Internet : de la réalité au mythe !

La toile aujourd’hui ? Le nec plus ultra de la communication ou le degré zéro d’une autre organisation du monde ? Une question qui mérite un peu de réflexion.


Il ne se passe plus de jours, voire d’heures, qu’Internet ne fasse les premières pages des médias de toutes natures. De son fonctionnement intrinsèque à ses contenus, en passant par ses différentes applications, rien n’échappe plus aux tentacules devenues monstrueuses que les Etats, semble-t-il, désespèrent de contrôler quels que soient leurs efforts et les alibis qu’ils avancent.

En sommes-nous déjà, comme l’imaginent déjà bien des internautes, à l’ère du réseau, des réseaux ? Ou bien, ne sommes-nous encore qu’aux balbutiements d’une société future, différente de ce que nous connaissons, au delà de tout effort d’imagination, déroutante et, finalement, encore inaccessible à la plupart ?

LE MYTHE

C’est parti !

Il n’est pas de jour sans qu’une "start-up" (une nouvelle plante) ne s’ouvre dans l’espoir de fleurir sous peu après avoir conquis les faveurs des boursicoteurs. Nous demeurons confondus devant cette passion soudaine tellement elle paraît incompréhensible. En effet, à y regarder de plus près, pour les uns toute cette "nouvelle économie" (en quoi peut-elle bien paraître nouvelle sinon que nous sommes passés du guichet et de la corbeille traditionnels au pianotage sur le clavier de nos micro ordinateurs et que nous avons remplacé nos téléphones par nos courriers électroniques) repose sur des espoirs de gains à venir dans les quatre ou cinq ans prochains. Pour d’autres, c’est le "super" catalogue, les "Trois Suisses", la "Redoute" ou "Quelle" à domicile. Avec quel succès et au nom de quels espoirs ?

Peu importe, apparemment il faut en être. Et les milliards volent (avant probablement d’être envolés) à la fois apportés par le vent de "nouveauté", la mode et, fort probablement, une cécité quant à la véritable signification et à la profondeur des bouleversements dont la "toile" est porteuse.

C’est parti !

La preuve en est que les escrocs pullulent. Des plus gros aux plus petits, via le décodage des écrits les plus intimes et des secrets les plus confidentiels, voire, tout simplement, le vol à la tire. Si la discrétion n’était impérative, la liste à dresser des multiples incidents, accidents et dysfonctionnements qui frappent l’ensemble des systèmes de transactions électroniques serait étonnamment longue. Et nous n’en sommes qu’au début....

Des paiements jamais suivis des livraisons correspondantes, des petites sommes prélevées de manière irrégulière sur des comptes choisis au hasard parmi ceux qui ont fait l’objet de paiements à distance, de petites escroqueries qui, pour minables qu’elles soient individuellement observées, n’en constituent pas moins, une fois le total fait, des mouvements de fonds majeurs. Que n’observons-nous pas ? Les escroqueries les plus minables n’étant pas, en fin de compte, les moins rentables.

Demain, pourtant, à en croire ces investisseurs, nous n’échapperons pas à la mécanique Internet. Déjà, le fait de s’abonner, à titre payant ou gratuit à un "portail", donne à chacun de nous une valeur marchande considérable (entre 20 000 et 50 000 francs selon des estimations d’origines mal définies et des modes d’évaluation relativement hermétiques) dont nous ne saisissons pas réellement la manière dont elle se constitue. Les hypothèses sur lesquelles reposent ces espérances semblent fondées sur la projection d’imaginaires proches des extrapolations dont Van Vogt ou Asimov (pour ne citer que ces grands ancêtres de la science-fiction américaine) n’auraient pas rejeté la paternité.

Combien de fois déjà, les futurologues nous ont-ils démontré leur incapacité à décrire le futur. Rien que de normal ! Nous ne reconnaissons leurs prévisions que dans la mesure où elles se déduisent logiquement de nos observations du présent. En l’occurrence, nous supposons, avec eux d’ailleurs, que l’avenir ne comportera aucun bouleversement scientifique, technologique, social et affectif majeur. Demain, à nos yeux, ne peut être que la continuation d’aujourd’hui car nous sommes incapables d’imaginer l’apparition de créateurs. Pas plus que nous puissions prévoir leurs inventions et les conséquences qu’elles pourraient entraîner.

L’Internet n’échappe pas à la règle. Dans la mesure où nous laissons échapper la signification profonde de l’irruption des progrès de l’électronique et de l’informatique, la dimension interactive du nouveau champ de communication qui s’ouvre à nous, nous échappe à peu près complètement. Nous sommes tellement habitués au "sens unique" de la communication que nous ne pouvons imaginer ce que va devenir une société où le fondement même de sa structure (la hiérarchie construite sur le savoir relatif de ses membres) sera dynamité par l’universalisation d’un " droit à la parole" devenu la propriété de chacun.

