De l’hypocrisie devenue pièce maîtresse de tous les rapports

Rien de plus surprenant d’abord et, immédiatement, de plus atterrant que de constater que l’hypocrisie est devenue la pièce maîtresse de toutes les affirmations publiques, de tous les commentaires. A croire que notre société, les émetteurs comme les récepteurs, ne supporte plus une expression directe, claire et sans ambiguïtés des difficultés qu’elle traverse.

Les "Humeurs stratégiques", agacées d’abord, effarées ensuite, ont pensé qu’il pouvait être intéressant, en ces temps de "propagande intense", de relever quelques exemples de cette atmosphère d’hypocrisie qui semble baigner le monde au point que l’on peut se demander quel est le péril le plus grand qui nous menace : le réchauffement planétaire promis (un bel exemple, soit dit en passant) ou l’absence planétaire d’authenticité ?

Soyons raisonnables et bornons-nous à notre univers hexagonal. Bien sûr, parmi les exemples que nous relèverons, certains auront des prolongements internationaux. D’autres, par contre, ne dépasseront pas les limites d’un environnement personnel. Cependant, dans tous les cas, leur réalité sera indéniable. Nous essaierons d’être le plus "honnête possible" dans les choix que nous allons présenter et, en tout état de cause, nous les assumons.

Voyons un peu !


UNE DIVINE SURPRISE : L’ANALPHABETISME DES CADRES

• Les médias, ces jours-ci, vient de faire grand bruit sur les remarques publiques de certains responsables des relations humaines de grandes entreprises qui ont relevé l’analphabétisme d’un nombre important de cadres. La méconnaissance de l’orthographe, voire de la grammaire et des règles les plus élémentaires de l’écriture ont fait la "une" de tout ce qui cause, qui montre ou qui publie.

Suivait une énumération de l’ensemble des dispositions que ces entreprises entendaient mettre en œuvre pour pallier ce Waterloo culturel.

Pas un instant, ni ces responsables, ni les médias –dans leur totalité- pas plus que les professionnels du lire-écrire-compter n’ont tenté d’analyser le processus qui a conduit (et qui continuera à conduire d’ailleurs) à cet état de fait.

Sans doute, le hasard et "quelque diable le poussant" sont-ils à l’origine de ce phénomène qui vient d’être découvert. Evidemment, toutes les observations que nous ont rapportées les quelques amis qui consacrent du temps à des opérations de soutien scolaire, celles que nous avons pu faire nous-mêmes, sont éclairantes. L’école élémentaire, la communale, semble avoir complètement perdu de vue l’une de ses trois fonctions essentielles, l’apprentissage de l’écriture.

Notons au passage que dans cette trilogie républicaine (l’adjectif à la mode), les deux autres éléments que sont la lecture et la numération ne semblent pas mieux traités. Le dire, l’écrire, le crier même entraînent, au mieux, un silence gêné, au pire la mise au pilori. Car c’est un crime de "lèse profession" que de constater la nudité de tant de reines et de tant de rois à qui nous avons confié nos "chères têtes blondes" dans le but de leur permettre "d’entrer dans le monde".

Et nous nous heurtons là à la première manifestation quasiment nationale de l’hypocrisie qui anime le comportement de la quasi totalité de nos co-sociétaires : la jouissance simultanée de l’aveugle-ment collectif et de la lucidité individuelle. A part les victimes, et sans doute la plupart d’entre elles sont parfaitement conscientes de leur détresse "alphabé-tique", personne ne peut échapper à la pandémie qui nous frappe.

Des adultes analphabètes (il est temps de cesser de nous leurrer et de commencer à appeler les choses par leur nom) ont été des enfants analpha-bètes. Et ces enfants analphabètes ont été fabriqués par un système qui organise l’analphabétisme.

Remarquons au passage que nous paraissons incapables d’analyser les conditions d’une systéma-tisation de l’erreur, quelle qu’elle soit. Nous ne savons rechercher de responsabilités que celles que nous pouvons attribuer à des femmes et des hommes sur lesquels nous faisons peser le poids de nos incapacités organisationnelles. Le poids, en fait de notre refus viscéral de faire de la politique. Le premier acte, en effet, d’une démarche politique n’est-il pas de se poser la question du "pourquoi ?" d’une décision à prendre ?

