Licenciements ? Un management intelligent ou une incompétence entrepreneuriale caractérisée ?

Formés dans des écoles prestigieuses (ou supposée telles), un nombre important de dirigeants ont perdu le sens de l’entreprise et oubli", s’ils ne l’ont jamais su, que la richesse fondamentale d’une entreprise réside dans la qualité de son personnel. Un plan social est une saignée : un remède déjà délicat à utiliser en temps normal, en période de crise c’est le plus sur moyen de mourir guéri.


Chaque jour nous apporte son contingent de licenciements. C’est la
crise ! Du moins est-ce la justification la plus courante des plans sociaux qu’un grand nombre d’entreprises mettent en œuvre.

Pourtant, parallèlement à ces destructions de l’appareil productif, d’autres entreprises trouvent non seulement les moyens de conserver leur personnel mais aussi, plus souvent que nous semblons le croire, d’embaucher.

Pourquoi ? Mais pourquoi quoi ? Pourquoi licencie-t-on ou, plutôt, pourquoi ne licencie-t-on pas ? L’existence d’un marché porteur malgré ces temps de récession(s), l’espoir de jours meilleurs, l’expression inattendue d’une philanthropie d’une autre âge ? Quelques réponses parmi des dizaines d’autres, toutes aussi peu convaincantes car elles portent toutes le même caractère de superficialité. Comme si nous étions, pardon comme si la plupart de nos entreprises étaient pétrifiées, incapables de réagir autrement que dans l’acceptation résignée des conséquences de la fatalité.

Mais au fait, le licenciement est un moyen, licencier est, par conséquent, un geste tactique. Il constitue donc la matérialisation d’une stratégie, elle-même expression d’une politique.

Dans ces conditions, un licenciement ne constituerait-il pas une manifestation indiscutable de l’échec d’une stratégie, c’est-à-dire de la faillite d’une politique sinon, même, de l’existence d’une politique ?

VU DE LOIN OU LE REGARD DU PÉKIN VULGAIRE

Rien n’est pire que la manifestation du "bon sens" quand son application se borne à la considération superficielle de situations quotidiennes.

[Par exemple :

• je fabrique des pièces d’équipement automobile en sous-traitance pour un "grand constructeur" ;

• c’est la crise et mon client ne vend plus autant de véhicules ;

deux cas de figure : "il" internalise… et "je" mets la clef sous le paillasson ou "il" réduit ses commandes, et "je" réduis mon activité… donc mon personnel.

Il suffit de remplacer ce secteur par un autre et nous avons une description quasi universelle des réactions patronales les plus courantes.]

Indiscutable, irréfutable ! Le docteur Watson lui-même ne saurait en douter. Alors, Sherlock Holmes !

Cette réaction, pourtant si commune sinon universelle, examinée dynamiquement, c’est-à-dire suivie dans le temps pour une entreprise donnée, conduit le plus souvent à des observations inattendues. Oui, en général le temps passant, à un plan "social" succède un autre plan "social", puis un autre (comme les plaines blanches de la retraite de Napoléon premier en 1812… avec le même résultat d’ailleurs, la défaite) jusqu’à ce que l’entreprise disparaisse. Une seule consolation, si le malade en meurt, les croque-morts le prononcent guéri ! Evidement, la mort des sous-traitants n’est, bien souvent, que le prélude de la mort programmée du donneur d’ordres… encore qu’il lui arrive de ressusciter sous une autre forme… mais pour quelle durée ?

Mais cette catégorie de "déboires" est loin d’être la seule. Nous l’avons citée en premier parce que la mode des externalisations est devenue un artifice de gestion depuis une dizaine d’années, accompagnée d’ailleurs par la manie des délocalisations. Artifice, manie, des qualificatifs outrés et outrageants ? Moins qu’on ne le pense si l’on observe les résultats discutables de la mise en œuvre de ces méthodes (incompréhensions culturelles, pertes de qualité, détournements de valeurs, de brevets, etc…). Soit dit en passant, ces démarches ne sont pas si éloignées de celles que pratiquent les distributeurs dans leurs rapports avec leurs fournisseurs et qui génèrent une atmosphère de conflits permanente (le cas récent du conflit du lait mais aussi les relations tendues avec les maraîchers, les producteurs de légumes, voire les pêcheurs). Non, les problèmes se posent dans nombre d’entreprises de tailles diverses, bien que le cas des multinationales revienne souvent en première page des quotidiens.