La folie Internet n’imagine qu’un commerce plus facile, qu’un choix encore plus étendu, que l’apparition de services plus adaptés (à quoi d’ailleurs, nous ne le savons pas trop), qu’une manière plus directe d’atteindre le consommateur. Elle ne se pose aucune question sur ce que peut être, sur ce que sera, ce consommateur devenu disert. Comment réagira-t-il quand, en mesure de donner son avis, voire ses exigences, il se heurtera au mur de l’incompréhension sinon du mépris de son interlocuteur ? Comment un fournisseur du futur envisagera-t-il la nécessaire, mieux encore l’indispensable, participation de son client-correspondant à la définition de tout nouveau produit ? Bref, comment un fournisseur (et ce mot englobe tous les secteurs de la société, de l’administration du groupe à la conception, la fabrication et la fourniture de tous les biens et services qui font la vie de chacun) va-t-il inscrire son action dans un monde de partenaires ?

Comment pouvons nous croire que cette possibilité, offerte sans but réel mais aussitôt saisie par de plus en plus d’individus, ne va pas bouleverser radicalement les comportements de tous et la forme même des relations interpersonnelles ? Et nous nous contentons d’imaginer que, toutes choses égales par ailleurs, ce système planétaire de communication va laisser inchangés les différents modes d’organisation socio-sociétale ? Quasiment immuables !

Notre structure actuelle sans nier explicitement l’existence de l’être en tant qu’individu tente de manière permanente de réduire au minimum ses libertés individuelles. Elle glorifie et accentue la notion de liberté publique qui permet de gérer des masses dans des cadres collectifs. Ainsi, nos administrateurs et la clientèle qui les accompagnent, les nourrissent et les phagocytent, peuvent-ils assurer la pérennité d’un système qui interdit l’expression individuelle d’un désir dès lors qu’il s’écarte d’un "politiquement correct".

C’est dans ce contexte qu’apparaît Internet, moyen universel de communication, qui permet à chacun de s’adresser à tous, au prix d’un investissement de moins en moins important. Sur l’instant, le contenu, c’est-à-dire l’information, est désacralisé. Sa constitution cesse d’être la propriété exclusive de certains pour devenir le choix de tous. Le droit à la diversité devient une évidence exprimée et le discours "sur" n’est plus qu’une fantaisie. Le médiateur, l’intermédiaire, le traducteur social des désirs du groupe qui n’était d’ailleurs le plus souvent qu’un imposteur, ne sont plus que des ombres qui s’effaceront peu à peu. Toute la structure sociale s’effondre.

Certes, nous n’en sommes pas là. De plus en plus souvent, pourtant, les pouvoirs publics, les organisations et les structures officielles se heurtent à des mouvements d’autant plus difficiles à contrecarrer qu’ils n’ont d’existence que virtuelle. A cet égard, le procès récent intenté à des possesseurs de cassettes à caractère pédophile constitue un excellent exemple d’une dérive même si celle-ci s’applique à des comportements dégoûtants et révoltants. En effet, après un lynchage médiatique qui ressemblait à s’y méprendre à la mise au pilori de nos ancêtres, la plupart des accusés en voie de condamnation ont été jugés sur la possession de "documents interdits". La plupart de ces "pauvres types" n’ont jamais tenté un début de passage à l’acte. Peu importe, notre société tellement terrorisée par l’impossibilité de contrôler le contenu des tuyaux s’en prend à ce qui finalement en l’occurrence s’apparente plus à un délit d’opinion qu’à une agression pédophile. Demain, sans doute, nos "chefs", prenant prétexte de ces dérives, certes répugnantes, tenterons de réduire l’exercice de cette liberté individuelle que nous venons d’acquérir.

Le mythe ? Un Internet qui ne changerait rien ! Un système de communication dont une gestion astucieuse ne mettrait pas en péril cette organisation sociale confiscatrice des libertés individuelles. Un Internet quasiment policé où l’interactivité se bornerait au droit accordé au pékin vulgaire de poser des questions auxquelles une bienveillante administration répondrait éventuellement en gommant toute allusion subversive.

Ce loup émasculé, devenu mouton s’en même s’en apercevoir, constitue sans doute l’objet idéal de l’évaluation qui fait les beaux jours de nos investisseurs. Non seulement l’objet d’ailleurs... dans certains cas, la victime même. C’est ainsi que les abonnés au téléphone fixe de France Telecom payent les extravagances de la compagnie en matière d’Internet.

LA RÉALITÉ

Hélas, cette belle construction intellectuelle et ces prévisions optimistes ne se retrouvent pas, ne serait-ce qu’en tendances, dans la réalité qui s’édifie sous nos yeux.

Hélas ?

Ce n’est pas sûr. Ce que nous pouvons distinguer, encore dans la pénombre, dans une éventualité de "possibilités" multiples, est assurément intéressant. A côté des grandes manœuvres des uns et des autres, de la concurrence entre MM. A. et P. en matière de luxe et de ventes aux enchères par exemple, toute une organisation se met en place. Le quotidien se traite de gré à gré, les citoyens s’entendent, commercent et échangent dans une liberté reconquise. Bien sûr, cela ne saurait durer tant il y a là d’intolérables manquements à la civilisation du prêt-à-penser mais certaines habitudes, l’exercice de certaines autonomies, l’acquisition de certains comportements, le tout sur un fond de responsabilisation et de civisme, ne pourront aussi facilement s’effacer. D’autres manières d’être, d’autres manières de faire, s’installent et s’installeront qui ne pourront à l’avenir être négligées par quelque forme de pouvoir que ce soit.