Sue le plan précis de l’Ecole, nous avons participé à quarante-huit rentrées scolaires (et oui, le temps passe vite et tout le monde ne part pas en retraite au bout de trente-sept ans et demi) et quarante-huit fois, nous avons entendu psalmodier le même slogan : des crédits, des locaux, des maîtres. Quarante-huit fois, des gouvernements ont cédé à la pression cor-poratiste habilement appuyée sur une réelle inqui-étude des "usagers" les parents et les employeurs. (Ce qui permettait, d’ailleurs, de dénoncer la soumis-sion du système éducatif aux intérêts du capitalisme). Jamais, la question n’a été posée, ne semble même s’être posée, de savoir pourquoi. Il y a environ un demi-siècle, le Certificat d’études primaires a été supprimé. Selon toute apparence, il ne correspondait plus aux besoins du moment. La question ne s’est pas un instant posée d’analyser le rôle que jouait la formation dont il était la sanction. Non, non, non, tout le monde au brevet… et que ça saute. Le tout, si nous nous souvenons de l’ambiance corporatiste (ou corporative) de l’époque, sur un fond de débat "fondamental" : celui de la durée de la scolarité et, par conséquent, de l’influence, voire de la place des enseignants du primaire dans le processus. Rappelons-nous de la bataille autour de l’affirmation de "la vocation des instituteurs et institutrices à enseigner tout au long de la scolarité obligatoire". Si nous remaquons qu’en France, la rémunération des enseignants est largement liée à l’âge des élèves auxquels ils enseignent, la nature de ce combat devient évidente. Il s’agit moins de l’intérêt des "chères têtes blondes" que des points d’indice…

Tout cela pour dire que ce mélange d’absence d’imagination des spécialistes, des exigences corporatives, de la séparation, déjà, du système éducatif de la réalité socio-sociétale, du poids aussi d’une idéologie dominante sont directement responsables de la situation que nous observons aujourd’hui avec tant d’effarement apparent.

Tout le monde (ce monde des spécialistes) savait, tout le monde s’est tu. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus échapper à cette réalité. La peur habite tous les acteurs… le mythe du bouc émissaire, le fondement de toutes les chasses aux sorciers et aux sorciè-res…, pudiquement masquées sous le prétexte de recherche des responsabilités…, une autre manifestation du "syndrome de repentance"…

Nous pourrions, peut-être, inaugurer un autre type de démarche dont la première étape serait de se poser la question du "pourquoi" de l’école et de sa division en échelons primaire, secondaire et supérieur. Cela ne signifie pas que cette organisation soit obsolète mais il se pourrait que les fonctions qui lui sont attribuées exigent une réévaluation, voire une remise en cause profonde.

Nous pourrions, par la même occasion admettre que si les agents humains ont une influence indéniable dans les succès comme dans les échecs, le système qui les organise pèse autrement plus lourd sur l’exercice des "capacités" individuelles.

La moindre société animale organise collectivement la protection et la préparation des "petits" à leur entrée dans le monde. La société humaine étouffée sous le poids des idéologies a perdu le sens de sa survie et des conditions qui l’organise. Nous avons confié à des mains merce-naires, fussent-elles honnêtes et dévouées, l’essen-tiel d’une mission qui appartient à chacun d’entre nous. Ce faisant, nous avons permis à ’Etat qui nous organise, et c’est sans doute là l’acte fondateur de notre hypocrisie collective, de laisser au hasard sa fonction essentielle qui est d’organiser les conditions de la survie de l’espèce. Quel autre organisme pourrait nous proposer les "pourquoi" sans lesquels un groupe humain ne peut constituer une Nation, c’est-à-dire cette structure qui répond à la nécessité du "vivre ensemble", d’appartenir ? Et sans ces "pourquoi", formalisés en "où ", les "comment" ne sont plus que des dés lancés au hasard ? C’est comme ça que Napoléon, s’il a gagné quasiment toutes les batailles qu’il a livrées, n’en a pas moins perdu "sa" guerre. Un grand tacticien, un grand organisateur, un grand Français… avec notre défaut majeur, cette absence du sens de l’avenir dès que nous passons de nos projets individuels à l’expression d’un destin collectif.

Un caractère que nous n’avons pas manqué d’introduire dans notre manière de gérer l’Etat…Cette maladie qui transforme tout notre système électif en un ensemble purement tactique. Comment, en effet imaginer le développement d’une pensée stratégique en bornant le mandat du P.-D.g. à la même durée que celle de ses collaborateurs ? Tous n’auront en tête que des "coups" de portée limitée : le temps de leur mandat ! Il leur faut bien songer à assurer leur "réélection".

