Agacements... et suggestions

Pendant que les élites se passionnent pour la (p+q) ième réforme de l’Education nationale (aussi inappropriée que les précédentes, soulignons-le), le pékin vulgaire se morfond en faisant la queue pour retirer un de ces plis recommandés qui font la joie des huissiers et les malheurs des redevables. Mais n’y a-t-il vraiment rien à faire pour rendre plus facile cette vie quotidienne où les agacements semblent constituer le pavé ordinaire de nos chemins d’existence ?


Il n’est pas de jour où nous ne nous sentions agacés par les choses de la vie : un courrier mal distribué, un autobus qui traîne, une file d’attente incompréhensible, des voisins trop bruyants… Bref, mille et une circonstances, mille et un événements, la plupart du temps mineurs mais toujours aussi agaçants.

A y regarder de près, pourtant, à ces mille et un dysfonctionnements il est mille et une décisions souvent simples, généralement peu coûteuses dont on se demande parfois pourquoi personne ne pense à les mettre en œuvre.

Nos analyses qui touchent aux modèles et imaginent des stratégies conquérantes laissent aux intelligences individuelles le soin d’imaginer les tactiques de nature à les matérialiser. Nos lecteurs nous en font souvent le reproche. Aussi, une fois n’est pas coutume, nous nous proposons de faire un inventaire, incomplet bien sûr, de quelques "agacements" communément ressentis tout en envisageant les remèdes possibles.

Bref, la subsidiarité ne serait-elle que le visage caché d"une idéologie
libertaire ?

AGACEMENTS

Ils sont d’ordres divers mais présentent tous une caractéristique commune : ils naissent tous de mesures destinées à "nous" satisfaire, à "nous" rendre la vie plus facile, à organiser logiquement notre environnement immédiat. Ils sont parfois soumis à l’avis de "personnes compétentes", des sociologues, des environnementalistes, des diététiciens, des experts en communication, des professionnels de la voirie et de la circulation, des experts (toujours) en organisation… Leurs avis autorisés viennent conforter les réflexions de têtes pensantes dont l’indépendance est assurée par le soin qu’elles prennent de ne jamais se confronter au "pékin vulgaire", objet (c’est le cas de le dire) de toute(s) leur(s) sollicitude(s).

Narcissiques, certains agacements que nous allons retenir seront typiquement parisiens. Cependant, il est possible que des lecteurs provinciaux reconnaissent des maux dont ils sont également victimes. En outre, comme la source de nos agacements est multiple, les exemples retenus appartiendront tout aussi bien à nos environnements immédiats qu’à des domaines nettement plus généraux.

Commentateurs, exégètes, analystes, conservateurs du bien public, tous anxieux de contribuer au bonheur de chacun, pardon de tous, se réconfortent, tout en se confortant, par des sondages où la population est invitée à dire chaque fois le plus grand bien qu’elle pense du sujet retenu et de son traitement. Notons que pour éviter toute surprise désagréable, les questions proposées sont présentées de telle manière qu’en les lisant déjà, il est facile d’imaginer l’expression du sentiment dominant. Bref, il s’agit moins de connaître le sentiment général que de conforter le donneur d’ordres dans son choix. Il arrive souvent que les "arrêts" rendus par les analystes et les observateurs éclairés soient démentis par les faits, une fois les événements déroulés. La dialectique alors mise en œuvre est admirable : la justesse des prévisions n’est nullement mise en cause, ce sont les citoyens, consommateurs et autres acteurs qui se sont, ou qui ont été, trompés. L’avenir, bien sûr, ne manquera pas de justifier le regard de la compétence… tout n’est que question de lecture. Bertold Brecht a résumé l’état des choses en quelques phrases que nous citons souvent.

Laissons donc de côté, cet agacement permanent dont nous sommes tous complices à des degrés divers et revenons à ce qui nous touche le plus : les mille et une péripéties qui empoisonnent notre vie quotidienne. Nous laisserons de côté les événements familiaux et les petits déjeuners parfois moroses pour énumérer chronologiquement les sources d’agacements ordinaires :

• les transports ;

• les démarches ;

• les courses.

Le plus étonnant, c’est que la plupart des "peaux de bananes" qui jonchent le chemin de notre tranquillité pourraient être évacuées sans dépenses supplémentaires. Il suffirait d’un peu d’écoute, d’un zeste d’imagination et surtout du désir de faire plutôt que de somnoler béatement au doux murmure des habitudes et des idées reçues. Pour les autres, dans bien des cas, le principe des vases communicants ne manquerait pas d’assurer des équilibres financiers au niveau même le plus élémentaire.

