Aujourd’hui, la Grèce ! Demain...

Crise du capitalisme ? Ne serait-ce pas plutôt un détournement du capitalisme ? L’argent, ce moyen du développement est devenu le but des investissements financiers. L’escroquerie est devenue à ce point officielle que le langage des financiers s’est approprié le langage des entrepreneurs. La banque est devenue le lieu d’une "industrie financière", les bricoleurs de "package", des "ingénieurs", les mélanges de papiers, des "produits" ! Et au final ? Des bulles qui éclatent, des crises financières et l’effondrement de l’économie !


Tous les regards sont fixés sur la Grèce, ce n’est pas la panique, pas encore mais regardant en arrière, nous pourrions nous croire aux premiers jours de l’apparition du virus H1N1. Entre temps, que d’événements sont venus, viennent encore secouer une société qui vacille de plus en plus.

Le mois qui vient de s’écouler, outre qu’il vient de nous installer dans l’année nouvelle, nous a permis d’entendre des interventions publiques et d’assister à des événements qui relèvent de tous les champs de l’activité humaine. L’économie d’abord, cette hydre aux multiples membres qui embrassent tous les méandres de notre réalité matérielle. La pensée ensuite, ce remue-ménage intellectuel où le meilleur (le jamais vu, le nouveau, l’inventé) est souvent pollué par le pire (ces idées courantes mâchonnées comme de vieilles gommes par des mercenaires sans imagination et présentées comme la quinte essence de la modernité intellectuelle). La politique enfin, cette vision d’avenir sans laquelle nos vies ne seraient plus que la poursuite de la satisfaction immédiate d’appétits à peine exprimés que déjà oubliés.

Les échecs de nos commerçants, l’exploitation stérile de nos techniciens, l’impuissance de nos "pédagogues", la pauvreté du regard de nos gestionnaires s’entrecroisent, se marient, se mélangent pour transformer peu à peu l’organisation de notre monde en un chaos dans le sein duquel naîtront de nouvelles organisations qui traduiront de nouveaux modèles.

La crise dont nous commençons à percevoir qu’elle est plus profonde, plus étendue que ce que nous en pensions jusqu’ici. Confusément, nous pressentons sa dimension universelle sans imaginer encore l’ensemble des conséquences dont son développement est porteur.

Ces convulsions dont nous sommes encore, et pour la plupart, spectateurs, nous en serons bientôt simultanément acteurs et victimes. Apparemment destructrices, elles constituent pourtant un hymne éclatant à la puissance de l’Homme car elles portent les éléments épars des constructions futures. Saurons-nous en inventer des synthèses triomphantes ?

L’énumération des faits ressemble au fameux inventaire de Jacques Prévert. Aujourd’hui des catastrophes dites naturelles se mélangent aux conséquences d’incuries aussi bien individuelles que sociétales. Avant de tenter quelque interprétation que ce soit, il n’est pas inutile de garnir notre panier. L’actualité récente y fait voisiner les conséquences de catastrophes naturelles (tremblements de terre, tsunamis), celles de dérèglements météorologiques (pluies diluviennes, inondations, froids imprévus et dévastateurs). Quant aux conséquences de la "crise" (ce mot passe-partout, ce cache-misère de l’incompétence des experts), nous nous demandons parfois, s’il n’y a pas lieu de les ranger dans la rubrique des catastrophes naturelles.

Un grand journal du matin rapportait ces jours-ci que la Reine d’Angleterre s’adressant à un parterre de scientifiques leur avait demandé comment se faisait-il que cette accumulation d’intelligence et de savoir n’avait pu prévoir les événements financiers qui avaient (qui secouent encore d’ailleurs) l’économie mondiale. Notons au passage que le portefeuille de la majesté britannique accusait une perte d’un cinquantaine de millions de livres, toujours d’après ce même quotidien. Malgré l’embarras de cet aréopage distingué, il a bien fallu imaginer une réponse. La voici : la responsabilité des événements a été imputée au flou qui entoure les opérations de gestion financière quelles que soient les nations, les groupes, les individus. Aussi, avec tout le respect dû à une souveraine, conseil lui a-t-il été donné de demander à son gouvernement qu’il ait la courtoisie de lui faire un rapport mensuel sur les événements marquants intervenus dans le domaine financier.

En fait, et peu importent les ronds-de-jambe et les révérences d’usage, ce qui ressort de cet échange est que :

• d’une part, bien des mouvements et décisions devraient être publics qui ne se gèrent que dans les silences ouatés des directions générales

et

• d’autre part, que les possibilités d’intervention des pouvoirs publics sont relativement limitées.

Cela dit, qu’y a-t-il de commun entre le drame qu’a vécu Haïti, les ennuis de Toyota, la faillite de l’Etat grec, la crise des "subprime" et le récent échec de l’industrie nucléaire française au Moyen-orient (pour ne citer que quelques faits pris au hasard… et d’inégales importances) ?

