La violence est le langage de la non-société

Et si la violence n’était que la manifestation d’une déshérence de la société ? Elle ne serait plus alors que le langage d’un "indéfini" socio-sociétal. La réprimer ne serait qu’une pauvre tentative de maintenance, naturellement vouée à l’échec.


Le plus grand danger de la théorisation en matière de sciences humaines réside en ce qu’elle essaye de modéliser de manière universelle des comportements dont les origines et les significations sont multiples. La tendance se développe alors de martyriser les faits quotidiens afin d’en faire autant d’illustrations du modèle. Chaque fait aberrant est immédiatement classé comme "exception" et, selon l’adage bien connu, devient ipso facto confirmation.

Le dieu J.J. Rousseau, en prime, fonde l’angélisme du regard de la plupart, alibi qui permet d’échapper à l’admission d’un être humain violent, prédateur dont la sagesse, presque toujours, naît de la peur du gendarme.

Sommes-nous donc les victimes d’une société à ce point abstraite que nous oublions que tous nous en sommes les éléments constitutifs et qu’elle ne se développe pas en dehors de chacun de nous ? Tout comportement, toute institution, tout rassemblement humain, possèdent un "à quoi ça sert", aussi n’y a-t-il pas de violence gratuite. Tant que nous ne rechercherons pas la réponse au pourquoi d’une démarche dont nous clamons l’aspect "a-social", toutes les interprétations sinon les explications que nous tentons d’en donner seront impropres et les solutions proposées, inopérantes.

L’organisation actuelle du groupe ne correspond apparemment plus aux objectifs implicites que nos pères mettaient tout naturellement en œuvre, sans même y réfléchir la plupart du temps. Nos pères et leurs pères avant eux, en une chaîne qui remonte sans doute au premier humain dont le sexe importait peu en l’occurrence, debout et se saisissant d’un caillou ou d’une branche, arme et outil, lançant sa descendance dans une politique de la survie fondée sur un "fabriquer mieux" dont sa main était jusqu’ici un élément important sinon fondamental. C’est pour répondre à ce besoin que tout au long des âges, l’ingénuité humaine a cherché sans cesse les formes d’organisation les plus performantes et correspondant, à chaque moment du monde, à l’évolution des arts et des techniques.

APPARTENIR ?

Le "pourquoi" étant implicite au point d’être devenu indiscutable tant il était intégré au comportement de chacun, le groupe poursuivait constamment le meilleur "comment". C’est pourquoi, toutes les structures qui se sont succédées jusqu’à maintenant ont présenté des caractères de nature tactique. Il n’est donc pas étonnant de constater que le mode de pensée dominant a été si longtemps la déduction dont la pratique implique des structures hiérarchiques. Quels qu’aient été les divers avatars de nos organisations, même si la chose nous paraît déplaisante dans son caractère perpétuel, quelle qu’ait été la nature des évolutions ou révolutions, tous comptes faits, le type de fonctionnement est demeuré immuable.

Au prix d’une "obéissance aux règles" quelles que soient d’ailleurs les procédés choisis pour les définir, le groupe présentait une cohérence suffisante pour se maintenir. Même si le sens de l’appartenance demeurait pour la plupart une donnée implicite, nous pouvons constater que le système fonctionnait au point que, peu à peu, le modèle tactique occidental a détruit toutes les autres formes d’organisation que nous avons pu observer sur notre planète.

Tout se déroulait sans trop d’accrocs dans la mesure où l’équation :

organisation sociale = travail = émoluments = conditions acceptables de survie

se trouvait satisfaite dans le cadre de solutions où les avantages l’emportaient sur les inconvénients de manière suffisamment apparente au goût des sociétaires.

Cependant, les progrès scientifiques et techniques réalisés pendant et depuis la deuxième guerre mondiale ont brusquement bouleversé cet équilibre plusieurs fois millénaire en faisant perdre à la main humaine le rôle essentiel qu’elle avait rempli jusque là dans le processus de fabrication. En quelques dizaines d’année, d’auxiliaire, pour ne pas dire d’excroissance, de la machine, l’Homme (terme générique qui embrasse la femme...) a été soumis par le moment social à une autre exigence, celle de manifester, avant tout, sa capacité de création.

