Pourquoi, mais pourquoi ?

Une surprenante rentrée où les événements les plus insolites se marient à des décisions aussi bien publiques que privées. Pêle-mêle : la République trébuche publiquement à Marseille et en Corse, elle bégaie et se fait taper sur les doigts par la Cour d’appel de Paris pour avoir participé à une malhonnêteté bancaire, elle se soumet à Bruxelles en ignorant la volonté exprimée par une majorité de citoyens de refuser à la Turquie un statut de puissance européenne. Elle s’enlise encore quand il s’agit de gérer ici ou là notre patrimoine. Chacun pourrait, chacun pourra, s’il le désire ajouter à cette brève énumération bien d’autres exemples. Malheureusement notre vie quotidienne n’en manque pas.

La République ? Mais existe-t-elle encore quand son appareil ne paraît plus en mesure de faire respecter l’ordre républicain ?

Et la question se pose : s’agit-il des hommes ou s’agit-il des institutions ? A constater l’incapacité générale, celle des idéologues comme celle des pragmatiques, sans les absoudre, il faut se faire à l’idée qu’ils sont eux-mêmes bien souvent impuissants, corsetés par des habitudes renforcées par une structure devenue brusquement virtuelle.

Oh, bien sûr, les institutions sont œuvre humaine mais elles génèrent à force des règles et des lois qui échappent à ceux-là mêmes qui devraient pouvoir en assurer le pilotage. Vient le moment où la réforme la plus audacieuse ne pourra plus dépasser le stade du vœu confidentiel.

Ce jour là, insidieusement atteint au long de toutes les petites lâchetés que la vie quotidienne nous impose, au-delà du constat si facile que tous les Cafés du Commerce en bruissent à loisir, plutôt que de continuer à se plaindre en accusant son voisin, peut-être serait-il temps de tenter de saisir comment nous en sommes arrivés là.

Tous coupables, tous innocents ? Sans doute ni l’un, ni l’autre, peut-être les deux à la fois, mais à coup sûr, tous paresseux !

Alors, tentons d’y voir clair. Mais pour cela, acceptons de dire ce que nous savons tous mais que nous nous obstinons à négliger.

La République ? Mais existe-t-elle encore quand son appareil ne paraît plus en mesure de faire respecter l’ordre républicain ?


UN PEU DE METHODOLOGIE

Toute structure sociale peut être modélisée par un réseau qui la caractérise. Cette organisation n’est pas le fait du hasard. Elle s’établit, se développe, évolue, meurt même, en fonction des circonstances, de l’expression des besoins de ses membres et de la recherche de leur satisfaction.

L’adéquation entre le besoin et la structure du groupe est la garantie de la pérennité de cette dernière. Aussi, est-il intéressant de résumer en quelques lignes la genèse de notre organisation actuelle. L’Homme, ce singe brusquement devenu bipède, en saisissant la première pierre et/ou la première branche qui traînaient à ses pieds, a inventé sa première arme ou, ce qui revient au même, son premier outil. Ce faisant, il s’est lancé, il a lancé sa descendance, à la conquête de la survie de l’espèce. Le moyen ? Fabriquer à chaque instant le meilleur outil, la meilleure arme au meilleur prix afin que nul n’en manque.

Le réseau taylorien est conçu pour assurer des fabrications de masse. Lle rôle de la hiérarchie est de transmettre à la base des ordres globaux scindés en ordres élémentaires matérialisés par des gestes élémentaires

C’est ainsi qu’au cours des temps, au gré des progrès des techniques et des technologies, au prix d’une recherche constante de l’amélioration des process, l’Homme a introduit la forge individuelle, puis l’atelier, puis la division du travail et la spécialisation. Chemin faisant, il a créé la machine multipliant ainsi quasiment à l’infini la puissance de la main. La recherche de l’organisation optimale d’une fabrication dont l’homme demeurait un pion irremplaçable, même s’il n’était plus qu’une excroissance de la machine, a trouvé sa forme la plus affinée dans le modèle proposé par l’ingénieur Taylor. Une organisation hiérarchique fondée sur la distribution de ses nœuds sur l’organigramme selon leur compétence relative, le plus compétent couronnant l’édifice.

