L’exception française... ou l’art de ne jamais poser les vraies questions ! (en Anglais : "the art of dalliance")


En moins de quelques mois, nous avons assisté à un festival de déclarations, de prises de position et de lancements de débats dont la caractéristique permanente est de baigner dans une irréalité convenue. A chaque fois, au problème de fond, car il est là, permanent et incontournable, se substitue une de ses conséquences, généralement la moins fondamentale... mais la plus propice à une controverse gratuite.

Les exemples sont tellement nombreux et si courants que nous laissons à chacun, le loisir de choisir les siens.

Les problèmes, pourtant, sont d’une rare importance. Ils relèvent aussi bien se l’avenir de la France dans les quelques années à venir (le présent, quoi !), de l’évolution de notre société et de la forme qu’elle prendra à l’insu même de nos désirs si ce n’est de nos besoins, de la capacité qu’auront nos enfants de maîtriser un monde devenu de plus en plus complexe dont la gestion devient de plus en plus compliquée.

Alors, un petit inventaire ?

ET SI "ON" DONNAIT LE DROIT DE VOTE A TOUS LES RÉSIDENTS ?

Nous n’insisterons pas sur le ridicule d’un débat d’autant plus virtuel qu’il n’eut pas lieu et que l’Assemblée nationale (la majorité de la majorité plurielle, plutôt) a jeté comme un os de "bonne conduite" à des "verts" dont la couleur politique menaçait dangereusement d’atteindre les visages. Spectacle désolant où les acteurs se prenaient pour les metteurs en scène d’une société future aux contours mythiques.

Pourtant ! Pourtant ?

Eh oui ! Poser la question du vote des résidents, quelle que soit leur nationalité, c’est demeurer à un niveau de tactique. Le droit de vote, faut-il le rappeler, n’est qu’un moyen, et un des moyens parmi d’autres, d’exercer une forme de gestion sociale. En dehors de toutes les considérations plus ou moins vaseuses, plus ou moins humanistes, quel que soit l’angle sous lequel nous pouvons considérer son exercice, l’expérience montre que celui-ci n’a jamais été que l’expression, le comment en quelque sorte, d’un pourquoi largement débattu, lentement mûri et partagé par un grand nombre d’individus, décidés à participer à la gestion de leur groupe.

Débattre de ce droit de vote éventuel n’a donc aucun sens si le groupe n’a pas, auparavant, largement envisagé le type d’organisation qu’il entend façonner dans les années à venir et dont le droit de vote en question n’est qu’un élément.

En fait, et c’est bien là que le citoyen de base a quelques raisons de s’interroger et d’exiger que le débat ne se borne pas à l’échange de quelques injures, la question se pose de la forme de la Nation dans les années à venir. Elle se pose d’autant plus que jusqu’ici nos "Européens" les plus convaincus ont toujours évité d’en parler.

Au cours des années, une Europe a pris corps, fondée sur des mesures techniques, des droits de passage, des formalisations, des tentatives de simplifications (largement transmutées en usines à gaz admirables de complication), bref de louables tentatives de rendre la vie plus facile à des millions d’habitants. Puis un jour est venu où il a bien fallu constater que l’arsenal des mesures techniques possibles était largement épuisé et qu’il allait falloir se mettre à "causer" sérieusement. Et bien non, il restait encore la monnaie commune, dernier avatar qui pouvait encore être pris pour une mesure d’ordre technique. Par qui ? En tout cas pas par les Anglais qui ne s’y sont pas trompés et qui sont restés à l’écart.

Parallèlement à ces mesures, toutes techniques, s’installait une Europe souterraine qui, peu à peu, en bonne et rationnelle bureaucratie, phagocytait l’expression des nations. Le problème n’est pas de savoir s’il s’agissait d’un progrès ou d’une régression de la démocratie mais de constater que cet appareil plus ou moins cohérent de mesures apparemment techniques a façonné une certaine Europe dont il n’est pas sûr qu’elle réponde aux souhaits de ces futurs européens que nous sommes. En fait, ces mesures ont conditionné une Europe donnée, au détriment de toute autre, une forme déjà obsolète de super-état taylorien sans que jamais, à aucun moment, les différents peuples aient été explicitement consultés sur les diverses possibilités envisageables.

