L’insécurité

Nous entrons peu à peu dans un monde nouveau qui semble complètement en rupture avec celui où nous évoluons depuis des millénaires. De plus en plus souvent, nos solutions traditionnelles conduisent à des échecs.

Tentons de regarder autrement, passons du "qu’est-ce que c’est ?" à "l’à quoi ça sert ?"


Le monde change, la société, si ce mot a encore un sens, évolue. Rien que de très normal, direz-vous… pourtant à la différence de la première moitié du siècle dernier où les choses évoluaient à un rythme de sénateur, la vitesse à laquelle nous sommes emportés semble nous donner le tournis et nous faire perdre la notion de la réalité, sinon le sens des réalités.

Nous vivons bien plus vieux (nos parents mourraient à l’âge de la retraite -65 ans- et, souvent, bien avant) et nous entrons de plein pied dans la vie sociale beaucoup plus tôt. Il y a une soixantaine d’années encore, les enfants ne traînaient que rarement dans les rues puisque, sitôt le goûter achevé, la plupart des garçons et filles se mettaient à leurs devoirs Ils étaient généralement couchés à 21h30 au plus tard après avoir participé à la desserte.

Bref, l’éducation était rythmée par "Mouches ton nez et dis bonjour à la dame !"

Il est clair que nous n’en sommes plus là. De plus en plus souvent, la parole des parents, celles des maîtres et des professeurs ne sont plus que des fonds sonores aux oreilles de garçons et filles qui déjà à 8ans ne sont plus des enfants.

Mais cachons nos mouchoirs, nos pleurs et nos regrets, cessons de regarder le monde avec les yeux d’hier et d’effacer sa réalité. Les temps ont changé et il ne sert à rien, bien au contraire, de "se la raconter" et faire "comme si ". D’autant plus que les parents, la génération dominante (le corps de la courbe de Gauss de la distribution des âges), se comportent bien souvent avec la même indifférence.

Oh, il n’est pas interdit de croire à la rédemption mais il est aberrent de croire qu’elle se pratique sans efforts. En outre, il y aurait lieu de se souvenir que la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen s’appliquent à tous, pas moins aux citoyens sans histoires qu’aux transgresseurs de toute nature.

Mais voyons cela d’un peu plus près.

LA DÉLINQUANCE ? UN AUTRE REGARD !

La délinquance, qu’est-ce que c’est ? Ainsi posée la question n’a aucun sens opérationnel. La preuve en est que les définitions ne parviennent pas à en cerner le contenu. En outre le problème dans sa généralité recouvre trop d’acceptations différentes pour tenter une synthèse. Aussi, loin d’une sociologie qui cherche dans l’imaginaire des "explications" définitives, commençons, modestement, à en examiner "l’à quoi ça sert" ?

A quoi ça sert ? Deux grandes liges paraissent évidentes –c’est dire à quel point la prudence est indispensable : l’évidence est bien souvent l’indice d’une regard superficiel- selon les bénéfices espérés.

• Il y a d’abord "l’à quoi ça sert" d’appropriation. Attaques des personnes et des biens sous toutes leurs formes dans le but d’acquérir un bien directement ou indirectement monnayable. Faciles à caractériser et directement descriptibles, leur "à quoi ça sert" réside dans l’évaluation du butin. A cela près que, jusqu’ici, les malfaiteurs chevronnés ont toujours soupesé le rapport qualité/prix (risques/montant du butin) alors qu’aujourd’hui, on tue parfois pour une vingtaine d’euros. Ce qui classe ces comportements dans un champ difficilement cernable.

• Viennent ensuite, toutes les autres formes d’agression dont nous sommes bien incapables de donner des interprétations puisque les "experts" –quels que soient les personnalités qui se cachent derrière cette qualification- ne sont que très rarement d’accord sur la motivation des délinquants, leur "à quoi ça sert". La notion même de "rapport qualité/prix" n’a plus de sens. Comment évaluer la valeur matérielle d’une vengeance, l’expression matérielle d’une jalousie ? Comment interpréter des actes de vandalisme et autres manquements sociétaux ou intimes ?

