal.

Alors ? Alors, aujourd’hui dans un monde où le présent et l’avenir se marient dans une ambiance d’imagination incontrôlée et facilement déviante, la prise d’otage(s) : "à quoi ça sert ?", "comment ça marche ?"


À QUOI ÇA SERT ?

Comme tout ce qui est acte, la prise d’otages est un moyen de parvenir à des fins. Elle relève donc de la tactique. Maniée par des individus ou des groupes restreints dans le but simple et primaire d’obtenir des versements d’argent en échange d’une libération, le "pourquoi" qui semble l’organiser relève d’une expression simple : la mise en œuvre systématique d’un moyen. Il est d’ailleurs très révélateur de constater que, dans le passé, la prise d’otages a connu des fortunes diverses. Il suffisait qu’une opération tourne mal, des vies sacrifiées à la suite de rançons refusées par exemple, pour que la "poule aux œufs d’or" perde son charme pour un temps.

Il faut bien dire que, d’une manière générale, les issues heureuses, si l’on peut dire, sont rares. Le sang froid et le professionnalisme nécessaires à mettre en œuvre sont autant d’investissements gâchés car ces opérations ne peuvent être répétées par un même groupe de manière permanente. L’expérience montre que, le plus souvent, si la rançon est versée, dans la plupart des cas, les auteurs sont retrouvés plus rapidement qu’on ne l’imagine. Ce qui explique d’ailleurs que les issues heureuses sont rares et que les enlèvements se terminent bien souvent par la disparition définitive des victimes. Ajoutons-y les cas désespérés où des malfrats, certes décidés mais de faible envergure, dérangés au cours d’une opération criminelle, se saisissent de quelque(s) passant(s) pour protéger leur fuite et même si la vie des otages ne tient généralement qu’à un fil souvent rompu, tout cela reste du domaine d’un artisanat cruel sans que le succès en soit garanti.

Mais tout cela, relève d’un passé révolu et les références à l’enlèvement de l’enfant Lindberg n’ont plus de parfum qu’historique.

Un nouveau credo : l’autorité, de l’Etat ou des structures hiérarchiques publiques ou privées, n’existe quasiment plus. Le "refus d’appartenance" ainsi manifesté a pour première conséquence la manifestation permanente de la contestation. Les agressions quotidiennes menées par les différents groupes se déguisent en actes altruistes de défense du citoyen ordinaire contre un Etat tentaculaire, insensible et partisan et/ou des entrepreneurs avides. "Moralement" justifié, le recours à des comportements guerriers sinon terroristes est un acte de "légitime défense".

Si nous collationnons les données que nous apporte un examen quotidien des informations qui nous sont accessibles, il faut bien constater que la prise d’otages a pris des dimensions qui dépassent de loin l’artisanat. Ce qui caractérise l’ambiance actuelle, c’est que les rapports des groupes à l’autorité deviennent de plus en plus conflictuels. Dans ces conditions, la recherche d’armes de plus en plus efficaces conduit les protagonistes de toute contestation à engager des combats préalablement à quelque discussion que ce soit. Le passage à l’acte devient ultimatum.

- Le pétrole augmente ? Les unes après les autres, les différentes corporations consommatrices, transporteurs, pêcheurs, taxis, infirmières libérales, agriculteurs, exigent de l’Etat (c’est-à-dire de l’ensemble des citoyens) qu’il prenne en charge une partie des surcoûts. A l’appui de ces exigences : la prise en otages de la population en bloquant les dépôts de carburants ou les ports.

- Un contrôleur est agressé dans un RER ? Immédiatement, les intéressés exigent le renforce-ment des forces de sécurité et prennent en otages l’ensemble des voyageurs du secteur concerné. Une fois de plus, l’Etat (c’est-à-dire l’ensemble des citoyens) est mis en demeure de payer.

Il n’est pas de jour où quelque groupe, avant même que ne soient engagées une enquête, une discussion, ne commence par prendre en otage des fractions plus ou moins importantes de la population.

Encore que tout bien réfléchi, si l’Etat est incri-miné en tant que symbole, il paraît normal dans la conjoncture actuelle, que le chantage s’exerce sur ceux-là même dont la bourse sera mise à contri-bution, les divers usagers sous leur aspect de contribuables ou de consommateurs.

