La civilisation du caniveau ou la prospection du contenu des poubelles

Partagés entre l’effarement et le dégoût, nous assistons à un débordement d’ignominies. Sans honte, sans inquiétude, sans même penser à la saleté de leur comportement analystes, humoristes (?), bref tout ce monde à qui est donné la parole publique -les internautes compris- rivalise dans la prospection de l’ordure. La politique est d’abord une vision : ce à quoi nous assistons est une manifestation indiscutable de l’aveuglement conceptuel de la plupart.


C’est à n’y plus rien comprendre ! Alors que les effets de la crise continuent à se faire sentir et que seules les valeurs financières donnent à la Bourse une fausse allure de santé retrouvée, les seules questions qui semblent passionner les médias relèvent plus du ragot, voire de la calomnie la plus évidente. Et la présentation qui en est faite, où l’ordure est masquée par des références à la liberté d’expression couplée à celle de la presse, interdit aux victimes de réagir. Quelle ait été la bassesse et les termes de l’attaque, elle est portée de manière telle qu’il est impossible d’y répondre autrement qu’en plongeant dans les eaux des mêmes égouts.

Certes, de tous temps il y a eu des champions du mauvais goût et de la méchanceté gratuite mais ce qui surprend et inquiète, c’est que les témoins de ces agressions y participent en les cautionnant par leurs rires complaisants. Par peur de ne pas être "in", par lâcheté plus vraisemblablement, ils, elles, deviennent ainsi complices de comportements qui jettent un éclairage cruel sur la qualité de la profession. Mais, si ce n’était que cela, après tout quel qu’ait été le moment de l’histoire, il s’est toujours trouvé des individus pour qui la notoriété valait toutes les compromissions… attitude dont ils ont ensuite répondu devant la justice ! Non, cela va infiniment plus loin parce que cette caution s’applique également à un monde où l’expression est devenue accessible à la plu-part moyennant l’accès à un ordinateur et un abonnement à la toile. Nous avons su pondre une loi antipiratage (qui soit dit en passant, applique à un médium moderne des règles d’un autre âge) mais nous n’avons même pas perçu cette criminalité nouvelle qui consiste à stigmatiser un individu aux yeux du monde entier en quelques instants, sans même que la victime puisse jamais penser même à une réparation. Aussi, en applaudissant les écarts de certains "professionnels du ragot", nous apportons une justification à des comportements inadmissibles.

A peine écrits, ces mots sont déjà obsolètes, une rumeur nouvelle se répand déjà pendant que la dernière campagne en cours, on pourrait dire "à la mode" dénonce les turpitudes de l’Eglise devenue le sanctuaire de la pédophilie. Pourtant, la sagesse populaire ne cesse de nous rappeler "qu’une hirondelle ne fait pas le printemps", pas plus qu’un malade ne fait une population. En quoi est-ce étonnant de trouver davantage de pédophiles parmi des professionnels en contact avec des enfants et des adolescents. Qui aurait la prétention de nous faire croire que c’est dans les maisons de vieillards que se concentrent les pédophiles ? Et quant à la culture du secret et la protection des "brebis égarées", l’Education nationale n’a rien à envier à la Sainte Eglise apostolique et romaine. Allons-nous pour autant dénoncer l’école de la République comme un haut lieu de l’agression sexuelle des enfants ?

En profiter pour mettre en cause le célibat des prêtres, même si cet état paraît bizarre aux yeux des non-croyants, est une pratique qui fait de l’amalgame un instrument argumentaire. Rappelons que le mariage, voire le concubinage, n’ont jamais été des remèdes contre cette déviance
sexuelle !

LA NATURE A HORREUR DU VIDE !

Mais pourquoi ? D’où vient cette "facilité" qui pousse le moindre des détenteurs d’un moyen de s’adresser à un auditoire "à faire son beurre" sur le dos d’une personnalité ? Et, plus encore de tenter de faire rire de tout ce qui pourrait rendre sa victime différente. A cet égard, les caractéristiques physiques, les propriétés intellectuelles, le vêtement, le mode de vie, bref le moindre élément qui permet de cibler un individu parmi la foule, tout est bon à décliner. Comme si, dans la plupart des cas, la singularité impliquait la peur, puis la haine et, enfin, le rejet. En ce qui concerne les professionnels quel que soit le monde auquel ils appartiennent, la critique ne les poursuit jamais sur le terrain explicite de leur activité.

