Une société de sourds volubiles...

Rarement le droit à la parole (ce droit "qu’à la porte, on achète en entrant") s’est autant effacé devant le droit de parler. Ce dernier n’est, en fait, que la confiscation par une minorité d’un droit naturel abusivement justifiée par la possession d’une compétence le plus souvent autoproclamée.


Depuis un bon moment déjà, il semble que le dialogue soit devenu une procédure mythique. "On" en parle, "on" célèbre ses vertus et "on" regrette une époque qui aurait disparu et où il était la règle élémentaire.

Mouais !!! Possible, peut-être ! En tous les cas, tous les spécialistes… ou prétendus tels… de la mécanique sociologique ont fait de son absence un argument majeur de mal être social. Les études abondent et il n’est pas de jour sans nouvelles informations, sans nouvelles recettes. Pourtant, en prêtant un instant l’oreille aux bruits du monde, le curieux est abasourdi par un brouhaha perpétuel dont rien d’intelligible ne semble se dégager.

Serions-nous devenus analphabètes et ces bruits de bouche ne seraient-ils plus que des onomatopées dont le sens ne pourrait plus être saisi que par des initiés ? Ou bien, isolés, chacun dans une bulle impénétrable et invisible, toute parole resterait à usage intérieur ? A moins, pourquoi pas, que les autres nous étant devenus à ce point indifférents, l’expression de leur vie intérieure n’est qu’anecdote sans intérêt ?

Mais au fait, communiquer ça sert à quoi ?

OUI ! COMMUNIQUER ÇA SERT À QUOI ?

L’un des problèmes qui naît dès qu’une question est posée, est que la forme que prend la réponse l’emporte le plus souvent, sinon toujours, sur son contenu. Dès lors que pour être entendu, l’émetteur s’exprime crûment, il court le risque d’être dénoncé comme cynique, ce qui efface immédiatement tout le sens porté par son intervention. Mais si, par prudence, ce même émetteur recourt à la litote, l’accumulation de précautions noie le cœur du sujet. Au risque donc d’apparaître comme cynique, pire indifférent à la misère du monde et à l’humanité de nos concitoyens, nous irons au fait… directement.

Communiquer, ça sert à quoi ? Dans un monde où la raison profonde qui conduit à la réunion des individus en groupes, voire en "société", est la fabrication, la considération de cet objectif conditionne la forme de l’organisation socio-sociétale. En ce qui nous concerne, depuis des millénaires, le développement de l’humanité, tout au moins en ce qui concerne les sociétés mécanistes, nous a tout naturellement conduit à des formes hiérarchiques. Là, des individus supposés savoir indiquent à des individus à l’entendement limité ce qu’il y a lieu de faire pour parvenir au résultat que les "donneurs d’ordre" auront imaginé, planifié et éventuellement inventé. Aussi, depuis que le monde est monde et qu’il fabrique, la communication s’exerce hiérarchiquement de haut en bas de l’échelle sociale et son contenu est un ordre.

Aujourd’hui, la mécanique de production est devenue infiniment plus complexe et la distance qui sépare le "chef" de l’"exécutant", bien plus grande qu’en ces temps premiers. Le contenu du message a évolué même si son objet n’a pas changé. L’évolution des mœurs a entraîné l’apparition d’une "curiosité" nouvelle de l’exécutant. Il a fallu la satisfaire en introduisant des informations qui n’étaient pas directement liées à la performance de sa tâche bien qu’elles soient devenues nécessaires au développement d’un sentiment d’appartenance.

D’une manière générale, toutes les relations à l’intérieur du groupe ont subi les mêmes avatars. Et pour limités que soient leurs champs, en plus des "comment" opérationnels, sont apparus des "pourquoi" qu’il est devenu de plus en plus difficile d’ignorer. Il n’en reste pas moins que le modèle originel imprègne toujours l’appareil de communication. Même, si son contenu s’est enrichi, il demeure essentiellement une communication hiérarchisée dont le rôle est avant tout de transmettre des ordres à exécuter. La forme en est immuable : les informations fournies par les "services compétents" (toute autorité en l’occurrence) répondent à la problématique qu’ils imaginent. Rarement, et pour ainsi dire, jamais, la communauté n’est réellement consultée.

C’est ainsi qu’un fossé se creuse peu à peu entre les "gestionnaires" et les administrés quels que soient les domaines considérés. Du quotidien le plus élémentaire aux opérations les plus générales et collectives, il n’est pas de cas où la parole du "vulgaire" soit prise en compte. Alors qu’il n’y a jamais eu autant d’expressions, nous pouvons tous constater que quasiment chaque fois des spécialistes, ou supposés tels, prennent la parole en prétendant dire ce que nous pensons tous. Se rendent-ils même compte que les "nous", auxquels ils se substituent, sont une identité virtuelle à laquelle ils prêtent, pardon, ils attribuent, leurs idiosyncrasies. Le plus terrible même est leur indiscutable foi en leur vérité.