Ce qui caractérise ce type de structure, c’est qu’il précède le système de communication qui l’irrigue. L’information, vitale pour atteindre l’objectif de gestion de la fabrication, circule du haut au bas de l’édifice, son contenu étant strictement constitué d’ordres. Il n’y a aucune place pour quelque "pourquoi" que ce soit, seuls des "comment" peuvent être émis périodiquement de la base vers le sommet, la réponse étant nécessairement un ordre exécutoire dès qu’il atteint l’échelon adéquat. La "construction" de ces ordres obéit à une procédure d’analyse des objets à fabriquer qui conduit à l’ordonnancement chronologique de toutes les opérations.

Compte tenu du poids de la hiérarchie qui garantit la stricte obéissance, donc le succès des opérations envisagées, il est impossible à quelque message que ce soit -à l’exception d’une demande d’ordres supplémentaires- de passer de la base au sommet. Lorsque les tensions atteignent un certain niveau, il y a explosion. Cette explosion est une tentative de court-circuiter toute l’échelle pour permettre à la base d’interpeller directement le sommet. Généralement, le sommet ne pouvant imaginer que la base puisse exprimer quelque chose d’intéressant faute de compétence, il excipe de l’existence d’un "ennemi extérieur" qui vient saboter l’harmonie naturelle.

En fait, le réseau taylorien fonctionne grâce à un système de communication univoque. Il en résulte qu’il est le siège d’une pensée dominante qui organise toutes les analyses propres à être mises en œuvre. Ce mode de pensée est la déduction qui permet de passer du général au particulier. Par construction, il interdit le passage inverse, du particulier au général, la synthèse. Celle-ci est le fruit d’un autre mode de pensée, celui qui génère le progrès et l’invention : l’induction.

DU CREPUSCULE A L’AUBE ET DE LA HIERARCHIE AU SYSTEME

Arrivé à ce point du développement, une évolution inattendue a été apportée par l’apparition de l’électronique et de l’informatique. Leur mariage dans une branche nouvelle, l’automatique, a complètement bouleversé les conditions de la production. L’apparition de la machine capable d’adaptation ; donc de choix, et, par conséquent, en mesure d’apprendre, a rendu inutile la structure hiérarchique. A quoi bon, des échelons si nombreux, si un simple programme, un logiciel, même des plus élaboré, prennent en charge l’ensemble des opérations, leur succession dans le temps et l’espace et débarrassent le processus de la présence de la plupart des mains activatrices ?

En un tour de main, "l’agent économique de base" est en voie de rejoindre le magasin des accessoires sans que cette évolution n’ait été prévue par les têtes pensantes du sommet. Que faire de lui ? Pourtant, si la chose est importante, elle n’est pas la seule conséquence. La mécanisation intelligente a rendu possible la satisfaction éventuelle de chaque idiosyncrasie consommatrice. De la fourchette à cinq dents à la voiture jaune à pois rouges, tout est devenu possible, aussi vite, aussi bien et généralement moins cher. En même temps que l’automate prospère, sa souplesse entraîne la possibilité d’une diversification infinie de la demande. Le refus de plus en plus généralisé de solutions collectives s’accompagne immédiatement d’une exigence de plus en plus répandue de solutions particulières, locales et adaptées à l’expression individuelle des besoins et des désirs. La satisfaction de ces exigences, plus ressenties que socialement exprimées, de manière explicite, n’est pas possible dans le cadre d’une structure taylorienne. Celle-ci a été élaborée justement pour offrir à tous l’objet moyen et unique, au prix le plus bas, compatible avec un certain mode de production.

Le réseau systémique est la matérialisation d’un accord sur les objectifs qui laisse à chaque "sociétaire" le soin de le mettre en œuvre selon les conditions locales. La connaissance de la politique créatrice du réseau et de la stratégie qui la traduit assure la cohérence des diverses actions entreprises.

Mais cet état des choses dépasse le cas de la consommation. Les relations interpersonnelles, sociales, les interventions sur le déroulement de la gestion de la société, bref le comportement quotidien de tous et de chacun, sont profondément bouleversés et, là encore, notre structure actuelle ne peut apporter de réponses satisfaisantes. L’acte premier de l’insatisfaction est de ne pas être écouté, pire, de ne pas être entendu. Bref, cette non-communication prend naissance dans la structure taylorienne elle-même qui n’admet de message que du plus compétent vers le moins compétent, c’est-à-dire du sommet à la base. La contradiction s’établit entre une machine sociale qui devrait écouter, entendre et répondre à chacun et son organisation actuelle qui conduit à la non-reconnaissance de cette attente.