Mais il est un moment où certaines questions ne peuvent plus être esquivées. Récemment, l’imprévisible ministre allemand des Affaires Etrangères a jeté le pavé dans la mare en proposant que la réforme nécessaire des affaires bruxelloises passe, enfin, par la création d’un véritable état fédéral. En fait, la gêne n’est pas tant dans la proposition que dans l’expression publique d’un problème que les Etats, le nôtre en particulier, s’étaient bien gardés de populariser car il obligerait, enfin, les hommes politiques à se poser et à nous poser celui de l’avenir, de la forme et du contenu de la notion d’Etat français. Passe encore d’abandonner des pans entiers de la souveraineté nationale au profit d’une harmonisation européenne sous couvert d’une simplification des conditions de la vie et sans en référer explicitement aux citoyens. Ce n’est plus la même chose quand il s’agit de formaliser les choses pour tenter de rendre plus cohérent le fonctionnement de la pieuvre bruxelloise.

En fait, il s’agit bien de la même démarche que celle pratiquée par ceux qui exigent que notre communauté accorde le droit de vote à tous les résidents, quelle que soit leur origine. Cette mesu-re entraîne déjà, rien que du fait qu’elle soit proposée, et entraînera, si elle est adoptée un jour, de profondes modifications du tissu social à l’échelle nationale. C’est à cela qu’il faudrait s’intéresser plutôt que de confronter un jour une population d’autant plus effarée que rien ne l’aura conduit à s’y préparer et à découvrir un univers imprévu. C’est là ; d’ailleurs une des conséquences de ce gouvernement des "commandos" dont nous avons traité dans une de nos "Humeurs" récentes.

Mais que les choses soient bien claires : il ne s’agit pas ici de s’opposer aussi bien au droit de vote de tous les résidents, pas plus que de s’élever contre l’immigration clandestine ou l’expulsion éventuelle des "sans papiers". Il s’agit d’exiger à chaque instant de nos dirigeants qu’ils proposent à l’appréciation publique tous ces choix et les propositions qu’ils entendent faire pour résoudre les problèmes qui ne manqueront pas de se poser.

CINQ OU SEPT ?

Après le vote des étrangers et avant la future Europe fédérale, mais toujours dans le même registre du "comment arriver à transformer les choses, les habitudes et les institutions sans que les principaux intéressés en aient la moindre conscience ?", le dernier dérivatif à la mode consiste à enflammer la France sur la réduction de la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans. Nous ne dirons même pas projet car il est clair que la chose est entendue.

Pourtant, à part quelques rares voix isolées, vite couvertes par les clameurs résolues des "modernistes", personne, semble-t-il, n’a cherché à imaginer quel type d’organisation pourrait être nécessaire pour formaliser notre communauté dans les années à venir. Après tout, les critiques sont nombreuses qui remettent de plus en plus souvent en cause des aspects importants de la Constitution de la Cinquième République, certains allant jusqu’à suggérer le passage à une Sixième.

Il y a quelques jours, le professeur Carcassonne, un constitutionnaliste, interrogé sur la chaîne de télévision LCI répondait doctement que "comme on ne peut pas tout faire à la fois, il fallait commencer quelque part" (les paroles ne sont pas les originales mais nous vous garantissons le sens général de l’intervention). A notre grand regret, il ne s’est trouvé quiconque pour lui demander pourquoi cette "modernisation" (dont, encore une fois, personne, ne semble nier la nécessité) devait commencer par une modification des moyens. Un mandat, une durée de mandat, un mode d’élection, ne sont en fait que les moyens de mise en œuvre d’une politique déjà définie par ailleurs.

Est-ce donc alors que la nouvelle constitution française est déjà écrite et qu’elle apparaîtra un jour ou l’autre comme l’inévitable conséquence d’une modification, après tout mineure, de la Constitution en vigueur ?

Devons nous nous attendre à une répétition du "coup" d’Amsterdam ? Vous savez bien : puisque vous avez accepté le traité de Maastricht (par une bien courte majorité s’agissant d’une décision aussi importante), il est inutile que vous vous dérangiez pour celui d’Amsterdam qui n’en est qu’une conséquence (ce qui n’était pas aussi évident dès que l’on se donnait la peine de lire les deux textes).