[A cet égard, et comme toujours, c’est le champ de la politique qui pousse les choses jusqu’à l’absurde. Les commentaires suscités par une récente élection législative partielle sont un exemple criant de ce type de comportement. Jugez-en : au premier tour près de soixante-dix pour cent d’abstentions, au second, soixante-sept pour cent environ, le candidat élu passant de quarante et quelques pour cent à une majorité importante. Venons-en au contenu de la campagne : si l’un des candidats se réclamait de la majorité présidentielle et de ses résultats, l’autre engageait les électeurs à crier leur opposition à l’ensemble de la politique menée par l’actuelle majorité au pouvoir. Tout au cours de la campagne, les commentateurs n’ont pas manqué de relever la "difficile" situation dans laquelle se trouve notre pays, de l’esprit de mécontentement et de contestation qui animeraient, pardon qui animent, l’ensemble des citoyens et, sans aucun doute, de l’occasion donnée et acquise de censurer le pouvoir. Et voilà que le candidat du pouvoir est élu, confortablement. Qu’en disent les têtes pensantes ? Que la personnalité du candidat élu était telle qu’il ne pouvait qu’être vainqueur malgré les casseroles, toutes actuelles que traînait, et traîne toujours, le pouvoir ! Ainsi malgré ce mécontentement général, cette déception profonde de la population, le pouvoir personnel, les "maladresses" constantes du Président, la "cacophonie" ministérielle, il ne s’est pas trouvé quelques abstentionnistes vigoureusement partisans (quelques miettes auraient suffit pourtant) pour la matérialiser. Ne s’agit-il pas simplement que d’une manifestation supplémentaire d’une caste de spécialistes autoproclamés qui prennent leurs désirs pour la réalité. Il ne leur reste plus qu’à appeler Brecht à leur secours : "Le peuple a voté, le peuple a mal voté, il n’y a plus qu’à le dissoudre et à en élire un autre… !"]

Jusqu’il n’y a guère, notre tissu social était suffisamment solide pour que la délégation de pouvoir implicite qui nous cimentait socialement ne soit pas mise en cause, même au cours des mouvements d’humeur. Ce n’est plus le cas. De plus en plus souvent, le fossé devient incontournable qui nous sépare les un(e)s des autres et de nos "administrateurs". Ce lien social s’exprimait dans le sentiment d’appartenance ou, ce qui est une autre manière de l’exprimer, dans le partage d’une identité commune. Ce manque devient apparent au point d’ailleurs que les Pouvoirs publics viennent de lancer un débat national sur le sujet.

Cette démarche signifie que même les "administrateurs" semblent prendre conscience que le temps est dépassé où l’essentiel de la communication ressortissait d’une transmission d’ordres immédiatement exécutables. A lui seul, le simple partage du travail ne suffit plus à constituer le ciment social du groupe..., d’autant plus que la crise actuelle, les mouvements internationaux de population, le chômage, sont autant de circonstances de nature à rompre le lien social. Dans une telle situation, la question se pose de savoir si un débat national permettra de redonner à tous le sens des gestes qui expriment le sentiment d’appartenance. Comment, en effet, apporter à chacun, donc à tous, la licence de s’exprimer, d’être écouté, voire, entendu ?

LE DROIT À LA PAROLE

Et pourtant, tout le monde parle… sans se donner la peine même de s’arrêter pour prendre une respiration… ce qui permettrait, peut-être, à chacun de se rendre compte qu’il est possible d’être écouté.

Alors ? Alors, il faut commencer par le début. D’abord, conduire chacun à distinguer le droit à la parole du droit de parler. Le premier est quasiment constitutionnel depuis la nuit des temps ; le second est l’expression d’une autorisation intérieure, plus précisément, l’objet d’une censure personnelle. Un interdit, presqu’un tabou qui s’appuie sur de multiples raisons, une "conscience" de son ignorance, une "peur" de s’exprimer en public, la "conscience" de l’existence d’un code où la facilité d’élocution, la richesse du vocabulaire, l’insertion dans une échelle sociale au premier des barreaux. Cette position qui ouvre socialement le droit de dire ses espoirs, ses frustrations, bref son sentiment de ne pas "être", en public et à haute voix, avec ses propres mots.