Cette absence de réponses à la quasi totalité des questionnements se traduit tout naturellement par le délitement de la structure, la disparition du sentiment d’appartenance, et, en fin de compte par la dissolution sociale. Ce n’est pas l’anarchie, c’est le chaos : l’immigration clandestine, l’action des commandos de Marseille, la malhonnêteté du Crédit Lyonnais, la remise en liberté de malades qui récidivent à peine dehors, la prise en otages de tous les consommateurs de services publics à la moindre occasion et, surtout, à la perte de conscience de l’appartenance au groupe.

La question se pose alors de rechercher quel type de structure pourrait répondre à cette insatisfaction si générale ? Quelques remarques s’imposent. Les questions sont multiples, il faut donc leur trouver des réponses appropriées. Jusqu’ici, le monde progressait grâce à l’existence aléatoire de barjots qui inventaient du nouveau. Notons au passage que la société se saisissait du fruit du travail de ces inventeurs tout en les éliminant soigneusement parce qu’ils pensaient autrement que la plupart. Compte tenu de la multiplication des besoins et de l’impossibilité de planifier le hasard dans les conditions actuelles, seule une attitude créatrice de chacun pourra permettre de répondre. Inventer ou périr. Inventer sa vie, ses rapports, ses métiers, sa place dans un groupe où chacun se prend en charge. Inventer dans une ambiance où l’invention est non seulement acceptée mais encouragée. Une structure où le fait d’être différent ne désigne pas l’être aux yeux des autres jusqu’à ce qu’ils le traînent au bûcher. Une structure qui permette d’inventer c’est-à-dire où le mode de pensée dominant sera l’induction.

Ce type de structure existe mais il exige de chacun de ses membres d’être libre, autonome et indépendant. De choisir de rejoindre ses semblables sur une politique et une stratégie clairement définies et énoncées en sachant qu’il faudra inventer les manières de les mettre en œuvre. Un système, quoi ! Et c’est pour ces raisons que ce réseau peut être baptisé systémique. Il se constitue sur l’adhésion à un "pourquoi" et à son "où" proposés et se développe sur la capacité de chacun de mettre en œuvre le "comment" localement le plus approprié, individuel et peut-être différent selon les lieux, les domaines, les objectifs. Si j’adhère à une société qui pratique la course à pieds, c’est que j’adhère en même temps à "l’à quoi ça sert de courir", aux objectifs matériels et moraux à long terme que se propose cette société et que je me propose de choisir, puis d’utiliser, enfin, les moyens qui me semblent appropriés aux objectifs auxquels j’ai adhéré.

Le réseau systémique est un réseau qui ne peut exister que sur la définition explicite d’une politique et de sa stratégie afférente. Il exige de chacun de ses membres suffisamment de liberté et d’autonomie pour mettre en œuvre les tactiques appropriées. La prise en charge, la substitution du groupe à l’individu, la pratique d’une solidarité qui ne serait qu’une charité publique, autant de démarches interdites par constitution même. Si le réseau systémique est conditionné par l’adhésion à une politique et à une stratégie, il ne peut vivre que dans l’échange constant d’informations. Dans un réseau systémique, chacun parle à tous et tous parlent à chacun. Dans un réseau taylorien, la structure préexiste à la mise en œuvre, elle est un outil que les ordres animeront. Un réseau systémique n’existe que par l’existence d’un système de communication. Les informations qui circulent sont saisies par chaque nœud qui les utilise pour inventer l’action la plus appropriée. Dans un réseau taylorien, le "patron" est au sommet et il ordonne. Dans un réseau systémique, le "patron" n’appartient pas au réseau. Il permet sa création en proposant une politique et une stratégie. Le réseau prend forme par l’adhésion des sociétaires. Le fonctionnement est assuré par l’exécution des ordres que chacun se donne. La communication assure la cohérence des actes des uns et des autres. Le "patron" garantit le bon fonctionnement du système de communication, centralise les informations et les rend accessibles à tous les nœuds.

OUI, ET ALORS ! COMMENT ?

Tout au long de l’Histoire de l’humanité, nous pouvons relever des moments où, l’autorité centrale étant aux abonnés absents, des individus, groupés ou non, se sont assignés des objectifs compatibles avec ceux qu’ils attribuaient à la collectivité et ont inventé les moyens de les atteindre.