LES TRANSPORTS

Pour les pékins vulgaires que nous sommes, notre contact avec le domaine du transport se résume en quelques lignes. Si nous sommes automobilistes, deux points :

• la circulation,

• le stationnement.

Si nous n’utilisons pas de voiture(s), trois points :

• l’accessibilité,

• la fréquence,

• la régularité.

Une première remarque d’ordre tout à fait général est la constatation que les nécessités des uns (les automobilistes) sont bien souvent en contradiction avec les besoins des autres. Cela dit, il n’existe qu’un seul remède à ces contradictions, c’est le choix d’une politique qui tienne compte des deux catégories de population en revenant à l’origine, c’est-à-dire en posant la question : "le transport à quoi ça sert ?". L’avantage d’une telle approche, c’est qu’elle permettrait d’énoncer une politique, de la formaliser en stratégie et de choisir ensuite les différentes tactiques qui correspondrons aux différents cas de figures ainsi répertoriés, voire à imaginer leur évolution.

Cela dit, avant qu’une telle approche soit entreprise…, peut-être serait-il possible d’améliorer l’état des choses au prix de quelques décisions de bon sens sans incidences financières particulières.

Commençons par la rivalité entre solutions particulières (les automobiles) et collectives (les transports en commun).

Point 1. Quelles que soient les décisions prises, elles devront être appliquées sans faiblesse et astucieusement choisies.

Point 2. L’amélioration générale des conditions de la circulation repose aussi bien sur une réflexion sur les plans que sur des choix qui intéressent aussi bien les particuliers que les entreprises de transport.

Point 3. Les choix qui devront être faits seront clairs et indemnes de cette maladie bien nationale des exceptions dont un certain nombre de castes ou d’individus sont des bénéficiaires aux dépens de la collectivité. Ils s’appliqueront en accord avec un régime de priorités répondant à la pratique et non pas à la théorie (par exemple, la priorité accordées aux opérations de contrôle des vitesses aux portes de Paris et sur certains itinéraires pourraient, peut-être être comparées à celle dont bénéficient les opérations de facilitation de la circulation, non ?)

Quelques suggestions

L’amélioration de la circulation conduit ipso facto à une amélioration significative de la situation des bus, taxis et autres véhicules de transports en commun. Peut-être avez-vous remarqué que chaque fois que deux feux de circulation se suivent à très courtes de distance (notamment aux abords de certains carrefours), c’est le poste le plus éloigné qui passe au vert le premier. Ce qui a pour résultat immédiat d’encombrer le voisinage du second et de bloquer immanquablement le carrefour quelques instants plus tard. Ne
serait-il pas plus sage de dégager d’abord la proximité ? Une opération dont le coût financier serait probablement nul puisque résultat d’un simple réglage de la chronologie d’allumage des uns et des autres.

Qui, comment ? La RATP, la Mairie de Paris, la Région Ile de France et les préfectures de police et de région, le STIF, peut-être. Evidemment une mesure peu spectaculaire mais sans doute efficace.

La circulation, c’est aussi le stationnement où ce qui ne bouge pas contraint tout ce qui bouge dans des mesures plus ou moins importantes. Il serait stupide d’interdire le stationnement dans toutes les rues de Paris. Par contre, toutes les rues relativement étroites fréquentées par des bus devraient être systématiquement interdites au stationnement et les voitures contrevenantes enlevées dans les quelques minutes au prix d’une amende importante.

[ Par ailleurs, certaines interdictions de stationnement, uniquement justifiées par le confort de quelques privilégiés, devraient être réduites sinon supprimées (par exemple, l’interdiction de stationnement autour de l’annexe du ministère des affaires étrangères qui occupe tout un pâté dans le quartier Javel n’est certainement pas justifiée même dans le cadre de Vigipirate, raison raisonnante qui sera probablement invoquée alors que les véhicules du ministère occupent le terrain… et ce n’est pas le seul cas dans la ville.)]

L’application de la mesure serait largement payée par le montant des amendes, l’amélioration de la circulation des bus mais aussi des voitures représentant, sans doute, une économie pour tous. Par ailleurs, il est fort probable que la circulation plus fluide des bus appellerait une nouvelle clientèle, ce qui entraînerait évidemment une diminution du nombre de véhicules des particuliers.

