Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Moderniser, moderniser, moderniser ! Ce concert tient plus d’une incantation que d’un examen qui dépasse la poursuite d’économies pourtant indispensables. Mais une modernisation réduite à la poursuite d’économies ne peut être qu’un amas de décisions superficielles qui conduisent à des mesures passagères.


Chaque jour, chaque instant même, nous butons sur des inconséquences socio-sociétales. Parfois des détails qui n’ont pas de conséquence(s) réelle(s) sur notre vie quotidienne. Souvent, et de plus en plus souvent, des incongruités, apparemment des détails mais qui rendent nos vies quotidiennes insupportables. A les regarder de plus près, nous ne savons plus que penser : ces embûches sont-elles dues à l’incompétence de nos interlocuteurs (trices), à l’expression d’une malignité, à la projection sur le présent d’idiosyncrasies développées dans le passé ?

Nous allons partir en vacances sinon interrompre passagèrement nos activités professionnelles. Chacun sait que l’oisiveté est mère de tous les vices : elle nous permettra de constater toutes ces insuffisances qui passent généralement inaperçues dans le flot de nos préoccupations journalières.

Voilà trop longtemps que les "Humeurs", sans doute parce que nous avons trop mangé de raisins verts, ont les dents agacées. Aussi, entre deux considérations sur les origines de la crise, l’aphonie des oppositions, la substitution des informations par un déluge de nouvelles, nous pensons qu’il n’est pas vain de nous arrêter l’instant de quelques pages sur les mille et un "empêchements" qui bornent et bordent notre recherche de tranquillité.

LE RÈGLEMENT

En fait, la modernisation d’un Etat, si elle présente bien évidemment des aspects techniques, est avant tout un problème de politique, pas un problème poltique. Cela signifie qu’il ne s’agit pas de défendre telle ou telle autre idéologie mais de se poser la question de "l’à quoi ça sert de l’Etat ?", étant entendu que nous vivons dans une économie dont les caractères , fussent-ils critiqués, vilipendés même, rendus responsables de tous les échecs, à laquelle pourtant personne, jusqu’ici, ne semble présenter de substitut viable. Il est vain de contester que la survie de la société ne passe pas d’abord par des ventres pleins et des toits protecteurs. Le rôle de l’économie est de répondre en premier à ces nécessités fondamentales. Il ne sert à rien d’assurer le salut d’âmes qui ne peuvent s’exprimer faute d’énergie. Personne n’est plus terrifiant que ces bonnes âmes qui savent mieux que quiconque modéliser le bonheur des autres jusqu’à tenter de le leur imposer. En fait leurs "bonnes intentions" finissent toujours par flirter avec le totalitarisme.

Cela dit, tout bouleversement de l’organisation matérielle de l’Etat entraîne, ipso facto, des modifications plus ou moins fondamentales des missions, des conditions quotidiennes d’exécution, des rapports entre individus ainsi, et c’est sans doute le point le plus pesant, du comportement des agents de tous grades.

Les exemples sont nombreux, aussi bien dans le passé ancien que le plus récent, de réformes de bon sens à la mise en place desquelles les personnels se sont opposés bien souvent avec succès.

Avant de consacrer quelques moments au "mode d’emploi" d’une entreprise de modernisation de quelque groupe que ce soit, examinons en le champ d’application éventuel.

A tout Seigneur, tout honneur : l’Etat d’abord qui à force de crouler sous les effets dévastateurs d’une diarrhée législative ne parvient plus à gérer l’application des textes qu’il édicte. Certains s’effondrent même sous le poids de productions antérieures, soit qu’elles aient été oubliées, mal lues, mal rédigées, d’autres, tout simplement parce qu’elles sont devenues obsolètes.
Avant même de citer quelques unes de ces dispositions, une première question :

• Comment se fait-il que le Parlement (l’Assemblée nationale ou le Sénat ou les deux, peu importe) ne comporte-t-il pas une commission permanente dont la fonction est de reprendre l’ensemble des textes législatifs, seraient-ils des monuments du patrimoine, et de proposer la pure et simple annulation de
ceux qui n’ont plus d’intérêt qu’historique ?

Il est quand même curieux de constater que nous préférons créer des dérogations à un texte donné plutôt que d’en tirer immédiatement le sentiment qu’il a été, selon les cas, sans grands rapports avec les situations actuelles, probablement mal pensé, mal conçu, trop ciblé et en contradiction avec une optique plus globale et, en prime, mal rédigé. Evidemment, ce genre de travail paraîtrait moins exaltant que de vaticiner sur la nomination d’un ministre de la culture ou d’ironiser sur le départ d’un autre… mais combien plus utile. La France, nous dit- on, a besoin de modernité, d’être dépoussiérée, de se mettre en ordre de marche pour entrer dans les siècles à venir avec quelques chances d’être dans les premiers rangs des nations "développées". Est-ce que cette remise à jour de l’appareil réglementaire ne devrait pas constituer la première étape de cette libération ?