Dans un laps de temps étonnamment bref, le système, son modèle d’organisation et son équation fondamentale d’équilibre ont perdu toute relation au quotidien. Le système, c’est-à-dire tous les secteurs de la vie, du berceau au cercueil, en passant par le fonctionnement de toutes les institutions, famille, éducation, formation, citoyenneté, profession et participation au fonctionnement du groupe, etc..., n’obéit plus à des règles innombrables devenues dans l’instant complètement inadaptées.

Nous observons le résultat de ce cataclysme ou de cette catastrophe (au sens de R. THOM) dans le délitement chaque jour plus prononcé d’un édifice auquel nous étions tellement habitués que son effondrement nous laisse impuissants, affolés et complètement perdus.

L’Etat ayant pris une importance démesurée au point que toute initiative individuelle a perdu tout sens, le rapport de l’individu au groupe passe par l’intermédiaire de la structure. Nous avons, au cours de cette hypertrophie bureaucratique, perdu la perception des données les plus immédiates. Nous ne percevons plus que le recours permanent à l’Etat est la sollicitation perpétuelle d’un effort du contribuable que nous sommes. Le financement des trente-cinq heures, le coût de la marée noire, celui de la tempête, les revendications des personnels de la Poste et des autres services publics en reviennent toujours à l’augmentation des impôts.

Cet intermédiaire mythique, ce vocabulaire abstrait, cette distance artificiellement créée entre le citoyen et le sociétaire irresponsable (en fait, un seul et même individu schizophrène par construction bureaucratique) ont tari le sentiment d’appartenir à l’ensemble du groupe. Les lois et règlements ne sont plus les encadrements sociaux qui nous permettaient de cohabiter de manière constructive mais des édifices étranges que nous mesurons à l’aune de ce qu’ils nous apportent. Pour reprendre ce mot d’Alexandre Sanguinetti que nous avons souvent cité, "l’Etat, cette abstraction de la collectivité, ne nous intéresse que dans la mesure où il nous assure à notre naissance que notre cercueil nous sera remboursé par la sécurité sociale".

Aussi, dès lors que cette assurance ne nous paraît plus crédible, plus rien ne nous pousse à reconnaître l’existence de la règle. L’appartenance à la société n’a de sens que dans la mesure où chacun de nous considère que la survie est ainsi rendue plus facile. Cette certitude étant caduque, rien ne nous pousse plus à la participation. Les lois, les règlements, les coutumes même deviennent alors autant de freins à notre conquête individuelle de l’environnement. Aussi les méprisons-nous de plus en plus, jusqu’à les ignorer complètement.

La violence nous appartient,. Seule l’opération de socialisation, l’éducation collective en quelque sorte, permet néanmoins, sans la gommer, de la maintenir à un niveau qui ne menace pas la cohérence du groupe. Dès lors que le poids de celui-ci disparaît, nous ne chassons plus en meute et nous ne vivons plus que dans une ambiance de rivalité où tout autre est une proie potentielle. Au point même que nous n’existons plus comme que comme une nuisance de voisinage ou comme porteurs de biens par les autres convoités.

L’ÉCOLE ? POURQUOI FAIRE ?

L’école a longtemps été le lieu de cristallisation des divers éléments nécessaires à la socialisation des futurs membres actifs du groupe . Dans un premier temps, y étaient enseignés les caractères essentiels de la personnalité citoyenne : lire, écrire, compter, rapporter ce qui avait été fait, vu, quelques éléments supplémentaires de comportement social comme le sentiment d’appartenance à la commune, au département, à la Nation, enfin.

Cela fait, l’apprentissage d’un métier souvent chez l’artisan complétait une formation qui, la peur du gendarme aidant, permettait de parcourir un chemin de vie. Le rapport hiérarchique entre le maître porteur de savoir et détenteur de réponses qui s’établissait dès le cours préparatoire fondait le comportement individuel de toute une vie. Le contenu du savoir transmis était si évidemment opératoire que sa nécessité en était indiscutable.

