De l’ordre démocratique à la jungle... et de la jungle au chaos !

La question n’est pas de savoir s’il est un pilote dans l’avion mais d’imaginer ce qu’il faudrait faire pour que les commandes répondent.


Pèle-mêle, les informations se succèdent tantôt sous la forme de faits divers, tantôt sous la forme de condensés "politiques", de dénonciations indignées. Toutes pourtant, quelles que soient leur origine ou leur structure, sont frappées de la même indignité : chacune à sa manière témoigne de la lente, mais semble-t-il inéluctable, dissolution du pouvoir régalien de l’Etat.

A traiter ses administrés comme autant d’analphabètes mineurs et sous-développés, l’Etat a fini par perdre le minimum d’adhésion individuelle qui lui permettait de gérer la collectivité. Tenter de discerner si la situation est ou n’est pas réversible relève du "wishful thinking", le problème à traiter est celui d’inventer les méthodes et de développer les moyens propres à pallier cette carence actuelle.

Est-ce possible ?

DE L’ORDRE DÉMOCRATIQUE À LA JUNGLE

Coup sur coup et en moins de trois mois, une série d’événements vient de se dérouler qui met en évidence le niveau de la dérive socio-sociétale dont nous sommes à la fois acteurs, complices et victimes. D’importances très diverses, ces faits s’accumulent néanmoins au point que leur répétition devient de plus en plus préoccupante. Constituent-ils autant de dérapages, de "bavures" pour reprendre un terme si descriptif et si commode...? Sont-ils l’illustration de déviances si solidement installées que leur socialisation ne nous est plus perceptible tellement nous nous y sommes habitués ? Notre communauté aborde-t-elle un nouvel ordre des choses où l’aberration devient normale et une certaine normalité, ringardise ?

Citons d’abord les objets de nos étonnements. Pêle-mêle mais sans prétention à l’exhaustivité :

• Sous les regards "compréhensifs" d’une population largement indifférente par ailleurs, des syndicalistes paysans "démontent" un établissement de restauration rapide, assurés par leur démagogie mystificatrice de réunir suffisamment de suiveurs pour être, sinon glorieusement acquittés, du moins sanctionnés symboliquement.

• Un ministre de la République, responsable des Ecoles, rédige une circulaire dont le caractère illégal est évident. Une fois censurée, elle persiste et signe en confondant la forme et le fond. Dans un Etat de droit, il n’est pas de cause qui puisse être défendue en ignorant la loi. En l’occurrence d’ailleurs, l’urgence n’était pas telle que l’on ne puisse soit trouver une méthode acceptable, soit améliorer le texte de loi en question.

• Le personnel d’une entreprise en liquidation applique à la satisfaction de ses revendications (sur le contenu desquelles nous ne portons aucune appréciation) les méthodes éprouvées de la prise d’otages mises au point par les braqueurs les plus vulgaires. Là encore au nom d’une cause, ils s’écartent délibérément, probablement en toute impunité, du fonctionnement naturel d’une société organisée... Aussitôt imités par le personnel d’une autre entreprise.

• Pour tenter de résoudre le problème posé par la dissidence corse, le gouvernement semble avoir choisi une voie originale. Cette option, cependant, quelles que soient, par ailleurs, les astuces rédactionnelles qui seront choisies, semble porter atteinte à l’intégrité territoriale de la République. La manière même dont le processus s’engage ne peut manquer de donner des idées à d’autres régions, à toutes, même. Le problème est réel, il mérite un traitement national et un débat autrement plus large. Une nouvelle constitution même, fédérale peut-être ?

Sous cet éclairage nouveau, le passage au quinquennat prend le caractère de la première phase de la mise en œuvre de la constitution d’une sixième république qui pourrait effectivement être fédérale. Encore que l’autoritarisme et le centralisme dont l’Etat fait preuve par ailleurs et sur presque tous les sujets d’importance sont autant de manifestations de l’absence d’une politique, donc d’une stratégie. La tactique n’est plus alors qu’une succession de coups... plus ou moins heureux. N’oublions jamais que Napoléon, s’il a gagné toutes ses batailles, a finalement perdu la guerre...!!!

• Un adolescent, mécontent du comportement d’un automobiliste, lui tend un traquenard et le larde de coups de couteau tandis qu’ailleurs, des passants "cassent la tête" d’un conducteur de bus provincial.

Non, nous ne tentons pas de rédiger une version actuelle de l’inventaire de J. Prévert ! Nous portons simplement notre regard sur des phénomènes qui, pris isolément, ne sont que des détails apparemment sans grande importance. Pourtant, collationnés, rapprochés, analysés dans une perspective sociétale, ils prennent brusquement un caractère différent et un aspect qui donnent à penser, voire à craindre.