Si dans les premiers cas, il est possible d’établir quelques typologies de délinquants en parvenant même à distinguer délinquants professionnels et occasionnels, la deuxième rubrique est autrement complexe à gérer. Si nous étions aussi sages que le prétend la sagesse des nations, au lieu de tenter de donner des "interprétations", souvent présentées comme des "explications", ce qui permet d’éviter de mettre en cause les dogmes qui nous habitent, il vaudrait mieux commencer par collationner les faits, leur environnement, les conditions extérieures dans lesquelles ils ont eu lieu.

L’objectif dans l’un et l’autre cas est double, il s’agit d’éviter d’abord et de sévir.

Comment parvenir autrement à singulariser l’acte qui consiste à bousculer son voisin au passage relativement au meurtre, serait-il involontaire, et/ou aux agissements de certains intermédiaires financiers, voire aux abus de pouvoir que nous rencontrons ci ou là ? La sagesse populaire, ce fruit de l’existence quotidienne parfois un peu rapide dans ses appréciations, nous rappelle depuis des générations que "qui vole un œuf, vole un bœuf !". Une image qu’il serait vain de n’appliquer qu’aux atteintes à la propriété d’autrui. Elle porte un sens socialement profond qui pourrait s’exprimer sous une forme moins imagée : la délinquance n’est pas un comportement occasionnel. Le contraire de nos analyses courantes qui inventent des échelles dont la subtilité finit par nous faire perdre de vue que le premier "à quoi ça sert ?" de la délinquance est de nous rendre la vie quotidienne de plus en plus aléatoire.

Dans ces conditions l’un des écueils, sinon l’écueil dominant, de nos qualifications et des solutions que nous mettons en œuvre, réside dans le regard que nous portons sur les événements. Un comportement délinquant est déterminé pas sa comparaison à notre "patrimoine socio-culturel" sans que nous ne nous posions réellement de questions sur l’appréciation que porte le "délinquant" sur cet héritage que nous apprécions le plus souvent à l’aune d’une idéologie dont nous clamons l’universalité.

Tout serait pour le mieux si nos observations quotidiennes étaient moins envisagées comme des illustrations justificatrices de nos "a priori" idéologiques que comme autant d’indices de remises en question de nos dogmes. Nous sommes tellement imbus de la rigueur de nos analyses que nous avons introduit une dichotomie entre l’élevage des enfants, leur "éducation" dont nous considérons les parents comme responsables, et leur "formation", tâche attribuée aux maîtresses et aux maîtres des écoles quelle que soit l’origine "philosophique de celles-ci.

Ces considérations nous amènent à envisager la question de la délinquance avec un regard légèrement différent de la tradition.

UNE TENTATIVE

Toutes nos évaluations de la "qualité" des membres de la société reposent sur un certain nombre de paramètres dont nous ne discuterons pas la pertinence. Rappelons-nous simplement que leur "légitimité" repose sur leur origine, l’organisation de la société. Chaque fois que nous évaluons la "qualité" de ses membres, celle-ci se répartit sur une courbe en cloche, (courbe de Gauss) dont la partie médiane rassemble la grande majorité des sociétaires, encadrée aux extrémités par deux groupes nettement minoritaires qui, comme leur position l’indique, relèvent l’un et l’autre de l’extrême.

Alors, quoi de neuf ? Peut-être dans le regard à porter sur les faits. Nous parlions, ci-dessus, de l’impossibilité d’évaluer le "rapport qualité/prix" dans tout ce qui n’est pas directement matériel. Ne serait-il pas temps de tenter d’abandonner ce regard duel qui sépare la matière et l’esprit ? Supposons que le braquage réussi d’une banque apporte autant de satisfaction affective que de satisfaction matérielle, supposons encore que la destruction, apparemment gratuite d’un matériel urbain par exemple, apporte autant de satisfaction matérielle que de satisfaction affective : peu de choses distinguent alors les diverses motivations examinées. Tout se ramène à l’apprentissage de l’évaluation du rapport qualité/prix.