Pas grand chose si nous bornons notre regard aux apparences, beaucoup si nous replaçons ces événements dans leur contexte sociétal.

DU SENS DES MOTS AU SENS DE L’HUMAIN…

[L’évolution du sens des mots, telle que nous pouvons la suivre à travers leur utilisation quotidienne est un reflet fidèle et instantané de l’état de notre environnement socio-sociétal. Au cours de notre Histoire, certains observateurs ont introduit des repères qui ont traversé les âges. Il en est de plus connus que d’autres et certains, même, devenus filtres universels ont acquis un tel pouvoir dévastateur qu’il a fallu leur trouver des formulations suffisamment creuses pour qu’elles deviennent inoffensives. Ainsi de notre Boileau qui sut si bien écrire que :

"Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement
et les mots, pour le dire, vous viennent aisément…"

se retournerait dans sa tombe s’il venait à suivre la manière dont chaque groupe masque sa pensée et ses activités narcissiques derrière la pratique d’une "langue de bois".]

Evidemment (cet adverbe, si couramment utilisé, avertit l’observateur attentif que ce qui va suivre est tout… sauf évident), il n’y a rien de commun entre le glissement simultané de deux plaques tectoniques et les ennuis de Lehman Brothers, rien à voir non plus avec les "dérapages" récent des uns et des autres.

Evidemment ?

Est-ce que les conséquences humaines et matérielles, la gestion, les bouleversements qui ont suivi, qui suivent encore ces événements ne présentent-ils pas une étonnante identité ? Tous ces cas ont en commun qu’ils exercent une influence véritable sur le sort d’individus qui sembleraient a priori écartés du champ immédiat de l’expérience.

[Les événements financiers et économiques récents sont une illustration indiscutable de l’influence du vocabulaire sur le comportement des individus. La déviance qu’elle entraîne est à ce point profonde qu’elle met, qu’elle a mis en fait, en péril l’organisation même de notre communauté à un niveau planétaire.

Le capitalisme ? Une vieille plaisanterie concernait la dénonciation du capitalisme à travers sa définition. "Qu’est-ce que le capitalisme ?" demandait l’instructeur à son élève qui chantonnait aussitôt la réponse bien connue : " C’est l’exploitation de l’Homme par l’Homme !" "Bien, et le socialisme alors ?", "Le contraire !" Et tout le monde de rire. Pourtant, à y regarder de plus près, entreprendre dans quelque but que ce soit exige des investissements et, en premier lieu, des capitaux. Le capitalisme n’est alors que la théorisation d’un système de réunion de capitaux en vue d’entreprendre. Selon l’origine de ces derniers, la capitalisme peut être d’Etat ou privé mais dans l’un et l’autre cas, la mécanique de réunion, d’investissement et de rémunération des crédits nécessaires est la même. Ce qui rend les situations différentes, c’est la manière de réunir l’argent, de choisir les domaines d’investissements et de définir la rémunération des différents acteurs. Différents ? Vraiment ? Bien plus en théorie qu’en pratique !

Cela dit, privé ou d’Etat, la suite des opérations obéit au même schéma : un organisme réunit des capitaux qu’il investit dans un projet déterminé au préalable. Ce projet conduit à une production, celle-ci, commercialisée, retourne un chiffre d’affaires dont la répartition rémunère les différentes parties concernées et permet éventuellement de rembourser tout ou partie du capital investi et de le recycler dans d’autres projets. En résumé, le capitalisme est l’habile synthèse entre des idées portées par des entrepreneurs, des capitaux portés par des "capitalistes" et gérés par des banquiers, une production gérée pas des ingénieurs et des exécutants industriels, le tout commercialisé par des vendeurs qui permettent à des clients de jouir des biens offerts. L’argent est un moyen la production de biens, un but, le but même.

D’habiles financiers ont inventé de se débarrasser des entrepreneurs, des ouvriers et de tous les inconvénients créés par l’organisation d’une production. Ils ramassent des capitaux, créent du papier qu’ils négocient sans se préoccuper d’une éventuelle production de biens matériels. Pour faire encore plus "vrai", ils inventent une "industrie financière" portée par des "ingénieurs financiers" qui inventent des "produits", paquets plus ou moins astucieux de papiers de qualité et de torchons sans valeur que des vendeurs, pardon des "traders" répandent sur des clients qui ne font que passer. De temps à autre, un client moins naïf découvre la nudité du roi et une bulle se matérialise qui éclate aussitôt avec les conséquences que l’on connaît, c’est la crise financière. D’autant plus grave et profonde que "l’industrie financière" a inondé le marché (vous et moi) de "produits" à bas prix. Parallèlement, les projets manquent d’investisseurs, l’industrie, en mal d’économies, supprime des emplois, les fonds manquent, la production diminue, le commerce s’effondre… et c’est la crise économique.

Fabrique de vent, commerce de vent, qui laissent l’ardoise aux acheteurs convaincus par l’emploi d’une sémantique appropriée qu’ils avaient en main des produits matériels]

Affaire de communication, c’est ce que doivent se dire les Haïtiens rescapés dans les ruines. Rescapés mais affamés, blessés, malades alors que la solidarité internationale s’entasse sur l’aéroport.