Vive donc le référendum pour réduire la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans ! Dans six mois, dans un an, demain quoi, "on" nous mettra devant le fait accompli d’une nouvelle république, dont la constitution, bien sûr, n’étant qu’une conséquence du... -voir plus haut-... sera considérée comme ayant été approuvée par le vote référendaire précédent. Et voilà comment s’applique à la nation ce vieux précepte pendant si longtemps garant de la paix des ménages : "quand nous sommes d’accord, nous faisons ce que tu veux et quand nous sommes en désaccord, nous faisons ce que je veux....", en à peine plus subtil où nous ne sommes consultés que lorsqu’il est clair que nous approuvons le fruit des idiosyncrasies personnelles de nos dirigeants.

Bigre ! Nous n’osons pas imaginer que des esprits machiavéliques se préparent à nous tendre ce traquenard. Alors, pourquoi ne pas poser ouvertement les questions qui s’imposent. Si le problème est celui de la cohabitation, pourquoi ne pas réformer l’éventuelle dyarchie au sommet de l’Etat en introduisant un régime présidentiel (qui ne serait pas obligatoirement inspiré du modèle américain, encore qu’avec quelques modifications il ne serait pas si mal...!), un exécutif associé à un législatif, l’un et l’autre indépendants..., mais laissons cela à une éventuelle discussion publique..., encore que nous pourrions également imaginer un pur et simple retour à la Quatrième où un Président inaugurateur de chrysanthèmes ne menacerait en aucun cas l’expression d’idiosyncrasies partisanes.

Il est quand même surprenant de constater que nous ne serons consultés que sur un détail, l’organisation même nous en échappant. Pourtant, la durée du mandat, c’est déjà une modification sous-entendue des rapports à la tête de l’Etat entre le Président, le Premier ministre et le Parlement. C’est aussi, toujours implicitement, une promotion de l’Assemblée nationale. Et quid du Sénat, du mandat des sénateurs, de leur rôle de représentant des collectivités locales ? Est-ce la veille de la revanche des "monocaméristes" sur les "bicaméristes" ? Est-ce une nouvelle conception de la décentralisation ?

Comme quoi, le passage de sept à cinq est loin d’être cette mesurette que l’on voudrait nous faire croire.

IMMIGRATION, NATURALISATION, INTÉGRATION ! QUID DE LA NATION ?

Le débat est récurrent. Quelle attitude adopter vis à vis de l’immigration, légale ou clandestine ? Quelle attitude adopter vis à vis des résidents, les "clandestins" comme les "réguliers" ? Comment les accueillir, comment envisager leur entrée dans le groupe ? A quelles conditions, au prix de quels devoirs ?

Là aussi, les problèmes que soulève cet extraordinaire flux de populations auquel nous assistons depuis des décennies et qui se renforce à mesure que de plus en plus de nations régressent ou n’arrivent pas à progresser, ne sont pas aussi simples que de bons esprits tendraient à nous le faire croire, sinon à nous l’imposer.

C’est faire preuve d’une rare arrogance que de considérer que notre modèle social est à ce point performant qu’il va de soi que tous les peuples de la terre convergent vers l’Occident dans le but unique de s’y assimiler. La plupart des immigrants, et c’est le moindre des droits que nous pouvons leur reconnaître, n’ont strictement aucune inclination à abandonner leur culture, leurs traditions voire leur mode de vie quotidien. Ils viennent chez nous, et c’est dans la logique des choses, car ils espèrent trouver ici des conditions de vie que leur pays d’origine n’est pas en mesure de leur assurer. Ils ont d’autant plus de raisons d’être déçus de notre attitude à leur égard que personne jamais n’a pris la peine de leur indiquer avec clarté que des us, des coutumes et des traditions constituent l’assise d’une société (il faut bien reconnaître d’ailleurs que dans cette civilisation des "droits", les autochtones eux-mêmes -la plupart d’entre nous- ont réduit la notion de devoir à sa plus simple expression). Appartenir, c’est aussi admettre la primauté de ce système de valeur sur tout autre.