En fait, l’entreprise privée dont les acteurs sont tout aussi réticents que les serviteurs de l’Etat, est obligée de tenir compte des conditions nouvelles, parfois totalement imprévues. Cette nécessité d’une adaptation permanente et son exercice sont le seul garant de sa pérennité. Cependant, les cas sont nombreux où, faute d’esprit d’entreprise et de lecture du présent, des entreprises de toutes tailles et de tout rayonnement disparaissent sans laisser même de traces dans nos souvenirs.Qui se souvient de Lip, de Schneider pour n’en citer que deux parmi des dizaines ?

Le cas du domaine de l’Etat est différent en ce sens que les notions de bilan, de compte d’exploitation, de gestion équilibrée, sont jusqu’ici restées inconnues dans le monde de la fonction publique. Il y a sans doute un grand nombre de raisons à cette inconséquence mais l’une de plus importantes, probablement, est la curieuse conception que nous avons tous de l’Etat, celle qui transparaît à travers les discours des uns (unes) et des autres qu’ils (elles)
soient critiques ou laudateurs.

[Un exemple ? Le déficit de la Sécurité sociale ! Dès lors qu’un gouvernement, quel qu’il soit tente, d’en réduire le montant, il est tout de suite soupçonné, puis accusé dès la première mesure, de s’attaquer à un pilier fondamental de la démocratie et de la justice sociale. Il est clair qu’aux yeux de la plupart, au nom d’une idéologie primitive du partage, le déficit de la Sécurité sociale est synonyme du règne de la démocratie. Pourquoi cette aberration ? Tout simplement parce que l’édifice de la protection sanitaire a été fondé sur une idée simpliste, généreuse peut-être, mais complètement folklorique :

Puisque les "riches" ont le droit d’être malade, une démocratie prouve son souci de justice sociale en l’ouvrant aux "pauvres" !

Outre que l’idée originelle est le prototype-même de la fausse bonne idée –on aurait pu bien plus justement dire : puisque les riches jouissent d’une meilleure santé, une démocratie se doit d’en assurer les conditions à tous, même aux "pauvres"- la conséquence immédiate de ce non-sens sanitaire est de conduire sur l’instant à un déficit sans cesse croissant de l’organisme compétent qui devient ainsi la preuve manifeste du règne d’un monde de la solidarité et de le justice. Il ne s’agit pas d’assurer à tous la meilleure santé mais de leur apporter le même espoir de guérison, ce qui n’a rien à voir. La conséquence immédiate en est qu’il ne peut y avoir de politique de santé. Par contre nous pratiquons une politique de la maladie. Une politique de santé exige la participation de la population, chacun, chacune de nous, en est un élément actif. Une politique de la maladie "prend en charge" des êtres passifs qui, à la limite, ne peuvent, même, se sentir parties prenantes du dispositif. Toute tentative de réforme ne peut donc exprimer qu’une volonté d"économie qui se traduirait pas une dégradation du système.

Et l’on assiste à ce paradoxe que la médecine française jouit d’une estime internationale mais, c’est un truisme de le constater, qu’elle soigne mal.

Comme quoi, l’origine du problème est dans une expression irréaliste de "l’à quoi ça sert ?" ! Une réforme de la Sécurité sociale ne sera possible que dans la mesure où, collectivement, nous en reformulerons les objectifs et que la prévention ne se bornera pas à signifier que nous cherchons à diagnostiquer au plus tôt une affection handicapante. Mais cette remarque est vraie dans tous les domaines de la gestion de l’Etat.]

C’est là toute la distance qui sépare un discours politique, sa formalisation stratégique d’une agitation tactique. Ce passage de slogans dont le plus vide est "des crédits des locaux, des maîtres … (entendez des enseignants, du personnel soignant, des postiers, des inspecteurs des contributions, bref des emplois publics)" qui ne s’attachent qu’aux "comment ?" sans jamais suggérer le moindre "pourquoi faire ?". Comme si la dépense allait de soi et que son engagement tenait lieu de justification.

Une réforme, pour être tentée et poursuivie avec quelque chance de succès, exige de suivre une méthodologie qui ne laisse rien au hasard. Sa recherche doit avoir une justification, son objectif, un objet, sa mise en œuvre, une règle du jeu. Enfin, et c’est probablement le plus important : une réforme est menée par des individus, elle sera appliquée par des individus pour l’amélioration du sort quotidien ou à terme d’un grand nombre d’individus (parmi lesquels d’ailleurs ceux qui l’auront conçue, ceux qui l’auront menée et, bien évidemment, ceux qui sont les bénéficiaires). Tout le succès repose donc sur la participation collectivement organisée de ces trois univers

POURQUOI FAIRE OU L’ÉTAPE ZÉRO D’UNE RÉFORME ?

