Réforme : mode d’emploi

En ces temps où la communauté s’étant brusquement découverte réformiste… en paroles tout au moins… pour éviter quelques désillusions cruelles, il nous paraît intéressant de revenir à la fois sur le concept de réforme, sa genèse, la recherche de son contenu. Il nous paraît également profitable d’y ajouter quelques considérations générales sur les conditions qui permettent la mise en œuvre et le dé-veloppement d’une politique de réforme.


Citation invitée : "Tu causes, tu causes" dit Laverdure, "C’est tout ce que tu sais faire… !!!". Raymond Queneau, in "Zazie dans le métro"

RÉFORMER ! POURQUOI ?

Il y a des mots qui sont inquiétants : ils nous renvoient à des passés tumultueux, à des démarches complexes, à des souvenirs d’écoliers où les notions mêmes qu’ils recouvrent apparaissent toujours comme synonymes de bouleversements pénibles à vivre et souvent mal accueillis.

Dans ces circonstances, où l’incertitude nous perturbe, rien ne devrait être plus rassurant que de revenir aux sources, en l’occurrence celles du langage. Qu’en pensent "Le nouveau petit Larousse illustré" et le "Robert" ?

Réforme ?


- Le N.P.L.I.

  1. Changement important, radical, apporté à quelque chose, en particulier à une institution en vue de l’améliorer. Exemple : réforme de la Constitution.
  2. Retour à une observance stricte de la règle primitive dans un ordre religieux.
  3. Classement comme inapte au service dans les armées.

- Le Robert

  1. Action de réformer. Résultat de cette action (1625)
  2. Rétablissement de la règle primitive dans un ordre religieux.
  3. La Réforme : mouvement religieux du XVI° siècle qui fonda le protestantisme et qui voulait ramener la religion chrétienne à sa forme primitive.
  4. (1640), changement qu’on apporte dans la forme d’une institution afin de l’améliorer, d’en obtenir de meilleurs résultats. Voir amélioration, amendement.
  5. Amélioration partielle et progressive de l’ordre social (opposé à révolution). Voir réformisme.
  6. Militaire (1762) Mise hors service de ce qui y est devenu impropre ; situation qui en résulte.
  7. Position du militaire libéré des obligations militaires pour inaptitude physique.

Bref, à des questions de détails près, la réforme a pour objet, sinon sujet, de changer l’état des choses afin d’en améliorer le fonctionnement.

Cependant, et comme il est d’usage permanent, c’est dans le détail que le diable se niche : selon les autorités que nous venons de citer, même importante, voire radicale, la réforme ne semble pas entraîner de bouleversements fondamentaux. Cela aurait été le cas, le N.P.L.I. et le Robert n’auraient pas manqué de le signaler. En outre, même dans son sens de "mise hors de service", la réforme entraîne une exigence de remplacement afin de perpétuer l’institution et d’en pérenniser les services.

Dans tous les cas, l’idée est suggérée de la continuité. Comme toujours le "non dit" est au moins aussi important que l’exprimé. La réforme cherche à améliorer un fonctionnement, elle n’a pas pour objet, semble-t-il, d’en remettre en cause les principes, c’est-à-dire la politique qui les inspire, les objectifs choisis pour le long terme, c’est-à-dire la stratégie mise en œuvre. Les procédures développées au cours des opé-rations de réforme qu’elle entraîne sont d’ordre purement tactique. Le Robert prend bien soin d’ailleurs d’opposer réforme et révolution (apportant ainsi à la notion de révolution des propriétés que la réalité est loin de lui attribuer).

Aussi, il est assez difficile de comprendre la résistance que les groupes opposent aux réformes. Dans la mesure où nous savons que par définition même, une réforme ne s’applique jamais qu’aux apparences, c’est-à-dire à la per-ception que nous avons des choses, d’où vient cette inquiétude ? Encore pourrions-nous la saisir si les changements envisagés étaient autant de bouleversements radicaux mais ce n’est pas le cas.