Ainsi, il ne suffit pas d’émettre, encore faut-il que le (ou les) récepteur(s) soient en phase, c’est-à-dire que la livraison qui leur est proposée réponde à l’idée qu’ils se font de ce qui va leur être offert. À commencer par leur conception de l’utilité du message.

Mais ce n’est pas tout, il est nécessaire de détacher le contenu de la position socio-sociétale relative de l’émetteur et du récepteur. Ou, si l’on préfère, effacer l’influence d’une hiérarchie quelconque sur la capacité d’appropriation d’un savoir, d’une compétence et les procédures mises en œuvre. L’étape la plus difficile à parcourir, sans doute. Parce que c’est le moment où le récepteur passe du droit à la parole, un énoncé parfaitement virtuel, au droit de parler, un acte socio-sociétal. Arriver à introduire un nouveau regard sur le savoir, sa transmission, son appropriation et l’utilisation qu’on en acquiert. Conduire à une appréciation du même ordre que celle qui servait à l’Ecole ABC, un institut d’apprentissage du dessin par correspondance : "Vous savez écrire, vous savez dessiner !". Quelque chose comme :"Vous savez parler, lire et écrire ?... Votre avis est pertinent, exprimez-le !" Ce n’est pas l’acquisition d’un droit, c’est l’expression naturelle d’une propriété de l’espèce humaine : savoir dire sa pensée, son état, son regard sur l’environnement proche ou lointain, passé, immédiat ou futur. Une propriété que nous manifestons constamment sans même y penser mais qui prend des dimensions paralysantes dès lors que cette expression devient l’affirmation publique d’une autre "vérité".

En fait, le deuxième terme de la trilogie républicaine, cette revendication d’égalité, exige, pour être opérationnelle, que tout regard soit considéré intrinsèquement, c’est-à-dire en ce qu’il porte. Toute considération autre que celle-là, relevant par exemple d’une idée impérialiste d’une quelconque compétence sans relation avec le sujet, devrait être considérée comme nulle et non avenue. Le vrai n’existe pas plus que le faux, tout n’est qu’interprétation. Et, il n’existe pas d’esprits qui ne soient capables d’apprécier un "à quoi ça sert" clairement proposé. "Daddy knows best", le poids de l’autorité, est une affirmation dénuée de sens, jamais aussi fortement claironnée justement que quand l’argumentation est défaillante. Rien, absolument rien, ne peut s’affirmer autrement que soutenu par "un à quoi ça sert", parfaitement décrit en des termes simples. Et ces "à quoi ça sert" naissent de l’activité quotidienne de tous les sociétaires sans qu’aucun d’entre nous puisse exciper d’une expérience universelle qui placerait son avis au-delà de celui d’autrui.

Mais pourquoi ne parler que de l’administration de la Cité et du monde de l’entreprise en semblant ignorer un pan important des contacts entre individus : le monde associatif ? Parce que le monde associatif prend ses racines dans le vécu individuel auquel il tente d’apporter des réponses "curatives". La Cité et l’entreprise mobilisent (à tout le moins devraient mobiliser…) des ensembles d’individus dans le cadre hiérarchique, la plupart du temps en imaginant leurs réactions, leurs besoins, leurs désirs. Elles ouvrent ainsi le champ de l’expression collective même si son exploitation est étouffée.

LE DROIT DE PARLER

Comment le promouvoir ? Rien n’est souvent plus éclairant qu’un exemple vécu.

Il y a aujourd’hui une quarantaine d’années quelques mois avant le "happening de mai 1968", un chef d’entreprise nous avait posé la question suivante : "Je n’arrive pas à avoir un contact réel avec le personnel de mon entreprise. J’ai tout essayé, les rencontres dans les ateliers, les contacts avec les syndicats, les occasions de réunions en fin d’année et les "pots" divers. Rien, le silence toujours, même si, ci et là, quelques vagues sourires semblaient indiquer une absence d’hostilité. Qu’en pensez-vous ?"

La question nous paraissait à la fois importante par ses implications immédiates et plus lointaines sur la qualité de l’entreprise et passionnante. Enseignant déjà depuis une dizaine d’années, elle se posait à moi depuis le premier jour dans l’établissement de la relation avec chaque nouvelle classe, puis en université avec la rencontre annuelle de groupes d’étudiants plus âges, plus critiques, plus expérimentés aussi. L’idée nous vint, alors, de tenter d’élargir l’application de méthodes qui nous avaient permis de gagner l’écoute de nos publics dans un autre milieu avec des objectifs à plus long terme. Après tout, le poids de la hiérarchie, celui du "surmoi social" conforté par la possession ou non de peaux d’ânes pèsent aussi lourdement dans une salle de classe que dans un atelier ou un bureau.