Il faudra bien, par exemple, que les livraisons soient garanties et les factures honorées même si elles s’inscrivent en dehors de circuits traditionnels. Il faudra bien que les informations s’échangent sans garantie aucune que celles des parties en présence. Bref, il faudra bien, il faudra bien.... que compréhension et confiance s’établissent entre des correspondants que rien n’aura familiarisé au préalable. Cela ne sera possible qu’au prix de l’acquisition de comportements nouveaux et de la mise en place de règles dictées par la pratique quotidienne, dépourvues de tout caractère technocratique. Mais il faudra aussi que ces "nouveaux citoyens" d’une "nouvelle économie" (dont les caractères risquent de ne pas être ceux de l’actualité) assument leur qualité et se chargent aussi de faire respecter leurs usages. La notion même de police changera de signification et de contenu.

En fait, nous nous trouvons dans une étonnante situation. Nous sommes en possession d’un moyen de communication, Internet, dont la richesse et les possibilités sont quasiment infinies. Sa forme et sa mise en œuvre "naturelle" sont telles qu’elles interdisent sa maîtrise par quelque groupe organisé que ce soit. C’est l’instrument rêvé de l’individualisme tout en étant le lien sans lequel il ne peut exister de groupe. C’est, à n’en pas douter, le champ fondamental de l’expression de l’équivalence entre individus, c’est, enfin, l’environnement matériel indispensable à la formation des réseaux.

Si le communisme, à en croire Lénine, était constitué par la conjonction de l’électricité et du pouvoir des conseils, la société des réseaux n’existera que par l’accompagnement d’êtres équivalents réunis par l’Internet... ou son successeur.

En attendant, toutes les tentatives de confiscation de ce moyen de communication par les spécialistes de l’information à sens unique se heurtent, et se heurteront de plus en plus, à une mobilisation des premiers rebelles. Les uns, cependant, n’interviendront que pour mettre en évidence les failles que le système hiérarchique présente. Ils seront combattus dans un premier temps, condamnés et éliminés sans pitié et sans considération de justice. Mais, très rapidement ils deviendront des éléments essentiels dans une lutte qui dépassera le simple contrôle des moyens pour atteindre la survie de la structure elle-même. D’autres, les "décrypteurs", pour ne pas dire les "hackers" s’attacheront à prouver matériellement que la notion même de contrôle n’existe pas. L’objectif de ce courant libertaire, même s’il ne se définit pas comme tel, ne peut être que celui d’une transformation sociale où l’engagement personnel, la responsabilisation de l’individu, sa libre association avec d’autres pour la réussite de projets communs, deviendront les bases mêmes du comportement social.

Comment ? Bien malin qui pourrait répondre. Il ne s’agit plus là de l’extrapolation d’un présent lui-même appuyé sur un passé dont nous connaissons tous les traits. La situation en gestation est complètement nouvelle, jamais tentée, sinon dans le récit de la Bible où le Décalogue, une constitution mythiquement délivrée par l’Eternel à des tribus sémites quelconques, fit d’elles le peuple juif, décentralisé, délocalisé, apparemment désorganisé et rebelle à toute autorité. La première et, semble-t-il, l’unique tentative de créer un peuple réseau.

Nous avons l’outil, il nous manque le comportement. Celui-ci s’acquerra peu à peu dans une succession d’essais, d’erreurs et de réussites. Quelle sera la forme que prendra la société des réseaux ? Imprévisible aujourd’hui, tout ce qu’il est possible d’en imaginer, c’est qu’elle sera multiforme et qu’elle naîtra d’un processus permanent d’invention. Sa stabilité, sans doute, sera assurée par la mobilité aussi intellectuelle, affective et matérielle que physique de ses membres.

En attendant, des groupes se formeront autour de projets locaux, se dissoudront au gré des besoins et des évolutions individuelles. Toujours en marge, cependant, du "politiquement correct" qui ne manquera pas de tenter de réprimer leurs activités et de détruire leurs constructions chaque fois qu’il y parviendra. Mais la relève sera prête pour le jour où le délitement de notre monde taylorien et de ses derniers avatars aura atteint le stade de la déliquescence complète, c’est-à-dire le moment où il ne pourra plus assurer la gestion de toutes ces libertés publiques qu’il aura peu à peu confisquées à l’ensemble des citoyens.

Alors ? Alors, il se pourrait bien que toutes les projections, les extrapolations et les évaluations de la valeur que nous présentons comme éléments futurs de la "nouvelle économie" rejoignent la conjonction de l’électricité et des conseils dans les poubelles de l’histoire.

Qu’en pensez-vous ?


samedi 8 août 2009 (Date de rédaction antérieure : avril 2000).