QUELQUES AUTRES SURPRISES…

Outreau déjà n’est même plus un souvenir. Quelques êtres, nos frères, nos sœurs et leurs enfants, portent encore dans leur chair et leur esprit les traces d’un martyre qu’ils ne pourront jamais oublier. Pendant ce temps, les timides effets d’une enquête aux accents véritablement républicains, menée dans des conditions qui ont, hélas pour un court instant seulement, réconcilié un grand nombre de citoyens avec le système parlementaire, ont rapidement été effacés par une corporation dont nous mesurons chaque jour la puissance. L’appareil judiciaire, si publiquement solidaire, semble être incapable de considérer ses dysfonctionnements, de les reconnaître et d’inventer les mesures propres à corriger des insuffisances parfois criminelles. Incapable aussi de se soumettre à la volonté, timide répétons-le, de la Représentation nationale.

N’y a t’il pas une extraordinaire manifestation d’hypocrisie dans cette revendication d’indépendance d’un appareil dont la fonction est de mettre en œuvre les mesures qu’ont choisies, exprimées et décidées des institutions démocratiquement constituées. L’idée même d’un "pouvoir judiciaire", son indépendance d’un "pouvoir politique" et son refus constant d’admettre qu’il a des comptes à rendre aux citoyens, sont autant de défis inadmissibles qu’un appareil purement technique lance à l’organisation d’une démocratie.

C’est sans doute l’exemple le plus frappant de l’usurpation du pouvoir politique par une bureaucratie qui s’est fondée une légitimité sur la possession d’un diplôme obtenu par ses membres dans des institutions spécialisées. Le plus éclatant, sans aucun doute… mais loin d’être le seul. C’est, en effet, la dérive constante des "bureaucraties" de s’attribuer des pouvoirs, voire de les faire valider sous des prétextes hautement discutables, qui dépassent de loin leur domaine de compétence tel qu’il est défini par l’organisation de l’Etat. Toute administration entraîne l’apparition d’un appareil qui cherche quasi automatiquement à se saisir d’un pouvoir et de le faire légitimer frustrant ainsi la citoyenne, le citoyen, de l’exercice d’un pouvoir qui lui est pourtant reconnu institutionnellement. La collusion, la confusion aussi, il n’est pas d’autres termes, qui règnent bien souvent entre l’appareil politique légitime au sens de la démocratie et un appareil technique légitime au sens de sa compétence supposée sont d’autant plus développées que le législateur, et pour cause, n’a pas jugé utile de disjoindre les deux de manière indiscutable. Ainsi, il eut été sans doute sage de statuer sur l’incompatibilité entre des fonctions politique et administrative : tout fonctionnaire se présentant à une élection de quelque niveau que ce soit ayant dû démissionner au préalable. Ce préalable est d’autant plus indispensable qu’il coupe de manière définitive toute relation organique entre un candidat et soin administration. Peut-être parviendrons-nous alors à l’affaiblissement de la puissance des corporations ?

Après tout, il est toujours possible de rêver !

Mais que ces considérations ne nous aveuglent pas : revenons-en aux pâquerettes pour relever quel-ques autres cas… sur lesquels nous ne nous éten-drons pas ; leur énoncé suffit pour agiter les gens les plus honnêtes (si cet adjectif possède encore un sens…, ce dont on peut douter, parfois).

• la passion dévorante qui agite les passionnés de la défense d’un assassin convaincu… et condam-né… dans les conditions de légalité indiscutables après plusieurs procès auxquels il s’est volontai-rement soustrait tout en y participant indirectement via ses avocats ;

• la confiscation d’un service public (de tous les services publics, en fait) par ses agents qui prétendent se substituer aux propriétaires légitimes (les citoyens) en se prétendant les conservateurs de la qualité du service rendu qui repose toujours sur des revendications dont le corporatisme est évident ;

• hypocrisie ordinaire, celle qui consiste à présenter les voyous comme des victimes innocentes tout en culpabilisant les victimes ;

• hypocrisie encore, la découverte périodique de "grandes causes" nationales, qu’il s’agisse des S. D. F., des immigrés clandestins, des "nouveaux pau-vres", des personnes âgées, des handicapés physi-ques et mentaux, bref l’illustration et la défense d’une politique de charité universelle dont la caractéristique principale est de nier l’autre en le transformant en un objet de l’aide publique. Une fabrication industrielle de sous-sociétaires, parasites institutionnels, définiti-vement exclus parce que cette conception de la prise en charge leur interdit toute participation à l’harmonie sociétale ;

• hypocrisie toujours, celle qui, sous prétexte de reconnaissance du fait individuel, détruit le sens de l’appartenance en inventant le communautarisme comme mode de vie collective.