Ensuite, une petite fraction d’écoliers et d’écolières entrait dans un autre processus où la pratique de l’outil était peu à peu remplacée par un enrichissement conceptuel. Le contenu de celui-ci perdait peu à peu son aspect opératoire au profit du développement de pratiques d’analyse, de relations interpersonnelles, voire d’accumulations de savoirs. Ces acquisitions, du lycée à l’université et aux grandes écoles, permettaient alors la répartition des individus selon une hiérarchie fondée sur la quantité relative de savoir par chacun emmagasinée.

En fin de compte, se construisait ainsi une hiérarchie sociale d’autant mieux subie sans crises majeures que le slogan "si tu avais été plus attentif à l’école tu ne serais pas... balayeur, femme de ménage ou OS..." avait une signification matérielle évidente. Aussi même ceux qui, pour des raisons diverses, n’avaient pas accompli le parcours scolaire minimum, étaient suffisamment culpabilisés pour se vivre responsables de leur condition inférieure.

Bref, un parfait équilibre, rompu de temps à autres par l’expression collective et violente des frustrations des uns ou des autres. Des violence et des mouvements de foule qui, même s’ils étaient meurtriers, n’ont jamais mis en cause le pourquoi de l’organisation, se bornant toujours à remplacer des groupes dirigeants par d’autres sans toucher au principe de l’organisation.

Dans la mesure où l’habitude s’est installée, le sens de "l’à quoi ça sert" de la structure s’est peu à peu perdu. Des théories nouvelles ont été introduites, souvent irréalistes parce qu’elles s’écartaient des raisons quotidiennes de nos démarches individuelles ou collectives. Le rôle adaptateur de l’école dans son aspect le plus vital a perdu de son importance aux yeux des organisateurs. Remplacé par une conception artificielle de la culture à laquelle certains ont attribué un aspect gratuit de développement personnel, la nécessité de l’appartenance s’est peu à peu effacée. La fonction que chacun de nous remplissait en tant qu’élément constitutif de la société a disparu.

Cette lente dégradation accompagnée de l’évolution technique et scientifique a fait que l’utilité de l’école, encore si évidente il y a moins de quelques décennies, a complètement disparu aux yeux d’un grand nombre. En ajoutant à cet effondrement, la perception de l’inutilité de l’appartenance au groupe et les multiples avantages qu’apportaient cette liberté, cette licence même, d’un comportement asocial, quoi d’étonnant à ce que, de plus en plus nombreux, des gamins et gamines se laissent aller à leurs pulsions de quelque nature qu’elles soient !

Il y a presque cinquante ans, alors que nous étions stagiaire dans un Centre d’Apprentissage (un LEP d’aujourd’hui... soit dit en passant il y aurait beaucoup à réfléchir sur les déguisements sémantiques dont nous sommes devenus maîtres...), nous avons assisté à un commentaire d’élève adressé directement à un des professeurs chargés de nous initier à la pédagogie des sciences ; "... mais elle est c... ton expérience..." Déjà à l’époque, le contenu de la transmission n’apparaissait plus pertinent aux yeux des enseignés. Et cet exemple est loin d’être le seul auquel notre carrière nous a confronté.

Aujourd’hui, jamais les contenus n’ont été aussi lointains de l’attente éventuelle des élèves éventuels. Il est regrettable de le dire mais que représentent Molière, Balzac ou Anatole France aux oreilles et aux yeux de la plupart des jeunes, praticiens d’un verlan basé sur la possession de trois ou quatre cents mots ? Leur culture intrinsèque, leur passé, leurs habitudes et leurs comportements n’ont rien a voir avec les nôtres. Leur honorabilité, pourtant, est indiscutable. Comment pouvons-nous avoir l’arrogance d’imposer notre modèle culturel alors que nous sommes incapables d’en justifier la qualité opérationnelle ? Quoi d’étonnant à ce que nous soyons, alors, de la manière la plus universelle qui soit, contestés dans tout ce qui le matérialise, du policier au pompier en passant par le facteur, le voisin, l’école, ses professeurs et ses bâtiments ?

La violence est un langage et ceux qui le pratiquent ne se posent pas de questions quant à la compréhension que nous pouvons en avoir. En somme, comme s’ils étaient en proie à un autisme d’une forme un peu particulière.

