Information, in-communication

Des informations, des nouvelles ? Pourquoi faire ? Osons-nous seulement, nous poser la question alors que les mass media nous submergent d’une énumération quotidienne et interminable de "chiens écrasés" ?


Un festival ! La marée noire, la tempête, la listériose, la "cagnotte", la réforme de la justice et du C.S.M., les contrats de rente des enfants handicapés, la liste s’allonge tous les jours de ce que les médias les plus divers qualifient de "déficit de communication" . Comme s’il s’agissait d’une épidémie de maladresse(s), voire d’une incompétence discursive.

Le phénomène, pourtant, est à ce point général que la question se pose de la nature et de la qualité des informations qui nous sont fournies et des moyens par lesquels elles nous parviennent .

Incidemment se posent aussi toutes les questions relatives à l’existence d’une publication comme les "Humeurs stratégiques".

INFORMATION, COMMUNICATION, DÉFINITIONS

Plutôt que de commencer par l’exégèse des diverses définitions que nous offrent les nombreux organismes chargés de codifier le bon sens en oukases obscurs, revenons-en aux "à quoi ça sert", si intelligibles aux analphabètes administratifs que nous sommes.

Dans ce monde éminemment matériel où nous tentons d’évoluer harmonieusement, une information est avant tout un objet de consommation. Au sens le plus riche, le plus humaniste du terme, elle est tantôt outil, tantôt nourriture, tantôt matériau. Elle appelle, ou non, une information en retour qui peut aller d’un simple accusé de réception au résultat d’un traitement élaboré. Ce processus qui met en jeu un minimum de deux stations, jouant alternativement le rôle d’émetteur et de récepteur, constitue la communication. Les moyens techniques qui permettent la circulation des informations ou, si l’on préfère, l’organisation de la communication, sont généralement désignés comme "moyens de communication". L’expérience montre, en particulier si nous nous attachons aux derniers avatars de la technique, que la nature de ces moyens est loin d’être neutre. Mais nous y reviendrons par la suite.

Notons au passage que la réponse à la question :"qu’entendez-vous par moyen de communication ?" a totalement changé de nature au cours du demi-siècle qui vient de s’écouler. En effet, pour nos parents, voire pour certains d’entre nous, le terme désignait l’ensemble des moyens techniques qui permettaient le déplacement des biens et des personnes , du char à bœufs à l’avion en passant par la bicyclette, l’automobile individuelle, l’autocar, le camion, le train, le bateau, etc... Aujourd’hui , le progrès technique, celui des moyens de production comme celui du management des affaires et de la Cité, a quasiment virtualisé le déplacement des biens et des personnes et les moyens de communication que nous suggère la question proposée sont, à l’évidence, le téléphone (et toutes ses déclinaisons nouvelles), la télécopie, les liaisons hertziennes, les réseaux divers dont l’Internet, etc. Ce qui met en évidence, que l’information est bien de nature matérielle, fut-elle déclaration de flamme éternelle.

L’assurance simultanée des deux rôles essentiels à l’établissement d’une communication, l’émetteur et le récepteur, a donné naissance à toute une philosophie où domine l’idée d’échange. Cette "déification" de l’échange et, ipso facto, de toutes les notions métaphysiques qui accompagnent le terme, sont à la base de la création d’une étonnante ambiance de confusion au point que nous en perdons toute appréciation sur la nature et le rôle des informations que le système est supposé véhiculer.

Dans la mesure où il n’est pas de monde qui ne soit marchand, toute perte en ligne se traduit par l’appauvrissement de la communauté.

STRUCTURE SOCIALE, MOYENS DE COMMUNICATION ET NATURE DES INFORMATIONS

"Dis-moi qui émet, dis-moi qui reçoit... et je te dirai quoi émettre et comment !" , une formulation qui pourrait, et devrait d’ailleurs, voisiner avec la suivante : " Dis-moi qui émet, dis-moi qui reçoit... et je te dirai ce qui a été émis et pourquoi !".