Plus près de nous cette nébuleuse du terrorisme islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, fonctionne très précisément selon ce modèle. Un "patron" propose une politique, popularise une stratégie et chacun, libre d’y adhérer, invente sa participation. Combien étaient-ils pour inventer le 11 septembre à New York ? Une vingtaine ! Et il serait stupide de croire qu’il aura fallu une organisation internationale, des colloques et des consultations, pour les jeter au même moment dans les postes de pilotage de quelques avions. Non, là comme à Paris, il y a quelque treize ans, à Madrid, à Londres avant-hier et hier, il a suffit de quelques "inventeurs", d’un investissement financier limité, à portée de n’importe qui, d’une maladresse d’amateur et le "succès" est assuré.

Dans un univers de l’incertitude totale et du mouvement permanent, le réseau systémique portera la certitude d’être en mesure, en tous lieux, en toutes circonstances, d’inventer et de mettre en œuvre des solutions appropriées.

Alors, ce que les terroristes peuvent faire dans une clandestinité provisoire, est-ce impensable que les honnêtes gens puissent le mettre en œuvre de manière positive ?

Lorsque nous nous tournons les uns vers les autres pour ces menus services et ces gestes d’échange qui facilitent la vie, nous constituons passagèrement une relation "multiivoque" dans la mesure où aucun lien de subordination n’existe entre les autres et nous. L’habitude étant prise, les informations circulent qui dépassent vite les besoins les plus élémentaires : le réseau systémique prend forme. Avec le temps ces liens tissés par nécessité, anodins au début, deviennent bien souvent des liaisons fortes dont l’étendue ne se limite plus aux besoins immédiats.

Une autre organisation naît qui permet alors de substituer le réseau aux carences de plus en plus nombreuses de l’appareil administratif social qui persiste à s’organiser selon le mode taylorien. Malheureusement, l’échéance est proche où les solutions "officielles" entrent en compétition avec celles que le réseau permet d’atteindre.

Un exemple de pesanteur : les règles qui corsètent le travail. Le code du travail, ces fameux acquis sociaux qui vont maintenant jusqu’à obliger tous les individus à se couler dans un moule unique quels que soient, par ailleurs, les désirs personnels des uns et des autres.

Dans la structure actuelle, tenter une réforme c’est courir après l’impossible, tellement les verrous sont tirés. Dans le cadre d’un réseau systémique dont le fonctionnement repose sur la communication, il est tout à fait possible d’imaginer des solutions imprévues et probablement satisfaisantes. Comment ? Au lieu d’errer dans le maquis du salariat, serait-il impensable et utopique de considérer l’autre non plus comme un subordonné mais comme un partenaire, lui-même entrepreneur ? Dans ces conditions, le contrat devient celui de deux entités indépendantes dont les rapports s’expriment dans le cadre des lois qui régissent les rapports commerciaux et industriels. Ayant accepté une tâche, fixé les délais, les conditions de l’exécution comme le montant des honoraires, qui pourrait bien empêcher les contractants de travailler selon les horaires de leurs choix ?

Certes, ne nous y trompons pas, si le réseau taylorien est devenu inefficace, il possède encore un large pouvoir de nuisance. Il ne manquera donc pas de réagir face à ce qu’il considèrera comme une usurpation. Mais ce n’est pas si simple, car ses propres contradictions devront s’exprimer dans les procédures de censure. En outre, à bien y réfléchir, c’est l’administration toute entière de nos procédures quotidiennes qui pourrait être ainsi contournée en de multiples cheminement parallèles. Une reconquête de la liberté, étape par étape, dans un tourbillon qui ne manquerait pas de déborder l’appareil taylorien.

Plus qu’une expérimentation, cette attitude différente où chacun tentera de résoudre les problèmes qu’il rencontre sans passer par la formulation théorique imposée par une bureaucratie aveugle et sclérosée, deviendra peu à peu la règle. Elle ne trouvera pas d’un coup sa forme définitive. Il n’est même pas certain qu’une forme définitive puisse exister.. Le propre du réseau systémique c’est qu’il s’adapte quasi automatiquement à toutes les modifications de l’environnement, matérielles ou immatérielles. Dans un univers qui sera dorénavant celui de l’incertitude totale et du mouvement permanent, il portera la certitude d’être en mesure, en tous lieux, en toutes circonstances, d’inventer et de mettre en œuvre des solutions appropriées. Pourquoi ? Parce que le traitement des faits et des événements s’élaborera à partir de l’observation directe. Ce qui n’est autre chose que l’adoption permanente du pragmatisme.

Alors, apprendre à vivre sans parapluie, à en croire ses yeux ?

Qu’en pensez-vous ?


samedi 3 décembre 2005 (Date de rédaction antérieure : octobre 2005).