Et si nous avions tout faux ? Et si tous ces asociaux de quelque âge que ce soit n’avaient pas l’ambition que nous leur prêtons d’intégrer (et non pas de réintégrer ce qui supposerait qu’ils en ont été exclus, ce qui reste à prouver) notre univers en délitement ? Et si notre société n’existait pas à leurs yeux ? Comme si nous n’étions pour eux que des ombres porteuses de biens matériels, seuls perceptibles. Nous frapper, nous voler, nous maltraiter comme on force une quelconque boîte pour en saisir le contenu. Et si la représentation que nous avons de ce qu’ils sont, n’était que le fruit de notre incapacité d’imaginer un monde sauvage ? Un monde où l’idée que l’on survit mieux en groupe que tout seul, n’aurait pas encore été inventée. Une espèce de paradis terrestre de prédateurs individualistes dont nous serions le gibier ?

Aberrant ? Pas si sûr ! Et si nous osions regarder les choses sans voile pseudo-humaniste ?

Récemment dans le Figaro, Liliane Lursat, nourrie de Langevin et de Wallon, constatait incidemment que plutôt que de s’en remettre à de belles théories, elle préférerait la présence de quelques costauds dans les cours d’école. Après tout, si pour faire taire l’autre, il est parfois nécessaire de crier plus fort que lui, l’expression la plus élémentaire de la force, fut-elle la plus animalement brutale, ne serait-elle pas l’appropriation d’un vocabulaire qui échappe aux "anges" que nous sommes ?

ET APRÈS ?

Il n’y a pas si longtemps que, bousculé dans le métro par un gaillard trentenaire, nous nous sommes entendu dire :"... ben quoi, t’avais qu’à pas êt’ là...!" Quelle illustration splendide de la non-existence du groupe. Est-ce si éloigné du comportement de celui qui vous lâche une porte sur les pieds ou qui pollue la rue de papiers devant une poubelle ?

La violence n’est pas seulement faite de coups . Elle apparaît sous des formes diverses et multiples mais elle est toujours une manifestation de l’inexistence de celui ou de celle qui se trouvent sur son passage sans même être spécialement visés . Il n’est même pas possible de parler de mépris. Dans cet univers dont nous sommes absents, il n’est possible de réapparaître qu’en utilisant le même langage. Comme disait Franju dans le dialogue du "Sang des bêtes" : "... sans plaisir et sans haine, comme un garçon boucher...". Si nous estimons que notre société vaut encore la peine d’être protégée (même pas défendue, juste protégée), alors il faut en assumer la démarche. Nos chères têtes blondes ne sont plus des "chères têtes blondes". Lentement mais sûrement elles prennent de l’âge et deviennent peu à peu des têtes d’adolescents avant de finir en têtes d’adultes. Ceux-là mêmes qui nous bousculeront et nous ignoreront plus tard. Nous en sommes apparemment arrivés à un point où la peur du gendarme a disparu. Il ne s’agit pas alors d’être compris mais d’exister en mordant à son tour. Nous avons trop attendu. Sans doute, y a-t-il eu un moment où la menace aurait pu avoir de l’effet mais une recherche irréaliste de compréhension là où il aurait simplement fallu s’imposer car il n’y avait rien à comprendre, nous en a fait perdre l’occasion.

Les voyous, avant-hier, avaient dix-huit ans, ils n’en ont plus que dix-douze aujourd’hui. C’est ainsi que nous avons créé des "jeunes inadaptés" là où ne poussaient que des enfants sauvages pour qui la morale, c’est-à-dire l’huile des rouages sociaux, n’a jamais existé. On pouvait hier encore s’expliquer en famille ; la bureaucratie sociale aujourd’hui recommande d’aller au prétoire. Une boucle étonnante qui officialise finalement la mort d’un certain type d’organisation sociale sans que nous puissions même entrevoir un quelconque "après" qui ne serait pas le désordre du chaos.

Alors, rétablirons-nous dès demain, les châtiments corporels et l’usage du "chat à neuf queues" ou nous isolerons-nous dans des Pétionville à l’occidentale ?

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 9 août 2009 (Date de rédaction antérieure : février 2000).