En effet ces quelques cas récents sont autant d’escalades. Les dégradations, les attaques délibérées de passants ou de promeneurs, les occupations d’immeubles, de lieux publics, les infractions constantes à la liberté du travail, les prises en otages d’agglomérations entières au nom de revendications permanentes, l’ignorance délibérée des textes réglementaires les plus établis et l’expression souvent arbitraire d’un pouvoir partisan, sont tellement courantes que leur simple mention ne constitue plus une information.

Jusque là, pourtant, les démarches, pour violentes et agressives qu’elles aient été, s’inscrivaient dans une confrontation qui ne mettait pas réellement en cause, le tissu même de la société. Le combat, si tant est que le terme s’applique, se déroulait à l’intérieur de l’édifice social. Si la loi était critiquée, mise en cause ou contestée, les accords finalement atteints s’exprimaient dans son cadre. Leur respect entrait dans le cadre d’un "jeu collectif" qui assurait un fonctionnement mesuré de la collectivité.

Avec les dissidences régionales corses, basques et bretonnes, avec les manifestations des immigrés clandestins, les "sans papiers", celles des "sans domicile fixe" appuyées quand ce n’est pas directement organisées par des groupes qui militent ouvertement pour le renversement de la "démocratie bourgeoise", nous sommes entrés dans une autre manière de gouvernement. La contestation ne se développe plus dans un cadre "légal" ; des groupes socialement reconnus expriment leur mécontentement en mettant éventuellement à sac des bâtiments publics (préfectures, perceptions et hôtels des impôts) pour obtenir des aménagements de lois et règlements mal supportés. Il s’agit à présent d’imposer par la force aux pouvoirs publics de revenir sur l’application de lois et règlements régulièrement votés par des majorités conséquentes et promulgués dans le cadre le plus constitutionnel. La loi est volontairement bafouée, ignorée même, les populations concernées comptant sur les troubles violents d’ordre public qui ne manqueraient pas de se développer si les pouvoirs publics dépassaient le stade de la rodomontade verbale pour réprimer, comme il devrait, ce refus de la loi républicaine et de la démocratie.

Nous avons ainsi atteint le stade de la loi de la jungle où le plus fort impose sa loi contre la loi générale votée par les représentants qualifiés de la communauté. Notons au passage, que la loi de la jungle n’est pas celle de la majorité sur la minorité. Elle s’applique dans le cadre de confrontations ponctuelles où, pour reprendre un conseil tactique de Napoléon, la victoire est aux gros bataillons, cette supériorité toute passagère se jouant temporairement au lieu précis de l’intervention militante (occupation de bâtiments publics et privés, religieux ou administratifs). Bien évidemment, lorsque l’Etat n’hésite pas à manifester sa puissance, l’ordre est rétabli..., tout au moins passagèrement. Mais pour qu’il y ait retour à un fonctionnement continu de l’ordre démocratique, l’Etat doit exercer son pouvoir sans faiblesse et, surtout sans mélanger le Droit et l’expression minoritaire de frustrations individuelles que le groupe paraît avoir rejetée selon les règles constitutionnelles.

Refuser ce fonctionnement, cette règle sociétale, c’est accepter l’installation de la loi de la jungle où, bien souvent, une majorité silencieuse se voit imposer la dictature de groupes décidés. En fait, et si nous voulons bien regarder le fonctionnement de notre société depuis une dizaine d’années, nous pouvons constater que nous avions atteint ce régime de croisière où l’Etat et les différents groupes contestataires se livrent à un jeu, le pouvoir appartenant alternativement à l’un et aux autres. La loi de la jungle s’est ainsi installée au point que nous en sommes les victimes et les complices... quand nous n’en sommes pas les acteurs.

La jungle ou le temps des bandes, celles de voleurs comme celles des gendarmes !

DE LA JUNGLE AU CHAOS

Mais cette situation ne peut être que passagère. En effet ce jeu des "gendarmes et des voleurs" atteint vite des proportions qui deviennent ingérables. Les situations qui s’établissent sont si nombreuses, si fréquentes et si répandues qu’elles n’épargnent plus aucun secteur. Dans ces conditions nouvelles, la puissance publique devient incapable de réagir car le mépris de la règle atteint le moindre détail. Il y a quelques jours, par exemple, un employé d’une grande surface renvoyé pour avoir inventé de faire la charité aux dépens de la caisse de la supérette dont il était chargé a été acquitté par le tribunal compétent et, en outre, son avocat, fort de cette décision de justice, entend obtenir sa réintégration accompagnée sans doute d’une somme importante de dommages et intérêts.