Finalement, le déroulement des opérations est d’une simplicité biblique : quelle que soit la nature de la revendication, dès lors qu’elle peut donner lieu à une prise d’otages, celle-ci est immédiatement lan-cée. L’évolution se manifeste par le passage direct à l’action sans qu’aucun chantage n’ait été exercé donnant ainsi à l’autorité responsable le temps de céder avant que la désorganisation ne s’installe.

La prise d’otages se généralise

En fait, la prise d’otage exprime l’installation de le non-communication dans tous les domaines où elle intervient. Elle traduit donc l’ultime étape de la radicalisation des rapports entre groupes et nous l’observons aujourd’hui dans toutes les circons-tances. Toute différence ne s’exprime plus que dans le cadre de l’arbitraire et les compromis (même les plus honnêtes) éventuels ne sont même pas envisagés. Tout se passe comme si l’affrontement est devenu le seul mode de dialogue imaginable. La première des conséquences est, bien évidemment, que le résultat obtenu ne peut être que l’écrasement partiel ou définitif de l’un des antagonistes.,., parfois des deux.

PAS DE TACTIQUE SANS STRATEGIE,
PAS DE STRATEGIE SANS POLITIQUE !
ALORS, POURQUOI ?

Bref, dans l’état actuel des choses, les rapports des groupes, voire des individus avec la hiérarchie qui organise nos rapports socio-sociétaux peut se résumer en ces lignes :

1. Pour des raisons qu’il n’y a pas lieu d’explorer ici, l’autorité, qu’il s’agisse de l’Etat ou des structures hiérarchiques publiques ou privées, n’existe plus.

2. La proposition précédente est une déclaration publique de "refus d’appartenance". La première des conséquences que nous pouvons observer est la manifestation permanente de la contestation. C’est à croire que la réaction universelle relève de ce mot de Pierre Dac qui figurait en en-tête de "L’os à moelle", cet éphémère "Sous-canard enchaîné" : "Contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre". L’autorité (il ne s’agit plus alors que d’une autorité nominale) devient un ennemi à combattre et à abattre. Il ne s’agit plus d’escarmouches artisanales mais d’une "guerre" véritable dont l’objet est la destruction totale du pouvoir ou sa confiscation temporaire par des mains insensibles à l’existence d’une commu-nauté nationale et uniquement orientées vers la satisfaction permanente d’intérêts égoïstes et à court terme.

3. La notion d’Etat s’exprime dans un symbolisme qui permet de négliger qu’au bout du compte tout est économique et financier. Les budgets sont irrigués par le contribuable - individuel (le pékin lambda) et collectif (toute entreprise). Rappelons quand même que moins de la moitié des familles est sujette à l’impôt direct alors que la totalité de la population émarge peu ou prou au budget de la Nation. Ainsi, les agressions quotidiennes menées par les différents groupes contestataires se présentent comme des actes altruistes destinés à défendre le citoyen ordinaire contre un Etat tentaculaire, insensible et partisan. "Moralement" autojustifiés, ces groupes n’hésitent pas à prendre en otages des ensembles importants de population. Le consommateur, "l’assujetti", ne manqueront pas à terme de régler le montant des rançons périodiquement exigées...

Prise d’otages, ultimatum, capitulation, rançon, la procédure ne s’applique pas qu’au domaine public. Mais ce serait trop simple ignorer les chantages et les menaces exercés au nom de l’emploi ici ou là.
Aussi bien d’ailleurs par les uns que par les autres. La seule différence entre public et privé, c’est que dans le dernier cas, ce n’est pas toujours le taureau qui est exécuté.

Jour après jour, l’actualité dans son sens le plus planétaire, ici, là, en France, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique du Nord et du Sud, nous apporte des nouvelles où la prise quotidienne d’ota-ges occupe une place de plus en plus importante.

Dès lors que nous dépassons des sens traditionnels qui ne correspondent plus à la réalité, nous constatons que nous baignons dans une ambiance caractérisée par un climat de violence qui colore absolument tous les rapports humains de manière indélébile. Il ne s’agit plus de cas isolés de rapports dont le déroulement est la manifestation d’un dérapage exceptionnel mais d’un mouvement qui tend à se généraliser. Du "mouches ton nez et dis bonjour à la dame" de nos grands parents, nous sommes passés à un univers d’hostilité permanente. Chacun est l’ennemi de tous, tous sont les ennemis de chacun. Au point que le geste quand il n’est pas celui de l’indifférence, devient tout de suite celui de l’agression.