La multiplication des deux roues, motos, scooters, vélos et trottinettes dispute le pavé parisien, en particulier les trottoirs, aux malheureux piétons. Les accidents se multiplient d’autant plus que de nombreux usagers de tous âges, hommes et femmes, méprisent les règles de circulation les plus élémentaires, notamment les feux de circulation. Deux mesures : le port du casque obligatoire et l’absence en étant sanctionnée par la confiscation immédiate, passagère et/ou définitive du véhicule ; l’exigence de respect du code.

Soit dit en passant, il serait temps qu’une voie d’autoroute et de périphérique soit réservée aux deux roues dont les opérations de zigzag entre les files sont à l’origine de nombreux accidents… et d’encombrements supplémentaires.

Le système des transports en communs devrait être amélioré par une extension de la durée du service et des fréquences des trains. Combien de banlieusards mais aussi de parisiens ont re-cours à leur véhicule parce qu’au-delà des heures de pointe, les transports en commun sont quasiment absents. Evidemment, les mesures à prendre auront des implications financières mais, probablement, une dépense ici se traduira par des économies là. Ne serait-il pas temps de poser publiquement et collectivement le problème de la circulation dans la ville en le dégageant de toute préoccupation partisane ? La voiture n’est pas de droite et le métro de gauche, il serait temps de s’en apercevoir.

Ajoutons à ces quelques exemples, le poids de l’inconséquence des maîtres des choix et les contradictions dans lesquelles leurs erreurs les projettent. La SNCF, par exemple, supprime des lignes et les remplace par des autocars. Tout cela au moment où la pollution née de la circulation devient affaire nationale. La campagne pour la voiture électrique et la glorification de la batterie est une merveilleuse illustration de l’amateurisme des spécialistes, des experts et des écologistes Ceux-ci se prennent simultanément pour des pros mais semblent avoir oublié deux caractères essentiels attachés à la conception même des accumulateurs : à intervalles réguliers il faut les
recharger et en fin de vie, les éliminer. Mais la recharge exige des sources, toutes plus polluantes les unes que les autres, à l’exception des centrales nucléaires.

Alors les "copains", "on" milite pour la multiplication des centrales nucléaires ?

LES DÉMARCHES

Tout démarche administrative relève du parcours du combattant. De l’établissement de la carte grise, de documents comme la carte d’identité et/ou le passeport, au retrait ou à l’envoi d’une simple lettre recommandée, celui d’un objet postal, voire l’achat de timbres postes, rien n’est acquis qui ne soit le résultat d’un parcours épuisant. A en faire une épreuve de formation des forces spéciales.

En fait, la source d’agacement est double : la queue aux guichets d’abord, les horaires d’ouverture ensuite. Là comme ailleurs, les responsables administratifs et syndicaux ont une réponse toute prête, la même d’ailleurs que tous les services publics opposent dès que les "clients" se plaignent : "des crédits, des locaux, des postes…" Pourtant, bien souvent nous pouvons tous constater que des guichets ne sont pas ouverts au public alors que du personnel semble disponible. Pourquoi ? Mystère ! En ce qui concerne les horaires d’ouverture, la même question revient, lancinante et que personne ne paraît oser aborder : "à quoi servent les services publics ?" Nous pourrions évidemment lancer un débat national où les uns et les autres s’empoigneraient sur la permanence du "modèle français", ses racines dans la "Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen" et la Révolution de 1789, revues et corrigées à chaque modification constitutionnelle au point que la forme semble l’avoir définitivement emporté sur le fond. Cependant, en revenant aux "fondamentaux", la question la plus élémentaire est quand même celle de la disponibilité de tous les guichets à la satisfaction des besoins du public. Il est stupéfiant de constater que pratiquement tous les services relevant de l’Etat ou des collectivités ont des horaires qui correspondent très exactement aux indisponibilités de ceux-là mêmes qui constituent leur clientèle principale.

Une suggestion

Une modification des plages d’ouverture serait-elle impossible sans augmentation du nombre des personnels ? Est-ce si difficile d’envisager une répartition des agents aux moments de grande affluence, c’est-à-dire en dehors des heures de travail de la quasi majorité des "clients" ? Est-il
vraiment inimaginable d’ouvrir au public en effectif restreint de 10 heures à 12h30, en effectif renforcé de 12h30 à 13h45, revenir ensuite à un effectif minimum jusqu’à 17h30 pour retrouver enfin un effectif maximum jusqu’à 20h30 ? Cette répartition étant organisée à effectifs constants.