L’incompréhension réciproque, les revendications antagonistes, la recherche qui se développe d’une reconnaissance sociale, constituent autant de facteurs dont la considération semble complètement ignorée. Ce n’est pas vrai qu’il s’agisse d’une simple question de justice et d’humanité. Les brassages plus ou moins réussis de populations d’origines socioculturelles, aussi lointaines les unes des autres, auront à terme une influence profonde sur l’aspect que prendra notre communauté dans les années à venir.

La question n’est pas de savoir si nous sommes pour ou contre. Au point où nous en sommes, il s’agit d’une fatalité au sens que Rome donnait à ce terme. Le problème est de savoir si nous allons nous préparer à une société multiculturelle (une kyrielle de langues et de patois, tous reconnus, des lois appropriées et multiformes, une justice sur mesure, des organisations de la famille et des communautés variables selon les origines des impétrants) ou si nous allons continuer à nous gargariser d’une aimable fiction, celle de l’intégration républicaine. Les commandos ne se font pas de telles illusions qui militent pour l’attribution de la citoyenneté à tous les clandestins et, déjà, à la reconnaissance des communautés par attribution de quotas de représentation. Et nous nous réveillerons un jour dans un climat de dissensions ethniques aux règles duquel rien ni personne ne nous aura préparé.

Là encore, la lente dissolution de nos habitudes, la perte de valeur de la loi, l’adhésion à un ensemble de règles qui font la cohésion sociale, transforment notre cadre de vie dans le silence et l’indifférence de la plupart. Que se passera-t-il le jour du réveil ?

Là encore, nous évitons de nous poser le vrai problème : est-ce que la notion de nation, de peuple historique, possèdent encore un sens ?
Et l’immigration qu’elle soit contrôlée ou non, n’est qu’une facette du phénomène auquel nous sommes confrontés. Au moment où nos dirigeants, pas très à l’aise tout de même, tentent d’imaginer comment gérer une Europe de plus en plus vaste, bon nombre de nos concitoyens réalisent que l’appareil gestionnaire national n’est plus que l’antenne quasiment impuissante d’un monstre lointain, froid et bureaucratique.

ALORS ?

Nous avons délibérément choisi de ne relever que des problèmes qui mettent directement en évidence ce refus ou cette incapacité du groupe de poser cette question lancinante qui nous taraude en permanence comme une mauvaise migraine :

Quelle France dans vingt ans, demain en somme ?

A chaque instant, nous pouvons constater que notre modèle social est dépassé. Plutôt que de nous interroger sur une nouvelle cohérence, nous préférons inventer des replâtrages dont la qualité devient de plus en plus pauvre. Le plus facile mais le plus illusoire des procédés étant l’exaltation des "libertés publiques", acquises au détriment des "libertés individuelles". Pourtant que cela plaise ou pas, semble-t-il, à une majorité de nos "clercs", la question se pose chaque jour de manière de plus en plus pressante à chacun dans l’exercice le plus élémentaire de sa vie. Continuer à l’ignorer, ne nous mènera pas à l’anarchie, une forme supérieure du civisme et de la liberté individuelle, mais au chaos.

Peut-être qu’en nous posant cette question ferons-nous l’économie de quelque Général de Gallifret qu’une communauté de dirigeants affolés risque d’appeler au secours dans un avenir prévisible ? Avec un résultat d’autant plus aléatoire que les "fusillés" d’aujourd’hui n’auront aucun rapport avec les suppliciés d’hier... à commencer justement par l’absence de tout sens du martyre fondé sur un désir d’appartenance dont il n’est pas sûr qu’il soit aujourd’hui majoritairement partagé.

Cessons enfin d’imaginer que le mythe séculaire de la République une et indivisible, intégrante et distributrice possède une réalité. Acceptons que le monde change, qu’il a changé.

Avant un effondrement programmé, osons nous poser la question de notre avenir dans ses termes les plus crus.

Acceptons, pour commencer, qu’un nombre important de nos, comment dire, colocataires, ne parlent pas la même langue culturelle que nous et qu’ils n’ont peut-être pas envie d’abandonner la leur au profit de la nôtre.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 23 juin 2009 (Date de rédaction antérieure : juin 2000).