• hypocrisie majeure, hypocrisie himalayenne, la plus impardonnable enfin, celle qui consiste à culpa-biliser le pékin le plus vulgaire et le plus inoffensif en lui refusant de jouir en paix des fruits de sa trans-piration. Des populistes aux couleurs de la compré-hension et de l’amour du prochain inventent des droits de manière permanente, des droits qui ne sont qu’autant de devoirs imposés à des "nantis". La mise en œuvre rationnelle et permanente de cette remar-que qui fit la notoriété d’un ministre de la Troisième république, M. TARDIEU. Celui-ci à qui de bonnes âmes conseillaient d’augmenter les impôts des "riches" leur répondit : "Faire payer les riches, mais mes pauvres amis, vous n’y pensez pas, les pauvres sont tellement plus nombreux". Les bonnes âmes d’aujourd’hui, plus raisonnables que celles d’hier mettent en pratique cette remarque dont la pertinen-ce leur apparaît indiscutable. Plus astucieux que leurs prédécesseurs, nos Caton modernes ont réussi ce tour de force de rendre amer le moindre plaisir sous prétexte que si l’un au moins d’entre nous ne peut en jouir, notre joie individuelle est illégitime. Et combien d’autres encore…

UN REVE DE TOUJOURS : LE "PARLER VRAI"…

Depuis toujours, sans doute, le pékin vulgaire, vous, moi, tous, nous souhaitons un "langage de vérité". Le problème, c’est qu’en ces matières, comme partout, la vérité est un mythe et rien qu’une annonce de son expression est déjà une tromperie. Plutôt que des vérités, nos réalités seraient mieux décrites sous la forme d’inter-prétations. Dans ces conditions, ce souhait, cette exigence peut-être, pourrait être satisfaite affichant chaque information dans son contexte.

Prenons un exemple : les émissions de gaz carbonique. Tous ceux qui en parlent, peut-être une minorité parmi ceux à qui le discours s’adresse, savent que tous les combustibles fossiles ou biologiques comportent des chaînes carbonées. Au moment de leur combustion, ils produisent, par con-séquent, des oxydes de carbone. Qu’il s’agisse de pétrole et de ses dérivés directs, de GVC (gaz de ville comprimé), de GPL (gaz de pétrole liquéfié), de biocarburants, tous ces composés créent du gaz carbonique et participent à la pollution de l’atmos-phère. N’empêche, la propagande la plus éhontée tente de nous faire croire qu’il y aurait progrès à favoriser l’utilisation de certains carburants "verts" plutôt que d’autres. Le ressort apparent (la prétention de vérité) est donc constitué de la popularisation d’un fait qui n’est pas pertinent et constitue une interprétation discutable. Il en est une autre, tout aussi discutable sans doute, mais qui est indépendante des problèmes de pollution. Le recours aux "carburants verts" rend les nations productrices de pétrole moins puissantes et libère partiellement les nations consommatrices. Si nous en revenons à la question de fond, celle de la pollution, il ne nous reste plus qu’à considérer les énergies produites par des procédures "hors carbone". Toutes, qu’il s’agisse du vent, de l’eau ou de l’atome passent par un intermédiaire énergétique, l’électricité. Le problème réside en ce que nous ne connaissons pas d’autre moyen commode de stocker l’électricité en quantité industrielle que de fabriquer de l’hydrogène. Ce "vecteur énergétique" présente un nombre important d’avantages : sa production et son utilisation ne polluent pas, son origine est parfaitement renou-velable dans la mesure où le résultat de son utilisa-tion est redonne l’eau dont il a été extrait... et, accessoirement, il nous libère de l’influence des "pétroliers". En l’occurrence, le "parler vrai" aurait là, une occasion miraculeuse de se manifester ! Une mise en évidence de cette autre hypocrisie quoti-dienne aux accents si écologiques de rejet de l’électricité d’origine nucléaire.

Un exemple certes, mais combien sensible en ce sens qu’il remet en cause le fonctionnement du groupe. Et si nous portons notre regard sur d’autres sujets inquiétants, il est sûr que nous bouleverserons des habitudes, des idées reçues. Nous obligerons nos concitoyens à porter leur attention sur des sujets qui "dérangent", entre autres sur le véritable contenu de la solidarité dont "on" nous rebat les oreilles ainsi que sur tous les gestes qui en sont issus. Un regard nouveau sur le chômage, sur les "aides", sur les véritables moteurs de la politique sociale et en fin de compte, sans doute, sur le "vivre ensemble", ses raisons et les conditions de sa réussite.

Comme le dit la sagesse des nations, serait-elle relayée par le sapeur Camembert : "Tout est dans tout… et réciproquement !".

Une boutade ? Peut-être ?

Mais qui comporte, si nous voulons bien "parler vrai", l’exigence d’un regard sans complaisance qui nous mènerait de l’observation quotidienne à des démarches conquérantes.

Qu’en pensez-vous ?


jeudi 12 avril 2007 (Date de rédaction antérieure : avril 2007).