Le choix d’une politique, sa formalisation en stratégie constituent le problème majeur que rencontrent les démocraties. Pourquoi ? Parce que, soumis à réélections régulières, les dirigeants ne peuvent avoir d’horizon que le temps qui sépare deux consultations populaires. Quelle que soit la qualité d’une vision, si le temps manque de la réifier, elle ne dépassera jamais le stade d’une aimable réflexion (ce "wishful thinking" des anglo-saxons).

Ce handicap, déjà pesant en temps normal, devient dramatique dès lors qu’une société fait face à des bouleversements que le modèle courant n’est plus en mesure d’interpréter. Il ne faut jamais perdre de vue qu’un modèle est une construction intellectuelle relativement grossière qui permet d’interpréter des situations prises dans leur ensemble. La vie quotidienne appelle des ajustements constants qui conduisent à une appréciation "plus fine" des résultats de l’observation quotidienne et débouchent sur l’action. Cependant, les relations entre l’appareil d’interprétation et la "réalité" sont
lâches. Aussi la distance entre la représentation de la situation qu’en donne le modèle et le déroulement des événements peut devenir tellement grande que l’une et l’autre n’ont plus de rapports. La "machine" devient incontrôlable, l’horizon, illisible et les idéologies, ces repères, s’effondrent. Il ne reste alors plus qu’à gérer les affaires au jour le jour sans prévoir même si ce qui a été décidé aujourd’hui ne sera pas complètement inadapté demain.

[Le problème ne se pose pas dans les mêmes termes en ce qui concerne les entreprises, en tous les cas pour celles qui sont dirigées par des entre- preneurs. La durée d’une mandature d’un dirigeant n’est pas aussi directement liée à ses performances immédiates : l’avenir ne se mesure pas en mois et les évolutions même si elles sont, là comme ailleurs, lentes,, leur évaluation est plus facile. C’est tellement vrai que lorsqu’un groupe en difficulté, fait valser ses responsables sur un rythme endiablé, le résultat le plus courant est sa disparition. Une absence de politique, donc de stratégie est rédhibitoire. N’oublions jamais que Napoléon Bonaparte, ce tacticien génial a gagné quasiment toutes ses batailles… mais qu’il a perdu sa guerre !]

Dans un premier temps, "on" tente de colmater les "fuites" en gérant au mieux chaque événement sans être capable de prévoir, d’où l’avalanche de mesures, de décisions, de règlements dont les effets sont de plus en plus superficiels, de plus en plus limités.

Quelle conduite adopter ?

• Gouverner à vue, quitte à changer d’avis et de mesures sans cesse. Le but est de maintenir le navire à flots, c’est-à-dire de gérer les événements en temps réel.

• Revenir aux "fondamentaux" , c’est-à-dire se poser et poser aux sociétaires les questions les plus élémentaires à commencer par celle du "pour faire quoi ?"

Moderniser l’Etat, c’est donc avant tout réfléchir sur sa mission dans une société devenue incompréhensible. Dans le désordre actuel et la poursuite inéluctable du délitement socio-sociétal dont nous vivons chaque jour l’approfondissement, nous n’avons pas le choix. Si nous voulons survivre, il ne nous reste qu’à entreprendre ce travail de refondation tout en continuant à "ramer". Les idéologies (l’idéologie, plutôt, toutes les autres ne se sont développées que par rapport à… !) étant obsolètes, les modèles qu’elles suggèrent ne sont plus opérationnels.

Alors ? Alors "go to the matresses… !" comme disait le héros du "Parrain", sollicité dans une situation analogue. Tous les secteurs de la vie sont concernés. Qu’il s’agisse du travail, de la santé, de la formation, de la vie en commun, de la nourriture, des loisirs, de l’organisation de la vie, rien et personne ne peuvent échapper à cet examen qui sera rendu d’autant plus difficile en l’absence d’autres références que celles des habitudes. Le seul critère acceptable est une réponse indiscutable à cette unique et lancinante question de "l’à quoi ça sert ?".

Comment commencer ? Par un grand débat national à travers la presse, la radio, la télévision, la toile. Qu’importent l’orthographe et la syntaxe (après tout, ce ne pourrait être pire à ce niveau-là que le journal télévisé le plus banal), l’important serait de participer.

Le sujet ? Changer la vie !