L’information étant marchandise, elle n’existe que dans son "à quoi ça sert". La question immédiate est donc celle du "pourquoi" communiquer. La considération attentive de la structure de notre société nous apporte la réponse dès lors que nous constatons que l’à quoi ça sert du groupe est de "survivre en fabriquant mieux". Nous nous sommes, en effet, organisés au cours des âges pour répondre à chaque instant de manière plus performante à cet objectif si prégnant qu’il en est devenu implicite, fondateur et incontournable. Notre structure est une structure du "comment", essentiellement tactique. Elle est hiérarchique, ce que nous avons trouvé de mieux au cours de ces millénaires où nous sommes passés de la caverne au R.M.I., pour fabriquer des automobiles, des machines à laver et des poulets à la chaîne. L’information que son objet génère et qui sera véhiculée le long des circuits qu’elle suscitera sera, par conséquent, de nature tactique.

Comment ? Comme ça !

Tout est dit ! Le cadre, le type, la nature, le contenu même : ici, maintenant, à propos de tout et à propos de rien, ce sera un ordre à exécuter sur l’heure ou plus tard... à la réception d’un autre ordre, confirmant ou contredisant l’ordre précédent. Il sera véhiculé d’un sommet vers une base, l’émetteur premier en sera le "chef", le récepteur, l’exécutant. L’un et l’autre peuvent être des individus, des collections d’individus, des "vedettes" ou des anonymes, peu importe. Cependant, la fonction réceptrice de l’émetteur premier n’est qu’une excroissance incomplètement développée dans la mesure où elle ne peut enregistrer que des accusés de réception. De manière complémentaire, si l’on peut dire, la fonction émettrice du récepteur premier n’est qu’une excroissance incomplètement développée dans la mesure où elle ne peut émettre que des accusés de réception.

Toute autre combinaison serait fatale à l’organisation du système donc à la poursuite des objectifs assignés. Il est apparent qu’en système taylorien, la communication s’établit à l’initiative du sommet de la pyramide et que son contenu est essentiellement constitué d’ordres.

Cette loi est générale ! Du professeur dans sa classe qui inonde ses élèves (avec les meilleurs intentions du monde) du sirop du savoir constitué et indiscutable au ministre de la Justice qui tente d’ordonner à ses législateurs de voter son projet de loi, en passant par le médecin qui "ordonne" un traitement à son patient, par le journaliste qui dispense des "nouvelles", elles aussi indiscutables, à ses lecteurs impuissants, par l’appareil publicitaire, etc..., il n’est pas un secteur de notre vie quotidienne où arguant, explicitement ou implicitement, de notre position hiérarchique, nous n’exprimions d’opinion qui ne prenne, en, fin de compte, la forme d’un ordre.

Ne nous flattons pas d’être l’exception unique. Considéré sous cet angle, l’échange (cet échange si glorifié qu’on le croirait objet de cantiques) ne pourrait exister qu’entre deux ensembles égaux. Et nous avons tous constaté que l’égalité est un état constamment poursuivi et jamais atteint... d’autant plus qu’au delà de l’utopie, il est le fruit d’une négation de la réalité. Encore accepterions-nous une société d’équivalence, qu’il deviendrait probablement possible de s’entendre sur les propriétés relatives d’émission et de réception des uns et des autres. Mais cela supposerait que la société ainsi organisée se choisisse d’autres "comment" pour satisfaire ses "à quoi ça sert".

DE LA FORME

Et le problème se pose de la forme qu’il est nécessaire de choisir pour être perçu, lu ou écouté, nous n’osons dire pour être entendu, dès lors qu’il s’agit de véhiculer de la pensée, c’est-à-dire, dans ce monde si particulier, cet ordre étrange, immédiatement ressenti comme destructeur : "questionnez ce qui vient de vous être transmis, n’y cherchez aucun élément immédiat d’exécution, ne le rejetez pas avant d’en avoir savouré l’inattendu et l’anormal..." Nos amis les plus chers se sont posés, se posent encore la question. Elle est fondamentale sur le plan le plus général de la survie, au moins, de l’évolution, au mieux, du groupe que nous constituons et dont il n’est pas sûr aujourd’hui que le délitement en cours ne se termine pas par une pure et simple dissolution.