Affaire de communication, c’est ce que doivent penser des millions d’électeurs qui se préparent à rester au coin du feu en écoutant des professions de foi qui tiennent plus de l’injure et de la diffamation que de propositions de démarches de nature à améliorer leur vie quotidienne.

Affaire de communication, c’est ce que pensent les cheiks qui nous ont préféré les industriels Coréens.

Affaire de communication, c’est ce que pensent les enseignants qui s’étonnent d’être incompris par leurs élèves comme par les parents.

Affaire de communication, c’est ce que pensent les constructeurs d’automobiles qui monopolisent les écrans de télévision d’images de voitures qui correspondent d’autant moins aux désirs d’une clientèle éventuelle que celle-ci n’a jamais été réellement consultée.

Affaire de communication, c’est ce que pensait (et doit continuer de penser) un grand constructeur qui faisait part de son étonnement en découvrant que le goût du public était orienté vers des voitures de petite taille et de petit prix.

Affaire de communication, c’est ce que pensent les "sondés" du trottoir à qui l’on demande d’exprimer un mécontentement ou un contentement de l’action d’un dirigeant sans leur demander s’ils estiment l’opposant éventuellement plus performant.

Oui, affaire de communication. Mais d’une communication dans un monde qui ne se reconnaît pas dans l’offre qui lui est faite. Quel que soit le sujet, quelle que soit la démarche, quels que soient les objets de nos inquiétudes, les réponses abondent. Le seul problème, et il est général, c’est que même quand il y a coïncidence entre la matière et l’esprit, la réponse apportée correspond à une question formulée par l’appareil et qui n’a que de lointains rapports avec la manière dont la situation est perçue par le pékin vulgaire.

La loi, jusqu’ici, était simple : une fois acheté le désir du chaland, vendre c’état le convaincre que la proposition qui lui était offerte était cette réponse espérée. Mais le monde change, la technologie progresse au point qu’elle est en mesure de répondre aux idiosyncrasies les plus farfelues sans même en manipuler le prix. Et si le vendeur continue de l’ignorer dans la plupart des cas, l’acheteur l’a compris depuis un bon moment. Le message n’est passé ni en Europe du Nord, ni au Moyen-orient… pour ne citer que les exemples les plus publics. Enfin, ceux qu’il n’a pas été possible de taire.

ÉCOUTER

Rien n’est plus exigeant d’humilité que l’écoute. Nos appréciations dérivent de notre regard et nous oublions constamment qu’il n’est pas unique… et l’admettrions-nous qu’il serait indispensable d’ajouter qu’il n’est pas le meilleur, pas même le plus authentique. Dur, dur !

Haîti, par exemple. Qu’ont gagné les habitants rescapés de Port-au-Prince, de Jacmel à errer parmi les ruines ? Qu’attendaient-ils ? Manger, retrouver des survivants, des familles dispersées, dormir !

Pour répondre n’aurait-il pas été plus simple d’évacuer sur le champ la ville entière et de créer les villages de tentes nécessaires à la réinstallation provisoire des sinistrés et à la reprise d’une vie organisée. Cela en cours, combien de bras inoccupés auraient-ils été libérés pour participer aux travaux de déblaiement en vue de la construction d’une ville nouvelle. Des emplois, une participation, des salaires, une vie à nouveau à défaut d’une vie nouvelle. Au lieu de traiter cette population démoralisée, anxieuse, dépourvue, comme une gigantesque tribu de sauvages démunis et incapables, les intervenants leur auraient ainsi rendu un début de normalité. D’assistés, ils seraient devenus acteurs, trouvant ainsi les premiers moments d’un "vivre ensemble" et facilitant toutes les opérations de réhabilitation sanitaire et matérielle. Une certaine maîtrise de leur destin immédiat aurait évité qu’ils ne plongent dans le pillage, le gaspillage et le désordre les éloignant encore plus d’une indispensable re-socialisation.

Donner à des sinistrés l’occasion d’être, c’est déjà la première écoute, l’assurance de ne pas être traités en objets. Certes, nous n’avons pas lésiné sur la logistique, malheureusement nous les avons traités en objets de commisération, nous les avons pris en charge. Assistés ; ils étaient, assistés ils sont, assistés ils demeureront ; nous sommes charitables, ils ne sont en fait que les reflets narcissiques de notre bonté.

Oui, le caractère commun de toutes ces épreuves est notre surdité, née de notre arrogance qui continue d’affirmer la supériorité de notre pensée, de nos modèles et de notre image du monde. Sans doute, n’avons-nous pas encore vécu assez de catastrophes planétaires pour prendre conscience de ce divorce entre notre "appareil de gestion" du monde et l’univers qui naît autour de nous.

Il serait temps d’apprendre l’humilité.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 2 mars 2010 (Date de rédaction antérieure : février 2010).