Tout ce qui relève de la tactique ne remet pas en cause les hypothèses qui fondent les modèles qui nous permettent d’interpréter les situations et d’analyser les dysfonctionnements observés. A cet égard, ce qui relève de la machine "éducation nationale" est un exemple indiscutable. Voilà un ensemble qui, à peu de choses près, répond à des "à quoi ça sert" qui ont été définis il y a aujourd’hui près de cent trente ans. Quelles qu’aient été les qualités des analyses qui ont présidé à l’organisation que nous connaissons, il est sûr que les conditions dans lesquelles l’appareil fonctionne aujourd’hui n’ont plus rien de commun avec celles qui existaient alors.

Les besoins sociaux, à supposer même qu’ils soient identiques -une supposition aberrante- ne s’expriment plus dans les mêmes termes, d’autant plus que notre hypothèse est à l’évidence irréaliste. Depuis Jules Ferry, le monde, son organisation, les appétits des sociétaires, leurs besoins, la manières dont ils sont exprimés, ont évolué au point que les objectifs poursuivis n’ont probablement plus aucun rapport avec ceux qu’il serait utile de définir aujourd’hui. Mais pour ce faire, il faudrait commencer par se poser la question de "l’à quoi ça sert" de la machine. Apparemment, ce n’est pas à l’ordre du jour. Soit dit en passant, nous avons quitté nos fonctions en l’an 2000, après quarante-huit ans de service (bons et loyaux, bien évidemment). Nous avons donc assuré quarante-huit rentrées scolaires et universitaires, toutes, sans exception, bercées par le slogan permanent "des crédits, des lo-caux, des maîtres" sans que jamais la question ait été même suggérée de savoir pour quoi faire. Et quarante-huit fois, avec des fortunes diverses, le budget de l’institution a augmenté… alors même que le nombre d’élèves diminuait. Et depuis ? Pour la première fois, le gouvernement annonce sa décision de réduire le personnel… le brouhaha, le tumulte qui accompagnent cette annonce, les arguments avancés pour s’y opposer découlent directement d’un regard plus que centenaire.

Alors, réforme ?

CE QUI SE CONÇOIT BIEN, S’ÉNONCE CLAIREMENT…

Réforme ou refondation ?

Voilà trop longtemps maintenant que les dysfonctionnements se sont installés et que toutes les tentatives de les réduire ont été autant d’échecs. Il est trop simple d’en rejeter la responsabilité sur les hommes et les femmes qui ont exercé, qui exercent le pouvoir dans tous les domaines. D’autant plus qu’en observant ce qui se passe au dehors de nos frontières, nous pouvons constater qu’il n’est pas de réussites convaincantes. Bien des succès ne sont qu’apparents et leur fragilité s’exprime au moindre "coup de vent" international.

Une des caractéristiques de notre époque est que des solutions applicables jusque là avec un certain taux de réussite sont devenues complètement inopérantes. Au point que certaines démarches collectives vécues comme des rites ont perdu toute valeur sacrificielle. Dans la plupart des cas, le recours aux expériences passées ne permet plus de dégager des solutions, fussent-elles passagères et partielles. La rupture avec le passé, avant de devenir un élément de poids du discours politique, s’est manifestée dans les comportements quotidiens. Un analyse plus approfondie des situations ainsi créées met en évidence la fait que des circonstances apparemment analogues ne comportent aucune similitude.