Pourtant, les diverses revendications affichées, autant dans leur fond que dans leur forme, ne sont plus d’ordre tactique. La prise d’otages, ce terrorisme visant l’ordre public comme l’ordre privé, est passée du terrain du "comment" à celui du "pourquoi". Elle est devenue geste politique. Mais de quelle politique ? A part l’affirmation d’une volonté de destruction de l’autorité existante, nous en sommes tous à attendre que les futurs soient enfin proposés. En effet, les revendications exprimées sont formulées en termes si généraux qu’elles ne pourraient être satisfaites qu’au prix d’un suicide collectif quasiment matériel.

Nous assistons, nous sommes victimes et acteurs de l’effondrement de la structure d’un monde. Dans ces conditions, la pression sociale devient inexis-tante et de plus en plus d’individus se "libèrent" de la contrainte sociétale. La communication entre pairs est réduite à la confrontation.

Si le "coup" devient l’élément tactique, c’est qu’il est le témoignage d’une stratégie de prédation. Celle-ci, alors, traduit une politique de l’exigence chaotique. Ne parlons pas d’anarchie, celle-ci exige, en effet, une très haute conscience de la condition de l’être. Exigence chaotique, injustifiable, injustifiée, où le seul élément de dialogue est l’exercice de la force la plus brutale et la plus élémentaire. Compte tenu de la structure de notre organisation sociale, l’interlocuteur est toujours le "chef" qu’il soit celui de l’Etat ou son représentant, qu’il soit celui de l’entreprise ou son représentant. Interlocuteur ? Certainement pas, car la première conséquence de l’effondrement d’un systè-me est le délitement total de son réseau de com-munication. Les protagonistes ne se parlent plus : les contestataires prennent en otages des individus en nombre suffisant, exigent et, au bout d’un temps plus ou moins long, obtiennent généralement satisfaction, sans qu’il y ait jamais eu de négociation véritable.

Le groupe n’est plus : il devient communauté, corporation, ethnie, bref il se dissout au point qu’il n’est plus possible d’envisager des objectifs communs qui pourraient réunir les sociétaires dans une œuvre commune. Chacun pour soi, en oubliant que ce qui est pris à tous appauvrit l’ensemble dans la mesure où les égoïsmes, fussent-ils apparemment collectifs, s’exercent sur l’autre sans jamais le régénérer.

Et il serait trop simple, sinon simpliste, de croire que la procédure ne s’applique qu’au domaine public. Ce serait ignorer les chantages et les menaces exercés au nom de l’emploi ici ou là. Aussi bien d’ailleurs par les uns que par les autres. La seule différence entre public et privé, c’est que dans le dernier cas, ce n’est pas toujours le taureau qui est exécuté.

Bref, insensiblement, nous sommes passés d’un régime de revendication encadré par une implicite "convention de Genève" à un comportement qui ne peut s’interpréter que dans une ambiance guerrière. Prise d’otages, ultimatum, capitulation, rançon. Qui a déteint sur qui ? Les terroristes politiques sur les malfrats d’abord, puis sur d’honnêtes citoyens qui, à leur tour, ont rejeté les règles les plus élémentaires du respect de leurs semblables. Certes, nous n’en sommes pas encore à la mort d’homme mais nous sommes à la merci du premier dérapage et de sa généralisation où la révolte de la victime, à son tour violente, finira par être aussi banale que l’agression l’est aujourd’hui.

Prise d’otages, l’arme est unique, aujourd’hui universelle, elle génère tantôt le résultat immédiat mais passager, tantôt la terreur et, le plus souvent, elle exprime, par son issue fatale, l’impossibilité d’une entente ne serait-ce que sur des points limités.

LA GUERRE EST LA CONTINUATION DE LA POLITIQUE PAR D’AUTRES MOYENS (Clauzewitz)

Ce recours systématique à un vocabulaire guerrier, ce déploiement de techniques qui sont celles de la guerre moderne où le vainqueur est de moins en moins le plus fort en apparence mais le plus déterminé, traduisent bien l’apparition d’une société qui n’est plus qu’une juxtaposition de désirs sans expression commune.