Nous pourrions même imaginer que les services puissent être fermés à certaines heures particulièrement creuses, ce qui donnerait aux personnels la liberté de vaquer à des occupations personnelles.. Le conservatisme des personnels est-il à ce point immuable que certaines évolutions qui accompagneraient les évolutions socio-sociétales soient impraticables ? D’autant plus que comme les autres travailleurs, les fonctionnaires ont des courses à faire, des enfants à attendre à la sortie des écoles. Il est probable qu’un management astucieux, souple et diversifié, pourrait même se traduire, toujours dans le cadre légal des 35 heures, par une répartition des horaires sur quatre jours, voire sur trois.

Une mesure à effectifs constants où tous, utilisateurs –pour ne pas dire "clients"- et agents trouveraient des avantages. A part les pompiers, les forces de l’ordre stricto sensu et les services sanitaires opérationnels, ce type de réorganisation pourrait s’appliquer quasiment partout.

LES COURSES, une suggestion

La récente polémique sur l’ouverture des commerces de toutes natures le dimanche est typique d’une société dont la structure hiérarchique répond exclusivement à des objectifs tactiques. Chaque fois qu’une mesure paraît intéressante (ne parlons pas de nécessité, le terme est inconnu des organisations politiques et professionnelles), elle est envisagée sans que les acteurs tentent même d’en envisager les conséquences en dehors du strict domaine considéré.

On appelle à la rescousse les droits de l’Homme, le respect des convictions religieuses, les habitudes, le "modèle social" français, bref tout et n’importe quoi comme si la société actuelle, celle du quidam ordinaire, fonctionnait sur les mêmes bases qu’au temps de la "lampe à huile et de la marine à voile" pour reprendre l’expression du général de Gaulle dont l’expérience des conservatismes avait un poids indiscutable.

Mais en fait, ce que nous venons d’écrire à propos des services publics ne pourrait-il pas s’appliquer à l’activité économique relative aux opérations d’échange ? Une organisation qui prendrait en compte le fait que tous, les retraités mis à part, sont à la fois travailleurs et consommateurs d’objets matériels et de services (les uns et les autres étant entendus dans les sens les plus larges) est-elle impensable ? Est-il illusoire de considérer que le bon sens soit si effacé de nos regards qu’une concertation de cet ordre ne puisse être entreprise ? A y regarder de plus près, plutôt que les trente-cinq heures, une réflexion générale sur une manière intelligente d’organiser le travail n’aurait-elle été plus satisfaisante sur le plan du quotidien de tous ?

Cela vaudrait peut-être d’y réfléchir, ne serait-ce que pour éviter d’autres mesures aussi peu étudiées au niveau de leurs conséquences. Celles-ci se révélant à l’usage, nettement moins positives que ne le supposaient leurs créateurs.

L’INCONCEVABLE

Mais la source la plus universelle de nos agacements ne serait-elle pas cette obligation d’uniformité qui fait rejeter toute tentative de singularisation par une administration centralisatrice même quand elle se veut décentralisée et décentralisatrice. Sommes-nous tellement stupides égoïstes et narcissiques que toute compétence en matière d’organisation quotidienne de nos environnement immédiats nous soit niée ? Est-ce à une lointaine mairie, par exemple, que soit remis, par exemple, le soin de concocter un plan de circulation qui organise un encombrement permanent dans un quartier ?

Est-il inconcevable d’essayer de permettre à chaque citoyen d’exercer sa "capacité de démocrate" ? Le principe de subsidiarité, déjà nié au niveau de l’Europe, ne pourrions-nous pas tenter de le conquérir à la porte de chez nous ? Le choix de quelques sens interdits, de quelques horaires d’ouverture, menaceraient-ils à ce point l’unité" et l’indivisibilité de la République ? La démocratie est-elle responsabilisation des citoyens et recherche du respect des diversités ou bien régime de l’uniformité jusque dans l’expression de désirs les plus légitimes parce que les plus personnels ?

Cela ne vaudrait-il pas de se poser la question ?

Qu’en pensez-vous ?


lundi 7 décembre 2009 (Date de rédaction antérieure : décembre 2009).