"Ecrire pour être lu" de notre ami J. CARLETTO (que nous ne pouvons nous empêcher à chaque évocation de rebaptiser "Ecrire pour être cru !") est une de ces tentatives. Des conseils judicieux, une expérience précieuse de la transmission de message relative à l’objectif poursuivi. En somme, une présentation intelligente des outils appropriés à une structure dont les membres, pour accepter une proposition, doivent être convaincus qu’elle leur vient d’une autorité, implicitement ou explicitement, hiérarchique. D’où la nécessité d’apparaître comme un expert, un maître sinon un gourou. A la limite, peu importe la qualité des propositions, de leur sens, il faut et il suffit d’avoir su choisir le "bon angle", la "bonne attaque", d’être parvenu à résumer en trois mots la complexité d’une pensée hésitante parce que différente et en perpétuelle évolution.

Facile ? Oh que non ! Il y faut du génie, à défaut de talent.

Que restera-t-il quand on aura lu les best-sellers de Madame FORRESTER ? Une interrogation quant à la qualité de ses lecteurs et un étonnement quasiment mystique devant son succès. Certainement pas des regrets et des récriminations quant à la triste époque qui, la triste époque où...! Il ne sert à rien de vilipender un succès, la réussite parle pour elle même. Et son contenu naît de ce qu’elle ne met en cause personne qui ne soit déjà séculairement dénoncé. C’est d’ailleurs pourquoi nos nouveaux philosophes se sont depuis toujours bornés à des essais d’utilisation de vocabulaires étrangers à leurs lecteurs habituels (à leur sémantique personnelle aussi, d’ailleurs. Qui se souvient des "Impostures intellectuelles" de Sokal et Briquemont ?) sans tenter même de bouleverser la perception qu’ils peuvent avoir du monde.

RETOUR SUR LE "FESTIVAL"

Dès lors qu’une situation apparaît où le besoin existe d’aller au-delà de l’émission des éléments nécessaires à l’exécution d’un ordre donné, la structure est incapable de répondre à l’attente de ses "administrés". La hiérarchie demeure et se retrouve figée dans une relation de type fournisseur-client par exemple. Celui qui produit, qui vend, dirige en fait parce qu’il sait (à tout le moins, il est supposé savoir).. Il "écrase" automatiquement son interlocuteur par sa connaissance technique. Aussi attendons-nous de lui, un antidote à notre angoisse qu’il est incapable, par construction, de nous apporter.

La Compagnie TotalFina était désarmée devant l’inquiétude et l’angoisse générées par le naufrage de l’Erika. "Les mots pour le dire" n’appartenaient pas à son univers. Les dirigeants de l’Etat eux-mêmes n’ont pas été plus adroits. Mais pouvaient-ils l’être ? Oui, peut-être, compte tenu d’une certaine perception de l’art de gouverner. Mais ce n’est pas sûr.

Même impuissance dans le cas de la tempête mais cette fois avec une correction automatique due à l’expression de l’émotion populaire face à l’absence des dirigeants politiques.

Lorsque le ministre de la Justice intervient sur les ondes (Europe 1) pour dire sa déception de ne pouvoir obtenir un vote positif sur le projet gouvernemental de réforme constitutionnelle, il n’est question que d’une "dénonciation" de l’attitude de l’opposition. Il n’y eut ce jour là, pas plus que d’autres, une quelconque allusion au contenu lui-même, au rôle qui lui était assigné et aux conséquences de toute nature des dispositions proposées. Bref, une présentation du pourquoi, du dessein dans sa globalité. Les auditeurs que nous étions étaient invités à un acte de foi. Il était clair que nous ne pouvions comprendre. Aussi il était inutile de tenter de nous donner quelques explications qui dépassent le "nous avons raison et ils ont tort".
Quant à l’affaire de la "cagnotte"... Il y aurait matière à un traité. Du choix du vocabulaire utilisé à l’objectif démagogique assigné à la chose. Il est clair que le citoyen, parfois contribuable, est incapable de saisir les principes les plus élémentaires d’une économie domestique.