Mais au delà de l’aspect cocasse qui naît de l’absurdité de la situation, apparaissent plusieurs signes d’un délitement socio-sociétal profond :

• Tout d’abord, l’émergence du sentiment qu’il existerait une morale qui primerait le droit et dont les limites, si l’on peut dire, varieraient avec les individus, les lieux et les moments. "La propriété, c’est le vol" écrivait Proudhon. Cette opinion semble aujourd’hui largement partagée par de nombreux gestionnaires de l’Etat, détenteurs d’une délégation de pouvoirs régaliens à des degrés divers. Une constante propagande (il arrive même que le mot ne soit pas assez fort) accoutume le pékin vulgaire -vous et moi- à l’idée que le monde est divisé en deux : les nantis et les autres, les second ayant, par leur existence même, des droits socialement reconnus sur les premiers (quelque chose comme le "ils ont des droits sur nous", hérité de la guerre de 14-18).

• Ensuite, l’idée, devenue postulat social et constamment affirmée, que toute transgression naît du système social. Cette conception du monde et de la société conduit à un transfert de culpabilité qui passe de l’agresseur à la victime. Cette mise en accusation permanente rend licites, mieux encourage et justifie, tous les manquements à la règle édictée.

• Enfin, la conjonction de ces deux déviances conduit tout naturellement à "ignorer" l’existence de la règle et, par voie de conséquence, à ne plus reconnaître l’existence de l’Etat, de ses mandataires, de ses instruments et des devoirs qui sont liés à l’appartenance.

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’une contestation. Quel que soit le révolutionnaire, son action, fut-elle violente, destructrice, meurtrière même, s’inscrit toujours dans le cadre social qui l’environne. La contestation, par son développement même, reconnaît l’objet contesté. Dans la situation que nous voyons se développer et qui ne cesse de nous démontrer notre impuissance, le problème n’est pas celui-là. Un nombre de plus en plus grand de nos contemporains (le terme de concitoyen ne s’applique plus) vit "à côté", suit une "loi" variable et personnelle qui a pour caractéristique principale d’ignorer purement et simplement le moindre "droit de l’autre" dès qu’il apparaît comme un frein à la satisfaction d’une idiosyncrasie éventuelle.

Nous entrons alors dans l’univers du chaos. Plus de déterminisme, plus de relation discernable entre la cause et l’effet, plus de passé, plus d’avenir, plus rien qu’un présent immédiat parfaitement individuel, plus de communauté : le chaos. Certes, nous n’en sommes qu’au début mais si nous regardons autour de nous avec attention, si nous avons le courage de rapprocher les mille petits faits quotidiens dont nous n’arrivons pas à pénétrer le mécanisme, la réalité qui émerge est bien celle d’un désordre en plein développement.

Et, une fois encore, nous pouvons constater que les secteurs atteints appartiennent à tous les compartiments de notre vie : la famille, l’école, la rue, le transport, le travail, le civisme. Qu’il s’agisse de la fonction sociale, du lieu où elle s’exerce, de notre capacité de l’exercer individuellement ou collectivement, il n’y a plus de "sanctuaire". Jusqu’ici, l’entreprise semblait encore capable de gérer des événements que la puissance publique semble avoir renoncé à traiter. Les exemples récents illustrent que nous avons dépassé le stade de l’émeute. Bien évidemment, les tentatives d’explorer les possibilités offertes par le chaos sont encore timides (encore que la pollution d’un cours d’eau, même à l’état de ruisseau, au moyen de quelques mètres cubes d’acide sulfurique ne puisse être ramenée au niveau d’une plaisanterie de carabins...) et ces situations nouvelles n’ont pas encore été intégrées dans les comportements quotidiens. Soyons néanmoins raisonnablement optimistes, bientôt les choses auront atteint le même stade de banalité que l’excès de vitesse, la fraude fiscale, le vol à la tire et l’indulgence ciblée des tribunaux.

Comme toujours, la gestion de l’Etat, dans la mesure où les citoyens sont indifférents à l’analyse de son "compte d’exploitation", est une prodigieuse illustration de ce qui nous attend. Aussi, l’analyse permanente de son comportement est-elle d’une importance capitale pour celles et ceux qui ont en charge la vie économique du pays, à l’instant ou à terme. Nous pouvons y trouver l’idée des remèdes partiels qui nous permettraient, qui nous permettront, de gérer au mieux des situations dont l’explosion nous guette sans que nous puissions même imaginer le lieu et l’instant où elles se produiront.

Le chaos ou le temps de la marginalité globale !

UN ORDRE DANS LE CHAOS ? UNE GAGEURE OU UNE CERTITUDE RAISONNABLE ?