Et-il nécessaire de se laisser aller à la récitation des noms des victimes et d’évaluer le nombre de morts ?

Quels que soient les secteurs considérés, la "justification" est toujours la même, un retournement imprévu de conjoncture, une modification du comportement des consommateurs, l’absence de délai avant l’application de mesures d’économie. Bref, quels que soient les protagonistes, les "explications" sont toujours de l’ordre de l’immédiat, de l’inattendu et toujours sur fond de "culpabilité du marché". En un mot comme en cent, elles relèvent toutes de l’ordre de la tactique. Ni les entreprises qui fabriquent, ni celles qui participent indirectement à la fabrication pas plus que celles qui par leur place dans la chaîne de l’activité économique (création, financement, fabrication, distribution) pourraient "écouter" le consommateur quel que soit son niveau, personne ne semble dépasser des considérations immédiates. Les prévisions, quand elles existent, paraissent n’être que des extrapolations de situations antérieures ou présentes. Quant aux mesures recherchées et aux solutions proposées, celles qui sont le fruit de remises en question des démarches courantes sont le fait rarissime d’entreprises au fonctionnement non conventionnel. Là où l’écoute de la clientèle, la participation des personnels et l’examen raisonné des offres servent d’aiguillon permanent au renouvellement des offres.

Alors ?

LES CAUSES SONT NOUVELLES ET LES EFFETS, INATTENDUS

La recherche des coups, en politique comme en économie, traduit toujours une absence de vues à long terme. Tout se passe comme si une photographie du monde ayant été prise un jour, elle constitue une image permanente et définitive. L’entreprise ne vit plus de son projet de coller au désir du monde consumériste mais semble se contenter d’exploiter des "filons" anciens qu’elle entend repeindre aux couleurs de l’actualité. Cela signifie qu’au lieu de prévenir les idiosyncrasies du marché, elle se laisse gouverner pas les humeurs volatiles d’une clientèle sans perspectives socio-sociétales.

Toujours dans le "comment", jamais, ou si peu, dans le "pourquoi". Un exemple, encore un, les "Grenelles" se succèdent. Celui du jour, l’environnement, sa protection et la sauvegarde de la planète, n’est qu’une projection pessimiste d’un art toujours pratiqué avec enthousiasme, la prévision. Bien que les visions apocalyptiques promises, sinon offertes, n’aient jamais vu jusqu’ici la moindre réification, leurs avocats paraissent, en grande majorité, incapables de développer d’autres visions.

Mais les licenciements ? Au delà de la conjoncture, voilà des années que l’évolution des techniques a condamné des centaines de milliers de postes de travail, puis des métiers. Ces bouleversements en ont entraîné d’autres plus fondamentaux au niveau des comportements, des désirs et des choix aussi bien consommateurs que citoyens. Aussi les disparitions d’emplois attribuées à la récession se sont ajoutées à celles, "intrinsèques", dues à la mécanisation et à l’automation. Cette conjonction de destructions d’emplois, voire de métiers donc d’entreprises, a sans doute effacé la distance qui sépare les deux origines du chômage. Ce flou, s’il rend moins visibles des inadaptations aussi structurelles que radicales, empêche, et va parfois jusqu’à rendre impossible, toute réflexion relative à l’organisation et à la modernisation du système productif et marchand. Dans ces conditions, que remettre en cause, qui remettre en cause ? Quels nouveaux objectifs et quelles nouvelles organisations faut-il inventer pour remplacer un système défaillant parce qu’inadapté au bouleversement planétaire qui s’annonce ?