Des interventions qui, dans un passé relativement proche, relevaient quasiment de réflexes conditionnés ont perdu toutes les relations de causes à effets qui les justifiaient jusque là. Il suffit de jeter un coup d’œil autour de soi pour que les illustrations de ce propos apparaissent. Il n’est pas de secteur épargné. Qu’il s’agisse de situations internationales ou des rapports inter-personnels entre clients et vendeurs (et/ou vendeuses) dans un magasin de quartier, tout est devenu incontrôlable. Les Etats-Unis, habitués à se considérer comme les gendarmes du monde, s’ils sont toujours capables de transformer en tas de ruines des régions entières, n’ont plus la capacité de mettre en œuvre une paix, même passagère, fut-elle américaine. Qui d’entre nous ne s’est pas fait rabrouer sans ménagements par une gamine en minijupe où un adolescent en jeans qui considéraient que le statut de clients ne comportait aucun avantage particulier, pas même une manifestation de courtoisie élémentaire. Des résultats qui "allaient de soi" ne sont plus que des souvenirs. Leur existence, pourtant, est à ce point inscrite dans la mémoire collective que les répétitions s’accumulent sans que jamais personne ne semble en avoir remarqué l’inadaptation. Les aventures indochinoises, l’explosion yougoslave, les divers massacres interethniques an Afrique, en Amérique du sud, aux Indes et dans les îles, l’Irak, l’Iran, le Moyen-orient, toujours la même analyse, la même incompréhension, la même impuissance et, en fin de compte, le même échec.

Une différence pourtant ; à mesure que le temps passe, les oppositions se radicalisent, s’étendent et tout ce qui, au départ, ne constituait qu’une inadaptation locale devient à présent une guerre multiforme qui fait de l’Occident un ennemi planétaire. Ennemi ? Mais de qui ? De tout ce qui n’est pas nous ! La rupture ? Elle exprime un fait qui, visiblement, ne nous appa-raît pas : nous avons perdu notre valeur d’exemple.

Après avoir collationné cette accumulation de divers faits qui ne sont plus d’ailleurs que des faits divers, il faut bien en tirer l’évidente conséquence : ils expriment un profond bouleversement. Un monde est en train de disparaître. Aussi, quelle que soit l’organisation socio-sociétale qui, après une période de transition, s’installera à la place de ce que nous connais-sons, les appareils sociaux actuels seront devenus complètement obsolètes. Nous le sentons déjà et nous manifestons nos frustrations en adhérant aux discours de ruptures quelles qu’en soient les origines. Mais il n’est pas sûr que nous avons conscience aussi bien de la réalité déjà présente de cette rupture comme de la profondeur du bouleversement qu’elle va entraîner.

Nous envisageons des réformes sans réaliser que la rupture nous emporte au delà des ajustements, des réajustements, des aménagements et des réaménagements. Il ne s’agit plus de la "mise hors service de ce qui y est devenu impropre" pas plus que des "changements qu’on apporte dans la forme d’une institution afin de l’améliorer, d’en obtenir de meilleurs résultats". Il s’agit de revenir aux sources pour constater que certaines sont à jamais taries et que d’autres sont apparues que nous ne connaissons pas encore.

Il s’agit de mettre en évidence aussi bien l’inventaire des besoins nouveaux que la nouvelle expression de besoins anciens dans un environnement dont les caractères sont loin d’être fixés, s’ils le seront jamais.

Il s’agit, enfin, d’examiner un à un toutes ces "conquêtes", tous ces "acquis", en recherchant leur "à quoi ça sert" initial, ce qu’il est devenu et la conformité des résultats obtenus à ce que nous nous proposions d’obtenir par leur pratique.

Bref, imaginer une politique, une stratégie puis cherche des tactiques propres à les atteindre.

Réforme ? Refondation ?

Il faudra bien se résigner à entreprendre la seconde. Et, là comme ailleurs, l’abandon du jeu sur, du jeu avec, les mots ne peut que clarifier les situations. Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement et les mots pour le dire nous viennent aisément. Et quand on tient les mots vrais, les choix sont clairs, les décisions, facilitées et les mises en œuvre, réussies.

Alors, réforme ou refondation, peu importe finalement. L’important, c’est de commencer par tout envisager sous l’angle des "à quoi ça sert" !