Comment opérer ? Voici quelques grandes causes : le travail, l’emploi, la santé, la formation, la vie quotidienne, la justice, les transports, la santé, l’hôpital, l’habitat, l’information, la manière d’être écouté, la mise en œuvre de décisions, le progrès, l’évolution, les rapports aux autres nations… A propos de chacun de ces sujets, y compris de ceux dont vous souhaitez ajouter la remise en cause, faites une liste de vingt points d’agacement. Choisissez les dix qui vous paraissent les plus fondamentaux et en face de chacun, imaginez une solution. Ne vous censurez pas. Cela fait, transmettez le résultat à l’adresse indiquée (radio, télévision, journal, adresse électronique).

A parier que le résultat en sera surprenant. Surtout, et pour la première fois depuis longtemps ; nous aurons toutes et tous le sentiment de pouvoir nous exprimer avec une forte probabilité d’être pris en compte. La politique, la recherche de ce "pourquoi faire" qui seul peut mobiliser les sociétaires, est une vision. Cette vision n’est en fait que la synthèse des désirs collectifs. La discussion qui naîtra de la confrontation de ces cris individuels conduira toutes les organisations (élus, syndicats, associations), formelles ou pas, à proposer des visions d’avenir. Il ne fait pas de doute que si toutes seront différentes, voire complémentaires, il n’y en aura pas d’incompatibles. Quand on part des "fondamentaux", il n’est pas de pollution idéologique possible. Débattues au sein d’une assemblée représentative de la collectivité, elles seront vite réduites à une synthèse opérationnelle. Celle-ci aura probablement le caractère commun de ne comporter que des propositions universellement intelligibles qui se distingueront par l’absence de vœux pieux et de déclarations gratuites. Inutile d’insister, nous avons tous appris à masquer des manques d’imagi-nation par des envolées lyriques et irréalistes.

AU TURF, SOCIÉTAIRES !!!

Pour une fois, le "dit" sera né des expressions d’un grand nombre grand nombre, c’est-à-dire qu’il aura été le résultat d’une participation. La vision collective réifiée par le résultat sera le fait de tous, une matérialisation de l’appartenance. Elle constituera immanquablement la synthèse de nos aspirations socio-sciétales. Aussi la "votation" qui suivra permettra à chacun, à chacun, de se reconnaître dans la vision proposée. La mettre en œuvre sera ipso facto l’affaire de tous. Qui pourrait socialement, sociétalement, revenir sur sa parole exprimée sans s’exclure à jamais du groupe ?

Cela fait, nous aurons défini, choisi et nous nous serons approprié les objectifs à atteindre. Nous aurons au passage construit une nouvelle manière d’organiser la nation et retrouvé des raisons de vivre ensemble.Mais cela n’aura été qu’une partie du travail, certes indispensable parce qu’elle nous aura apporté le "pourquoi ?" et le "où ?", c’est-à-dire que nous aurons choisi une politique et défini la stratégie correspondante, mais il faudra alors les mettre en œuvre et matérialisé les "comment ?"

Il ne suffit pas de brailler, il faut actionner l’huile de coude. Finies les revendications de droits, il va falloir recommencer à se poser la question des devoirs. Au lieu de brandir ses attentes de l’Etat, c’est-à-dire de plonger sa main dans la poche de l’autre, commencer par se demander que puis-je pour tous ? Le fonctionnement harmonieux d’un groupe ne repose pas sur la charité des uns vis-à-vis des autres mais sur la participation de tous. Il est possible que les emplois structurés à vocation individuelle manquent mais qui pourrait nier le besoin cruel de bras pour effectuer des tâches qui ne s’institutionnaliserons qu’à la longue. Et quand bien même celles-ci prendraient la forme d’ateliers nationaux, la dignité de chacun ne mérite-t-elle pas de remplacer une main tendue, serait-ce même au guichet de l’Etat (une fiction commode qui cache le recours au voisin), par un acte au service de la communauté ? Commencer par effacer une solidarité dont le sens véritable est charité par une solidarité qui est échange : tendre la main en offrant ce que l’on peut offrir.

Bref, une autre conception de la vie en groupe, de la vie du groupe. Des considérations qui relèvent de l’utopie. Du moins à l’instant présent où, dans cette vague d’ignorance et de refus de l’autre, nous ne parvenons même pas à être réellement égoïstes. L’égoïste, en effet, se préoccupe uniquement de son présent, voire de son avenir : aussi est-il parfaitement conscient qu’il pourrait être amené à faire appel à son voisin, aussi prépare-t-il cette éventualité en le respectant. Ce qui est complètement différent du comportement manifesté par la plupart dans tous les compartiments de la vie.

Allons, des conceptions réactionnaires baignées dans un univers d’utopie ! Sans doute est-ce notre choix de ne pas mourir idiot !

Qu’en pensez-vous ?


lundi 13 juillet 2009 (Date de rédaction antérieure : juillet 2009).