[Ainsi aux yeux d’un analyste distingué qui répand sa distinction en duo avec un compère, lui-même ancien ministre, le compte-rendu de la récente entrevue des Présidents des Etats-Unis et de la République française commence par remarquer que notre Président paraissait un peu quelconque, quasi-ment un "bouseux", en présence d’un homme à l’élégance quasi "British". Ce "costume à peine taillé", l’analyste distingué prenait le virage en remarquant que les condition, apparemment amicales et confiantes, de la rencontre se déroulaient après que M. Sarkozy eut été snobé, voire méprisé ouvertement au cours d’un récent passage de la "gravure de luxe" à Paris où, au lieu de répondre à une invitation de l’Elysée, le bel éphèbe transatlantique avait préféré dîner au restaurant à deux pas de notre maison nationale. Après quoi, plat de résistance, nous avons eu droit à une lecture plutôt banale des relations actuelles entre nos deux pays. Un retour sur ce qui a été dit par les deux protagonistes de cet entretien qui prétendait nous éclairer sur le contenu des relations actuelles entre nos deux pays et les attitudes respectives des deux Présidents, nous conduit aux remarques suivantes. D’une part, le Président des Etats-Unis, grand, élégant, racé même écrase par sa prestance un Président français qui sent son étable natale à mille lieux au point de venir chercher auprès du grand homme une vague tape dans le dos pour oublier d’avoir été mal traité dans un passé récent. D’autre part, pas un mot de ce qu’ils se seront dits, au-delà des platitudes habituelles que chacun de nous aurait pu imaginer. Aucun commentaire qui aurait pu suggérer une lecture originale de la rencontre et de son contenu. Bref, qu’en est-il resté ? Une comparaison des aspects respectifs de deux chefs d’Etat au détriment du nôtre.]

Que pouvons-nous penser de cet exemple ? Comment interpréter ce caractère qui imprègne quasiment tout le paysage politique : uniquement des informations relatives aux personnages, un persiflage permanent sans rapports réels avec les sujets de l’actualité, un récit qui s’apparente plus à un compte-rendu d’une performance sportive voire d’une mauvaise saynète d’une représentation sans éclat ? Bref, un vide total, un bavardage construit sur des lieux communs. La nature a horreur du vide et puisque les idées sont absentes, le meuble de la conversation ne peut être que le dénigrement ou la litanie admirative. La mode étant au dénigrement, manifestation plus facile des libertés d’expression et de la presse, que pouvons-nous attendre de différent ?

A se demander si l’information existe encore. Il y a peu de temps sur une chaîne de télévision spécialisée dans les "nouvelles", un journaliste présentant la formule nouvelle de l’hebdomadaire auquel il appartenait remarquait : "… aujourd’hui le journaliste ne rapporte plus l’actualité, il fait !’actualité !". Quelle aveu plus franc et plus désinvolte de la déviation de la liberté de la presse au service d’une cause sans que celle-ci même n’ait été auparavant annoncée. Certes la neutralité est un mythe et la prétention de neutralité d’une information quelle qu’elle soit est indéfendable mais il n’est pas interdit "d’annoncer la couleur" et d’argumenter. La dénonciation, serait-elle violente, ne constitue en aucun cas une information.

A cet égard, nos médias sont d’une désarmante naïveté qui baptisent leurs émissions d’analyses politiques en recourant au vocabulaire sportif ou théâtral : "le Ring", "Politiquement show", "X vs Y"… Qui ne relève ce soi-disant désamour de la politique manifesté par un grand nombre de citoyen ? Mais est-ce que ce désamour ne serait pas entretenu par les médias bien moins par volonté délibérée que par une absence de pensée nouvelle qu’il est presque cruel de relever tellement elle est apparente ?

AH ! SI J’ÉTAIS…

Chacun de nous caresse la même illusion : celle qui nous arrache au moindre agacement un "si j’étais…" L’origine de ce "si j’étais" réside dans la manifestation d’un agacement le plus souvent né de situations parfaitement triviales, une panne d’appareil, une coupure de fluides ménagers, des voisins bruyants, bref les mille et un emm… quotidiens. En tentant de regarder les événements avec attention, nous pouvons constater que le plus agaçant n’est généralement pas la situation elle-même mais l’impossibilité dans quasiment tous les cas de ne pouvoir en faire état à l’oreille compatissante d’un responsable qu’il soit réel ou supposé.