Le chaos ?

Qu’est-ce qui caractérise le chaos ? L’absence totale et définitive de communication entre les "membres" de l’ensemble. Qu’il s’agisse de particules, d’autos tamponneuses ou d’êtres humains, rien n’y fait ! Chacun, chacune, ignorent leurs voisins, proches ou lointains.

Si nous nous donnons la peine de considérer la réalité de notre environnement, nous pouvons constater qu’il ne faut pas confondre une distribution d’information(s) et la communication. Cette dernière exige un désir, elle porte donc un "à quoi ça sert ?" qui est une réponse. Elle constitue, par conséquent, un lien socio-sociétal d’autant plus fort qu’elle apporte une réponse à un besoin. En cette matière, il semble que trois univers (faute d’un meilleur terme) coexistent :

• Un premier univers où le système (presse, radio, télévision), typiquement hiérarchisé, distribue à une population relativement indifférente, l’information ou les informations que des "experts" considèrent comme attendue par le pékin vulgaire, sans que celui-ci d’ailleurs puisse d’une manière ou d’une autre manifester son sentiment autrement qu’en refusant l’achat ou en manœuvrant un interrupteur. Le faible lectorat de la presse et la viduité des programmes télévisés sont autant de manifestations de l’absence d’un "à quoi ça sert ?"

• Un second univers constitué par des individus qui ont à la fois la conscience des informations qui leur sont nécessaires, la capacité d’aller les chercher et de les gérer, la capacité et le désir, enfin, de s’exprimer et d’exprimer à d’autres le résultat de leurs traitements personnels. Ceux-là ont vu leurs moyens de communiquer considérablement renforcés par le développement de l’Internet.

• Un troisième univers dont les membres n’ont aucun besoin particulier de communication qui dépasse leur environnement immédiat. Indifférents à la plupart de leurs semblables, ils sont, avant tout, des prédateurs dont ils ont aussi bien le comportement que le regard. Solitaires par essence, ils ont bien souvent abandonné la jungle pour prospérer dans ce chaos où leur anonymat les protège. Etrangers sur une planète étrangère (pour emprunter le titre d’un célèbre roman de science-fiction américain), pas plus qu’ils ne sont "demandeurs" d’une information autre que celle qui leur permet d’assouvir leurs désirs fondamentaux (seraient-ils financièrement très onéreux), ils ne sont "offreurs" d’expression. Ils n’ont aucun intérêt à se placer socialement dans l’une ou l’autre de ces positions.

La demande, puis la pratique de communication sont les fruits d’un désir explicite. Aussi elles ne peuvent exister en dehors d’un contenu d’utilité sociale ou individuelle.

Alors, le cas est-il désespéré ? Sur le plan général, peut-être bien. Mais il existe des secteurs, l’entreprise en particulier, dont la survie, à partir de maintenant, réside dans l’établissement (et non pas le rétablissement) de la communication entre les différentes composantes du personnel. Il s’agit de permettre l’évolution de l’institution productive, distributrice, épargnante en transformant un lien de subordination en un climat de partenariat.

Plusieurs fois dans le passé, encore récemment ("Information, incommunication", n° 152), les "Humeurs stratégiques" ont traité de la question. Aussi, nous ne reviendrons pas sur le détail des procédures. D’autant plus, d’ailleurs, qu’autant de groupes, autant de comportements et qu’en toute intervention sur ce terrain, il n’y a de place que dans l’invention des réponses.

Rappelons simplement

• qu’elle [la communication] exige la confiance du personnel,

• qu’elle ne peut s’installer que si "tout le monde" y trouve son compte,

• que ses objectifs (son ou ses "à quoi ça sert ?") doivent être clairs, transparents et publics,

• que son établissement est un processus de longue haleine et délicat, toujours fragile et jamais définitivement acquis.

Contrairement à ce que tente de nous faire croire cet esprit moralisateur fortement teinté d’hédonisme et de succès sans effort(s), tellement à la mode aujourd’hui, le lien social qui nous constitue est avant tout le sens de notre participation à la production, à sa popularisation et à sa jouissance. Il en résulte que les entreprises de toutes natures demeurent au centre de la constitution et de la pérennité du groupe. Quels que soient les errements du système, quels que soient les aveuglements et les illusions quant aux rapports des hommes, de leurs désirs et de leurs idéologies à l’organisation de leur satisfaction, nous ne pourrons chaque fois manquer de lire nos comptes d’exploitation et d’en tirer les conséquences.

Alors, notre premier effort pour réduire les effets du chaos qui s’installe un peu plus largement chaque jour sur la place publique ?

Communiquer !

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 21 juin 2009 (Date de rédaction antérieure : août 2000).