Inutile de tourner autour du pot : notre manière d’être organisés, nos objectifs, nos comportements, nos égoïsmes sont complètement inadaptés aux besoins mêmes que nous exprimons. Quelles que soient les mesures à prendre, elles dépassent le cadre d’un réajustement. Nous n’en sommes plus à "serrer les boulons". Chaque secteur doit être examiné à partir de son "à quoi ça sert" sans qu’aucun puisse être négligé ou son examen repoussé à d’hypothétiques "jours meilleurs" prolongeant l’avènement de lendemains qui chantent.

En l’occurrence, il n’est pas de secteur prioritaire car selon l’adage bien connu si parfaitement énoncé par Monsieur Prud’homme :"Tout est dans tout et réciproquement !". Pêle-mêle, pourquoi l’école, pourquoi l’éducation, pourquoi le travail, pourquoi le pétrole, pourquoi, pourquoi, bref, pourquoi une société ? Et cette remise en question doit s’accompagner des mesures conservatoires pour que la vie continue.

Bref, une appréciation d’ordre parfaitement général peut-être mais qui devrait gouverner chacune de nos démarches. Un credo, en quelque sorte, à appliquer de manière permanente.

DE LA THÉORIE À LA PRATIQUE

Un exemple, un peu folklorique, peut-être, mais qui pourrait engager à réfléchir.

Il y a une trentaine d’années, nous avons été consulté par la direction française d’une entreprise internationale spécialisée dans la fabrication et l’installation d’ascenseurs. Le bâtiment était en crise et, par conséquent, l’industrie était durement frappée. La direction souhaitait nous entendre, son P.- D.g. ayant eu l’occasion d’entendre parler de nous, entre la poire et le fromage au cours d’un de ces déjeuners professionnels où il arrive qu’entre pairs, on se laisse aller à soupirer sur la dureté des temps. Victimes donc d’un rétrécissement du marché, l’entreprise tentait de valoriser son armée de techniciens d’entretien itinérants en élargissant leurs interventions à l’entretien des portes de garage et autres matériels où l’électromagnétisme jouait un rôle important.

Reçu par le "patron" accompagné de son D.g.a., voici un résumé de l’entretien tel que le souvenir nous en est resté.

"Lui" : Avez-vous travaillé aux Etats-Unis ?

Réponse : Oui, je rentre d’ailleurs d’une année sabbatique passée chez I.B.M. 

"Lui" : Vous vous présentez comme un conseil en politique et stratégie d’entreprises. Voulez-vous, nous dire en quelques mots, d’une part ce que cela signifie et, d’autre part, en quoi vos conseils pourraient nous intéresser.

Réponse : D’abord, permettez-moi de vous demander quel est votre métier ?

"Lui" : Nous fabriquons des ascenseurs et je dois ajouter que nous avons de bons produits car les nôtres ne sont jamais tombés. Nous sommes donc de bons tôliers, de bons mécaniciens, de bons électriciens et nos équipes de maintenance sont performantes et mobiles. Notre métier est donc de fabriquer des cabines qui montent et descendent dans des cages, transportant des personnes et des biens. Le problème, c’est que le bâtiment est en crise et nos essais de diversifications ne nous donnent pas satisfaction. Il va falloir que nous envisagions une diminution de notre personnel et ce n’est certes pas de gaieté de cœur. Cela dit, je vous repose la question.

Réponse : Avant de vous en donner une réponse formalisée, reprenons votre situation. Vous êtes constructeurs, installateurs et gestionnaires techniques de boîtes qui se déplacent verticalement. L’utilisateur que je suis, est porteur d’un autre regard. Je suis sur un pallier, devant la porte, j’appuie sur le bouton d’appel et l’attends que la cabine se présente. Selon mon temps d’attente, je suis content ou non du service rendu. Tout en laissant de côté, pour le moment, une évaluation de ce que devrait être un indice de satisfaction en la matière, à mes yeux vous êtes avant tout des spécialistes du trafic dans un environnement de tôlerie, d’électromagnétisme, etc… Vous savez assurer et réguler la circulation de charges, de personnes ou de biens sur des distances relativement réduites et dans des conditions fixées par l’idiosyncrasie des utilisateurs. C’est là le cœur de votre métier, pas dans ces avatars de mécanos et d’électriciens. Il n’est pas surprenant que vos tentatives de diversifications sans être bien sûr, des échecs retentissants ne vous apportent pas de grandes satisfactions. Vous êtes exactement dans la situation d’un coiffeur qui, la mode étant des cheveux portés longs, se met à proposer de la manucure sans même changer d’outils de travail.