Rien n’est plus simple et plus mortel que l’affirmation de vérités parcellaires. Simple parce que leur portée élémentaire permet d’éviter la considération d’ensembles plus généraux ; mortel parce que le groupe ne peut que se scinder, encore et toujours, jusqu’à ne plus devenir qu’une juxtaposition de groupuscules acharnées à la satisfaction sectaire de désirs minoritaires. Mais sans choix, il n’y a plus de politique possible. Sans politique, pas de société et l’Histoire est là qui nous menace de multiples exemples passés.

Les uns et les autres, saisis par l’apparente puissance de ces démarches artisanales, utilisables par conséquent par le plus démuni des combattants ou des groupes, les ont adoptées. En opérant en dehors de toute règle, ils n’ont pas réalisé qu’ils ne laissaient aucune place à l’examen raisonnable des exigences des différentes parties.

Le fil directeur qui va de la politique à la stratégie puis à la tactique n’existe plus. Pas de quartier ! Au point que nous nous demandons quel est l’objet, quels sont les objectifs de ces acharnements. Il n’y a plus de tapis verts que ceux sur lesquels on ouvre les instruments de capitulation. Il n’existe plus de lieu où l’on pourrait débattre car les champs ne sont plus que des champs de bataille ou des cimetières qui s’étendent aux coins de toutes les rues. Parler, se parler, sont des gestes d’une autre époque : Lip, par exemple, tuée par la stupidité simultanée d’un patron incapable et de représentants du personnel irréa-listes, Perrier, qui a bien failli succomber au même syndrome, combien a-t-il fallu de morts américains au Viêt-nam pour que les U.S.A. capitulent, combien d’enfants morts, palestiniens ou israéliens faudra-t-il encore comptabiliser, combien... etc...

L’augmentation du prix du pétrole et les réactions qu’elle suscite sont une illustration indiscutable du péril auquel nous avons à faire face. D’abord, com-ment se fait-il que les pêcheurs, les agriculteurs, les transporteurs, les chauffeurs de taxi, les infirmières libérales, les voyageurs de commerce français soient plus touchés que leurs homologues étrangers, européens en particulier ? Ensuite, les aides qu’ils exigent en utilisant pour certains d’entre eux la méthode de prise d’otages, ne vont-elles pas aug-menter la pression fiscale sans diminuer pour autant le prix des services et des biens ?

C’est la guerre, une guerre dirigée contre une organisation socio-sociétale existante sans même que soit envisagée par quelle autre la remplacer. Une situation aberrante parce qu’aucun des protagonistes n’a conscience de détruire par indifférence les instruments de la gestion quotidienne de son environ-nement. Cette guerre n’est plus qu’une succession de "coups". Chacun d’entre eux n’est envisagé que comme une étape vers l’élimination définitive de l’adversaire. Rien n’est plus simple et plus mortel que l’affirmation de vérités parcellaires. Simple parce que leur portée élémentaire permet d’éviter la considé-ration d’ensembles plus généraux et l’apparition de contradictions assassines ; mortel parce que le groupe ne peut que se scinder, encore et toujours, jusqu’à ne plus devenir qu’une juxtaposition de groupuscules acharnés à la satisfaction sectaire de désirs minoritaires.

La politique, dit la sagesse des nations, c’est avant tout une question de choix. Dans la mesure où les choix deviennent impossibles parce que le niveau auquel se place la contestation est trop élémentaire, il ne peut y avoir de politique. Et quand la politique est absente, le système n’a plus de sens. Sans références, sans aspirations et, en fin de compte sans nécessité, il ne lui reste plus qu’à disparaître. Mais un système n’est rien sans les populations qu’il organise et sa disparition a toujours coïncidé dans l’Histoire avec la disparition des civilisations qu’il formalisait. Serions-nous engagés dans un processus aussi radical ?

Alors, la prise d’otages ? Le glas qui accompagne la dissolution sans appel d’une certaine conception de l’organisation démocratique !

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 31 août 2005 (Date de rédaction antérieure : novembre 2004).