D’une manière générale, l’information ne peut être détachée du système qui la génère et des moyens de sa circulation. Encore et toujours : notre société est organisée pour fabriquer mieux et le système de communication qu’elle a créé au cours des siècles n’est pas adapté à quelque autre forme que celle de l’ordre.

La mise en forme "pour être lu" a pour objectif de permettre à un message "informationnel" d’être perçu mais pour y parvenir, elle donne à la pensée exprimée l’allure d’une affirmation. Quelle que soit l’intelligence de la présentation, le système la prend en charge et "gomme" soigneusement tout aspect novateur qui pourrait mettre en cause sa performance. Le lecteur n’accepte en fait que ce qu’il "connaît" déjà, son accord et son intérêt étant renforcés par une forme qui reconnaît son existence.

L’une des caractéristiques du phénomène Internet (bien qu’il ne représente qu’un des aspects du bouleversement radical en cours) c’est qu’il donne la parole à des individus ou à des groupes dont la finalité n’est plus l’exécution de tel ou tel projet. L’aspect généralement interactif du processus rend les interlocuteurs équivalents parce qu’il introduit une mécanique de participation effective. Nous passons d’un monde où l’information transmise présente un contenu immédiatement opérationnel reçu dans un état d’obéissance à un univers où l’aspect conceptuel des données devient essentiel. Nous quittons un monde de nature tactique où règne le "comment" pour atteindre un univers politique et stratégique organisé autour du "pourquoi" et du "où". Mais ce type de fonctionnement ne peut s’exercer que dans le cadre d’un modèle social dont la caractéristique principale est d’être fondé sur l’invention permanente. La société taylorienne exige un mode de pensée dominant approprié, le mode de pensée déductif ; cette société de l’invention vers laquelle nous ne manquerons pas de tendre ne se développera que par la pratique du mode de pensée inductif. Une organisation apparemment antinomique de celle qui nous administre aujourd’hui où la pratique de l’invention suppose déjà d’entrer en rébellion contre son environnement même le plus éloigné.

Inventer ou périr, nous l’avons déjà dit.

Peu à peu se crée un décalage entre une aspiration de plus en plus profonde à "comprendre" et un système dont l’objectif justement était d’éviter, autant que faire se pouvait, d’avoir à répondre à quelque question que ce soit. Hier encore, la contradiction pouvait être ignorée dans la mesure où "l’autorité" créait des conditions matérielles d’existence acceptables par la plupart. Aujourd’hui, la faillite de l’organisation devient chaque jour plus apparente... et le questionnement, plus pressant ! L’utilité d’une structure hiérarchique pérennisée devient discutable et le modèle de communication sur lequel elle reposait jusqu’ici, rejeté par des sociétaires de plus en plus nombreux. Mais ce processus n’en est qu’à ses débuts. Il ne suffit pas de critiquer le contenu d’une information, encore faut-il être capable de gérer une information porteuse d’un autre sens que purement directif. Et d’accepter, par conséquent, tout ce que ce nouveau protocole porte de responsabilité individuelle et de reprise en charge de son destin par chacun d’entre nous.

Alors, faut-il rendre plus facile et plus "digestible" le texte des "Humeurs stratégiques" ou continuer, inlassablement, au risque d’encourir le reproche (généralement amical), d’exposer une pensée plus ou moins pertinente mais toujours sans concession en exigeant du lecteur un effort d’ouverture ? Faut-il continuer à écrire pour une minorité et d’accepter, en contrepartie de ce "plaisir", une diffusion faiblement économique, tout en geignant sur "la dureté des temps" ?

La question se pose et nous aimerions bien, après tant d’années où la plupart d’entre vous n’ont jamais manifesté leur(s) sentiment(s) que vous acceptiez de présider à notre mort comme à notre vie.

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 9 août 2009 (Date de rédaction antérieure : mars 2000).