Tentons d’abord d’abandonner les approches traditionnelles qui reposent toutes sur une critique de l’organisation socio-sociétale accompagnée d’une mise en cause culpabilisatrice des sociétaires. Il est probable que le chômage, la pauvreté, l’exclusion constituent des facteurs aggravants mais leur utilisation permanente et exclusive ne permet pas d’interpréter les "accidents" que nous observons quotidiennement dans des secteurs où ces plaies sont inconnues.

Quittons le domaine de la spéculation pour explorer celui de l’écoute, pas celui de la communication dont on se plaint par ailleurs qu’elle est tellement difficile à établir. S’asseoir ici, là, ailleurs, partout et écouter nos enfants, juste écouter en sachant se taire.

[Ainsi, par exemple, il y a quelques années, une importante entreprise de transports en commun nous avait confié le développement d’une étude sur "l’à quoi ça sert des "tags" ". Au lieu de tenter des interprétations plus ou moins alambiquées de leur signification, nous avons rencontré des "tagueurs" et écouté ce qu’ils avaient à dire, quand ils acceptaient d’en parler en s’adressant directement à nous… mais pas toujours.

A la suite de cette étude, nous avons développé une typologie des membres de cette population répartie sur tout le territoire de l’Ile de France, indépendante des lieux –on tague aussi bien dans le seizième, que dans le vingtième, en Seine-Saint Denis et/ou dans le Val d’Oise- et les motivations en sont multiples. Pour les uns, le goût de l’aventure, pour d’autres, l’affirmation de la présence en des lieux difficiles à atteindre, souvent dans le but de cacher une laideur, une saleté, parfois, enfin, une manifestation de rejet de l’envahissement publicitaire. Personne parmi la bonne centaine de personnes interrogées, et dont l’âge variait entre quatorze et trente-cinq ans, ne s’est présenté comme porteur d’un "message politique, religieux, contestataire ou philosophique".

Bref, la lutte contre les tags aurait pu prendre un autre caractère que celui de considérer leur démarche comme du vandalisme. Nous avions à l’époque proposé un ensemble de mesures, les unes participatives, les autres répressives mais pour des raisons d’inadaptation culturelle ces propositions directement issues du discours des intéressés n’ont pas été retenues.]

Certes le problème de la délinquance auquel se heurte aujourd’hui notre société est plus profond, plus grave et il ne suffira pas de quelques conversations pour indiquer des solutions même partielles. Cependant en choisissant d’autres hypothèses de travail, nous pourrions tenter de bâtir un autre modèle. Après tout, notre regard actuel ne semble pas conduire à des améliorations permanentes. Cela dit, distinguons les moins de seize ans et les plus de seize ans (limite inférieure de la majorité pénale).

Ne nous méprenons pas : il s’agit là d’une hypothèse de travail posée dans le but de constater à quelle description de la réalité conduit le modèle qu’on en peut déduire.

Alors, quelles pourraient être les démarches à entreprendre, étant entendu que cette forme de prévention qui devrait conduire à des modifications n’aura d’effet que très graduellement ?

Pour commencer, tirons les conséquences de notre organisation socio-sociétale. Quoique nombre de nos semblables ne s’en rendent plus compte, chacun de nous est un acteur de la vie sociale et de l’existence même du groupe. Aussi, toute agression, publique ou privée, atteint l’intégrité du groupe et menace son équilibre. Les premières mesures à prendre seront donc celles qui tendront à développer, voire à créer, la conscience de l’appartenance, en commençant dès le plus jeune âge. Introduire par des jeux, des contes, des lectures tout une série de notions dont l’ensemble serait de rendre les futurs adultes conscients d’être des individus groupés en société pour mieux survivre tout en leur faisant acquérir le sens de ce qui est un engagement personnel.

Evoluer dans un groupe, participer à son développement sont avant tout des engagements personnels. Leur refus est un droit mais il doit entraîner des conséquences brutales et définitives. Cela signifie qu’une transgression devrait être considérée comme une atteinte à l’intégrité du groupe et justifier une exclusion de son ou de ses auteurs. Le bannissement est la conséquence de la responsabilité individuelle.