C’est dire que le "si j’étais…" apparaît comme fort limité dès lors que nous nous bornons à notre entourage immédiat. En effet, tout bien considéré, la plupart des inconvénients auxquels nous pouvons penser comme ceux auxquels nous sommes réellement confrontés relèvent de l’univers des relations sociales. Ainsi, tout ce qui permet la cohabitation harmonieuse à l’intérieur du groupe dépend des conceptions que nous avons, les uns et les autres, de notre place dans la mécanique sociétale. Quels que soient nos rôles, il y a toujours un moment où la "paix" de l’autre dépend de l’un d’entre nous. Sans doute, sommes-nous les uns et les autres tellement convaincus de notre irresponsabilité que lorsque nous sommes interrogés sur la légitimité de la plupart des mouvements, rares sont parmi nous ceux qui expriment leur opposition. Généralement si la gêne est reconnue, le mal est considéré nécessaire… comme si le pékin vulgaire, vous, moi, nous nous considérions incapables de prendre des mesures indispensables sans y être contraints par la violence.

Intéressant, non ? Mais là où le système devient encore plus incompréhensible, c’est qu’en fin de compte tout retombe sur le "bien-être" du consommateur-citoyen-sociétaire. Finalement, nos rapports sociaux sont gouvernés par le pouvoir de nuisance que possède le sous-groupe auquel nous appartenons.

Le "si j’étais…" prend alors une signification particulière et son contenu repose sur le "pouvoir de nuisance" qu’il porte.

Par exemple, "si j’étais…"

• Serai(s)-je en position de récupérer le 1% du chiffre d’affaires de son chiffre d’affaires qu’EdF verse tous les ans à ses œuvres sociales bien que la loi qui instituait ce versement soit devenue caduque en 1999 (en gros 25 milliard d’euros depuis ; à comparer d’ailleurs avec le prix d’un bouclier fiscal d’environ 250 millions annuels !) ?

• Serai(s)-je capable d’interdire la publication, à grand bruit, ces jours-ci de l’évolution des rémunérations salariales en France jusqu’en 2007, soit juste avant la crise. C’est-à-dire la mise à la disposition du public de chiffres qui n’ont plus aucune valeur. Les "riches" sont-ils réellement devenus plus riches aujourd’hui après la crise financière, la crise économique, l’affaire Madov et la chute de la consommation ? Qui osera dire qu’à tout prendre, les pauvres étant déjà pauvres, ils ont moins perdu dans l’affaire ? A jouer dans le monde des comparaisons stupides, on arrive vite à l’univers du non-sens !

• Serai(s)-je capable de créer une chambre ardente sur le type de celles créées par Louis XI qui s’intéresserait de près aux sommes fabuleuses engrangées sous forme de bonus par les "uns et les autres", quitte à les confisquer au profit du Trésor public… et éventuellement d’envoyer ces "uns et ces autres" pourrir quelques années sur la paille humide des cachots, histoire de leur enlever l’envie de recommencer illico ?

• Serai(s)-je capable de limiter l’attribution de rémunérations aberrantes et de parachutes (?) dorés à des montants significatifs sans être astronomiques ?

• Serai(s)-je capable de qualifier de voyous ceux qui ne sont que des voyous et les traiter comme tels ?

• Serai(s)-je capable… ?

Non, probablement non, je ne serai(s) pas capable d’accomplir la moindre de ses propositions. Pourquoi ? Tout simplement parce que la plupart de ces mesures correspondent à des insuffisances liées à la société actuelle. La formulation même des problèmes que nous rencontrons est illisible à partir des critères actuellement retenus.

PENSER AUTREMENT ? LE TENTER, AU MOINS !