En fin de compte, quel était le problème ? Conduire des individus, quels que soient leur age, leur sexe, leur position relative dans le groupe, à l’expression publique. C’est-à-dire les engager à dépasser ces interdits cités plus haut sans qu’ils ne se réfugient dans l’agressivité.

Comment ? En organisant des prises de parole sur des thèmes, à la fois personnels et collectifs, avec un objectif pédagogique dans un environnement protégé. Nous avons proposé ainsi un cadre et une procédure qui permettaient à chacun une expression "protégée", un genre de questionnement libre du style "deux heures avec le patron". Cette séance*, programmée une fois pas mois, annoncée à l’ensemble du personnel sans "fanfare" excessive était organisée de manière à permettre à chaque membre de l’entreprise de s’adresser directement au patron. A partir d’un poste téléphonique, chacun à un moment donné, pouvait poser la question de son choix au "patron". La réponse, immédiate, publique si l’objet le permettait, transmise par le système de communication général, était ensuite confirmée à l’intéressé(e) sous forme d’un courrier parvenu par la voie hiérarchique, la question et la réponse étant également reprises dans une rubrique du journal intérieur spécialement consacrée à l’événement.

L’expérience a montré qu’outre les tentatives de confiscation auxquelles se sont livrées différentes organisations, des interventions originales ont eu lieu, peu à peu plus nombreuses. D’abord des contenus directement liés à des revendications de bon sens les plus élémentairement quotidiennes qu’il était facile de satisfaire (des modifications d’horaire, des souplesses d’organisation, des critiques relatives à la qualité du papier hygiénique, bref mille riens qui facilitent la vie et le travail et qui ne bouleversent pas pour autant le fonctionnement de l’entreprise). Mais quelle que soit la nature de la question, la réponse était toujours sérieusement motivée. Après quelques mois, le sentiment s’est répandu que la procédure n’était pas une de ces opérations démagogiques sans autre objectif que de "rouler" le personnel. Les réponses collectives n’ont pas disparu après quelques mois et chaque fois qu’une amélioration proposée était mise en place, son installation était définitive. Nous avons pu observer alors, une modification importante du contenu du questionnement : de ces problèmes quotidiens dont l’importance n’était pas sous estimée, l’intérêt est passé au fonctionnement général de l’entreprise. Les questions ont commencé à porter sur des sujets plus collectifs comme l’organisation de la production, les méthodes commerciales, la définition des objectifs, la constitution des frais, celle des revenus, l’investissement, la politique de l’entreprise. Bref, une expression qui traduisait l’apparition d’un sentiment d’appartenance. Nous passerons sur l’organisation matérielle de ces procédures qui se devait d’être parfaitement au point et sur les différentes étapes qu’il a fallu mettre au point. Qu’il suffise de dire que le suivi installé a été permanent et que le ton comme le contenu des réponses, voire des questions que la direction a posées ont été l’objet d’une "surveillance" constante.

Quel en a été le résultat ? Bien sûr, des améliorations des conditions de travail immédiates et élémentaires. Mais aussi, l’établissement d’un climat de confiance fondé sur le respect accordé aux questions et à la franchise des réponses. L’apparition aussi d’un rapport nouveau du personnel à l’expression de la hiérarchie, quelque chose comme ; "ils" répondent à nos questions, il est normal que "nous " répondions aux questions qui nous sont posées. Des propositions ont été faites qui ont modifié non seulement la tactique mais qui ont conduit à des évolutions politiques et stratégiques. Un sentiment d’appartenance s’est installé qui a eu une influence importante sur le climat social jusqu’à bouleverser les rapports entre les représentants du personnel et la direction. Combien de temps a-t-il fallu pour qu’une modification du climat commence à apparaître ? Pas moins de huit mois d’efforts constants et de persévérance. Rien, en effet, n’est plus fragile que la conquête de la confiance dans un monde où la tradition est celle de l’ignorance réciproque et de la méfiance permanente. Une erreur d’appréciation même minime et il faut des mois d’efforts pour réenclencher le processus.

En quoi, la situation est-elle différente du terrain social, sociétal, de nos rapports avec nos voisins, avec les gestionnaires de tous niveaux, bref de l’organisation de la vie en société ?

Cela ne vaudrait-il pas la peine d’essayer ?

Qu’en pensez-vous ?

* Nous n’avons pas décrit dans le détail les conditions précises pas plus que les protocoles qui ont présidé à la mise en œuvre de l’opération. Au cas où l’un(e) d’entre vous serait intéressé(e) par la chose…, notre adresse est connue.


mercredi 23 décembre 2009 (Date de rédaction antérieure : novembre 2009).