LA SORTIE EST AU FOND DE L’ESPACE

Par où commencer ? Quand un panier est percé en de multiples endroits, il ne reste généralement plus qu’à changer de panier. En l’occurrence, cela signifie que la première étape consiste à se mettre d’accord sur les objectifs... ce qui implique une identité de diagnostic : notre monde disparaît, par conséquent, il n’est pas de domaine de l’activité humaine qui ne doive être purgé.

Cela dit, au travail.

Comme d’habitude, sortons l’arme absolue, les trois questions auxquelles il est impossible de se soustraire :

- Pourquoi ? Parce qu’il est impossible de faire autrement ; tout a échoué, nous en sommes réduits à tout inventer.

- Où ? Un système qui aura pour caractéristique principale d’être évolutif. Hier est déjà le passé, nous survivons aujourd’hui, demain sera un autre jour avec d’autres lois, d’autres conditions : préparons-nous à rejeter sans regrets ce qui a été valable aujourd’hui comme nous avons su, ce matin, jeter ce qui nous a permis de survivre hier.

- Comment ? En abandonnant définitivement toute référence à une vérité, serait-elle passagère et en nous concentrant sur les exigences de ce jour.

Cela dit, la situation actuelle exige deux types de démarches. D’une part, traiter tous les blocages introduits par une législation anarchique dont les origines remontent quasiment à Philippe Auguste, d’autre part, imaginer l’appareil réglementaire qui permette de libérer l’initiative entrepreneuriale et d’encourager le développement des entreprises. En somme, supprimer les freins et renforcer les accélérateurs.

Comment ?

En ce qui concerne la mise à jour de l’appareil législatif, charger le Conseil économique et social, en liaison étroite avec le Sénat, d’une mission précise d’examen de la bibliothèque législative en vue de proposer au Parlement la suppression pure et simple de tous les textes obsolètes.

En ce qui concerne, l’invention de mesures incitatives dans le cadre d’un nouvel environnement réglementaire confier encore au C.e.s. où sont représentées toutes les forces productives de la Nation (administrateurs, syndicats "ouvriers" et "patronaux", travailleurs indépendants, politiques) une mission d’exploration et de proposition de mesures pour le compte de la représentation nationale.

Bref, attribuer au C.e.s. le double rôle qui devrait être le sien : suivre en temps réel l’évolution et l’adéquation de l’environnement réglementaire d’une part et, d’autre part, être le laboratoire de recherche où seraient étudiées toutes les propositions originales de nature à moderniser les circuits de décision publics et privés ainsi que les éléments d’une gouvernance moderne.

Nous avons, semble-t-il, la possibilité d’établir cet état des lieux sans lequel il serait vain de croire qu’une politique pourrait être enfin proposée, formalisée en une stratégie conquérante et concrétisée par un ensemble de tactiques parfaitement coordonnées.

La formation ? Pourquoi faire ? Pour atteindre quels objectifs ? Mais ces objectifs ne peuvent être que les outils qui permettront le développement du progrès politique et social engagé par l’Etat à partir des propositions du C.e.s. validées par le Parlement. Quels doivent alors être les rôles des services publics de toutes natures, où s’inscrivent-ils comme moyens, outils et moteurs ? Comment inscrire ces propositions dans une Europe refondée ?

Réforme, refondation ?

Peu importe, il s’agit d’imaginer, de formuler et de réunir les conditions nécessaires à l’entrée de la France dans ce monde dont nous imaginons vaguement, très vaguement encore, les contours. La troisième République a permis à notre pays d’entrer dans le XX° siècle industriel, la cinquième se doit de le préparer à gérer l’inconnu, l’imprévisible, pour le plus grand bien de tous.

Apprendre à réagir vite et bien avec des outils adaptés, renouvelables et sans cesse modernisés.

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 29 juillet 2007 (Date de rédaction antérieure : juillet 2007).