S’imaginer que la bêtise a frappé l’humanité serait par trop désespérant, aussi c’est ailleurs qu’il faut aller cherche l’origine de cette atonie de la pensée. Il n’existe pas de regard qui ne soit lié à une référence. Nos opinions reflètent nos habitudes, nos éducations, la société dont nous sommes membres. Aussi quand le mode d’organisation qui organise nos rapports avec nos semblables et avec notre environnement ne nous permet plus de gérer les situations, la maîtrise des événement dont nous sommes acteurs nous échappe. Nous devenons alors des victimes d’autant plus impuissantes que nous n’avons plus de repères, ceux que nous utilisions jusque là étant devenus inappropriés. La vision du monde sur laquelle était fondé notre modèle de développement est devenue obsolète. Nous ne savons plus lire notre quotidien et nous sommes incapables de prévoir l’évolution du monde. Les effets que nous subissons ne correspondent plus aux conditions que nous sommes capables de saisir . Tout se passe comme si un interrupteur qui a toujours commandé un certain éclairage, toujours le même, manœuvré dans les mêmes conditions, croyons-nous, conduit à des résultats imprévisibles. Il ne nous reste plus qu’à traduire nos observations en une nouvelle grille de lecture. C’est une opération difficile car elle suppose une modification de nos comportements bien au-delà de ce que nous pourrions imaginer. Difficile, parce qu’elle nous oblige à abandonner des modes de raisonnement qui nous habitent au point que nous en sommes devenus inconscients. Plus difficile encore parce que l’effondrement de nos certitudes acquises depuis des millions d’années rend toute tentative d’interprétation caduque.

L’expérience nous indique que depuis quelques décennies le changement des hommes que nous plaçons à la tête de l’Etat n’entraîne pas d’amélioration significative. Nous nous obstinons à nier cette évidence. Pourtant, parler de modèle inadapté semble nous faire peur de moins en moins. Nous n’avons pas encore découvert qu’un modèle inadapté ne peut être rafistolé et que la situation ne deviendra gérable que si nous inventons un modèle nouveau. Il n’est pas de société qui ne se bâtisse autour d’un "à quoi çà sert ?" La nôtre a été celle qui nous a permis d’atteindre la production de masse en organisant le travail simultané de centaines de milliers de personnes dans un but commun. Ces conditions ont changé considérablement en inventant la machine intelligente ; capable d’effectuer son travail sans être immédiatement pilotée par un individu à elle attaché. Mieux, elle a ouvert le champ à la production multiple, la même machine pouvant successivement fabriquer une famille d’objets. Ces caractéristiques et quelques autres ont considérablement modifié les rapports de l’Homme à la production. En même temps, elle a rendu la conception encore plus fondamentale en ce sens que la demande s’est diversifiée au point que chacun exige "sa" solution, toujours unique, toujours originale. Pour y répondre, il faudra rendre la capacité d’invention universelle. Des "sociétaires inventeurs" ne s’organisent pas dans le même type de société que des sociétaires consacrés à la fabrication en masse du même objet. Pour inventer, il faut jouir de la liberté c’est-à-dire être organisé dans une structure où la hiérarchie ne s’exprime pas sous les mêmes formes que dans la société actuelle. Elle exige une haute conscience de la responsabilité individuelle et la conscience de l’appartenance à un groupe dont la constitution sera fondée sur le projet qu’il se sera fixé tout en sachant bien que le groupe ne vivra que la durée du projet, qu’il se dissoudra à l’accomplissement et chacun ira s’intégrer à un autre groupe qui… etc..

Contrairement à l’organisation actuelle, la dépendance n’aura aucun caractère de pérennité et plus personne ne pourra envisager son chemin de vie en offrant sa force de travail indépendamment de sa participation à la conception d’un projet. C’est dire que nos modes de vie, nos formations, nos rapports avec nos semblables et avec le groupe seront organisés dans le sens de l’individu vers le groupe et non dans une suprématie du groupe sur l’individu.

Comment s’opérera la transition ? Cela paraît difficile de le prévoir, il est probable que l’organisation se forgera petit à petit dans les réponses successives aux différentes exigences d’ "à quoi ça sert ?" qui dans chaque cas conditionnerons les formes à retenir.

Une chose est sûre, les réflexes socio-sociétaux à acquérir n’auront pas grand chose de commun avec ce que nous connaissons aujourd’hui. L’univers de demain sera fondé sur la valorisation immédiate de l’ "à quoi je sers !" de chacun des sociétaires et de sa capacité à s’agréger pour la réalisation et la mise en œuvre d’un projet collectif. Il faudra du temps, beaucoup de temps pour apprendre d’abord à vivre au quotidien dans un univers constamment en mouvement. Il faudra du temps, beaucoup de temps pour apprendre ensuite à ne raisonner qu’en inventeur, c’est-à-dire dans un climat permanent de remise en cause des gestes, des habitudes, des regards, du quotidien en somme. Mais la survie de l’espèce est probablement à ce prix.

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 9 avril 2010 (Date de rédaction antérieure : avril 2010).