En tenant compte de cette approche, deux démarches sont possibles : soit vous attendez des jours meilleurs sans perdre trop d’argent en bricolant des portes de garages, soit vous envisagez les marchés qui relèvent de votre spécialité. Dans ce dernier cas, vous vous intéressez à collationner les situations où votre manière d’aborder le trafic des personnes et des biens, votre expertise en fait, peut avoir un intérêt. Vos cabines, par exemple, pourraient se déplacer horizontalement, épouser des pentes, que sais-je encore, franchir des obstacles… Mais attention aux portées, vous n’en êtes pas à jeter des câbles de téléphériques, l’expertise nécessaire n’est pas la même.

Ah oui, la politique, la stratégie ? Qu’est ce que "nous" savons faire exactement ? A quoi, cela peut-il servir ? Cela dit, sommes-nous capables dans un premier temps de conquérir les marchés qui s’ouvrent alors à nous, sans être obligés d’entreprendre des révisions drastiques de nos capacités de productions, personnels et matériels compris ? Là, sont les questions aux-quelles il nous faut répondre si nous voulons survivre. Pas dans l’accumulation prévisible de plans sociaux qui finiront pas nous laisser exsangues. La perte de personnels qualifiés, la destruction des équipes sont le plus court chemin vers la disparition de l’entreprise.

Je me suis arrêté là. Le Président et son Directeur général adjoint ne m’écoutaient plus, ils débattaient de savoir s’ils étaient des chaudronniers ou des spécialistes du trafic. Ils n’en débattent plus sans doute, l’un et l’autre étant à la retraite. Leur filiale, peu de temps après, fut vendue à un concurrent et a bientôt disparu.

Est-il besoin d’insister ?. Combien d’entreprises aujourd’hui pourraient éviter ces désastres ? A quel prix ? Celui d’élargir leur regard ! Mais la pusillanimité, le poids des habitudes, l’incapacité enfin de nombreux dirigeants à se remettre en cause, ne sont pas les causes uniques d’échec. Il ne suffit pas de clamer que l’entreprise repose sur le travail de son personnel, encore faut-il que celui-ci ne se désintéresse pas de son fonctionnement. Réclamer de meilleurs salaires, des indemnités de licenciement plus confortables, retenir éventuellement des dirigeants souvent irresponsables ou menacer de détruire sont autant d’attitudes de vaincus. Ne serait-il pas plus conquérant, plus conséquent aussi, de réclamer des informations, d’exiger une participation permanente à une réflexion collective. Nous le savons tous, des générations de "pros" ont "fait de la perruque", détournant à leur profit les circonstances en s’appuyant sur leur ingénuité. Qu’attendons-nous pour en faire profiter la communauté ?

Heuliez, par exemple ! N’y a-t-il donc qu’une hypothétique voiturette électrique à offrir pour sauver l’entreprise ? S’est-t-on posé la question de savoir de quoi sont véritablement capables ces ouvriers hautement spécialisés que l’on endort avec des rêves et une injection de fonds qui s’avèreront sans lendemains véritables ?

Les exemples sont multiples. Le succès des "autoentreprises" n’est-il pas le signe d’une extraordinaire richesse d’imagination qui ne doit rien aux "écoles" mais tout à la libération des esprits ? De tous temps des entreprises, plus imaginatives que d’autres, ont su utiliser les "boîtes à idées" à d’autres fins que la manipulation sociale. Elles ont su développer leur activité en recourant à la richesse créative de leur personnel. Sommes-nous devenus si amorphes et si peu confiants dans nos contemporains pour négliger leur participation éventuelle ?

Qu’en pensez-vous ?


mardi 4 août 2009 (Date de rédaction antérieure : août 2009).