Cela dit, un autre point n’attire pas suffisamment notre attention : celui qui prend en compte l’évolution de la nature des enfants et des adolescents. Il y a soixante-dix ans, à dix ans, les garçons étaient encore en culottes courtes et jouaient aux cowboys et aux indiens, les filles, portaient de petites robes et jouaient à la poupée. A quinze ans, les adolescents ne se distinguaient pas des enfants et étaient gérés comme tels. Il ne suffit pas de mettre la majorité civique à 18 ans, la pénale à 16 et de considérer que, jusque là, l’être est encore un enfant irresponsable tout en le formant dans un climat "d’interdiction de l’interdiction" sans introduire une quelconque notion de la responsabilité individuelle. Les enfants d’aujourd’hui ne sont pas en devenir les adultes que nous sommes. Ils constituent une population nouvelle, quasiment une ethnie où la couleur de la peau ou l’origine ne constituent plus une caractérisation. Leur point commun est, dans de très nombreux cas, l’ignorance de notre monde. Ils nous côtoient comme si nous étions autant de zombies et nous rackettent à l’occasion. Aujourd’hui, nous ne pouvons même plus fixer avec certitude les limites inférieures. Ne serait-ce que devant un développement physique que nous ne savons, ne pouvons pas maîtriser de plus en plus souvent. Rendre une mère célibataire responsable du comportement de son gamin de quatorze ans qui la domine du haut de son mètre quatre-vingt ? Une considération qui s’appuie sur un état de choses dont la réalité échappe à bien des observateurs. Bref, nos idées sur l’enfance et l’adolescence correspondent à une réalité qui n’est plus qu’un souvenir… et la loi gère un univers mythique.

Remarquons, cependant, que cette expression d’une population étrangère (où le terme "étrangère" n’a aucune connotation ethnique) ne prend des caractères aussi affirmés que dans des lieux où ses membres éventuels sont en grand nombre. Ailleurs, bien qu’il soit possible d’en rencontrer, leur nombre atteint rarement une taille critique qui puisse les faire passer du clan à la population.

Sans doute et est-ce ultérieurement que les paramètres de chômage, de pauvreté (encore que l’ensemble des trafics illicites pratiqués génère des mouvements financiers importants) commencent à jouer un rôle. Ils ne sont pas négligeables mais ne servent peut-être qu’à amalgamer des éléments sans attaches.

QUELQUES PISTES

Il devient indispensable de changer de regard, Nous devons cesser d’observer sur la base d’un mode visiblement obsolète. Avant de tenter de qualifier des comportements relativement à une morale devenue largement inapplicable, il faut donc commencer par une observation et une description scientifiques (sans idées préconçues, sans préjugés, sans a priori moraux de quelque nature que ce soit et sans chercher à conforter une vision idéologique, quelle qu’elle soit). Une collation aussi exhaustive qu’il sera possible des comportements. Les catégorisations viendront plus tard quand les observations auront été assez nombreuses. Observons sans interpréter et sans nous laisser aller à des comparaisons impossibles : tout a changé, pas évolué, changé profondément !

La communication tentée selon nos modes antérieurs ne peut s’établir, nos motivations étant incompréhensibles aux yeux de la plupart de ces "nationaux" qui, en prime, refusent d’entrer dans quelqu’opération de réification que ce soit. La sécurité publique ne repose pas uniquement sur les épaules des policiers et des juges. Dans une démocratie, c’est l’affaire de tous et tant que nous assisterons au ballet traditionnel des gendarmes et des voleurs en n’y voyant qu’un jeu, il n’y aura pas de recul de l’insociabilité

Le problème est esquissé. Son traitement, à partir de toutes les conséquences que ce regard entraîne, exige un approfondissement qui commence par accumuler les informations, les joindre aux informations existantes et les traiter comme des données d’un problème dont nous pourrons ainsi préciser peu à peu les termes.

Nous devons garder en tête que le moteur réel du développement social est la conscience de l’appartenance et que tout dépend, en fait, de l’accession de chacun à la responsabilité individuelle, envers lui-même et envers le groupe. Si nous n’y parvenons pas, c’est la disparition de notre société qui est à craindre… ou à espérer !

Cela vaudrait peut-être la peine de rouvrir nos dossiers et de dépoussiérer nos idées reçues.

Qu’en pensez-vous ? .


dimanche 15 août 2010 (Date de rédaction antérieure : août 2010).