Un coup de vieux !!!

Pour la première fois depuis bien longtemps, l’élection présidentielle a été l’objet d’une campagne véritable qui n’était pas une triviale dénonciation réciproque des différents compétiteurs. L’un d’entre eux, au moins, a organisé sa candidature en développant successivement sa raison d’être (pourquoi ma candidature ?), ses objectifs à long terme (comment formaliser mon action ?) et leur mise en œuvre (comment vais-je mener mon combat électoral ?). Les résultats ont montré la rigueur et l’intelligence de cette démarche : cela vaut donc la peine de revenir sur ces aspects-là du comportement des divers candidats.


Citation invitée : Il court, il court, le furet ! Il court mais prenez garde et ne vous y trompez pas, sa course est productive… d’après une contine ancienne...

Les temps changent et avec eux nos regards, nos attentes, nos besoins, nos espoirs. Engoncés, la plupart du temps, dans nos idées reçues comme autant d’habits d’un passé dont nous n’avons pas perçu la dissolution, nous découvrons à la faveur d’une expérience inattendue que nous avons pris du retard sur le monde.

La récente élection présidentielle semble appartenir à cette espèce d’expérience inattendue et révélatrice de ces décalages. Partagés entre un ressenti de g… de bois, l’émerveillement à la vue d’un monde à découvrir et la peur du différent (plutôt que celle du "neuf"), nous présentons collectivement un spectre d’émotions et de réactions à la fois révélatrices et traumatisantes.

Comme à l’habitude, le territoire de la politique qui, soulignons-le, ignore les limites imposées à l’entreprise, nous offre l’exemple des évolutions, parfois excessives, mais toujours poussées jusqu’à l’épuisement de leur objet. C’est cette extravagance qui rend l’examen de situations imprévues si riche de conséquences au point d’inaugurer un aggiornamento des comportements les plus quotidiens.

Bref, de quoi s’offrir une tentative d’interprétation pédagogique des événements que nous venons de vivre juste avant l’élection présidentielle, pendant et au cours des premiers moments de l’après.

UNE CAMPAGNE NAPOLÉONIENNE…

Intéressante campagne ! Si nous en faisons une analyse approfondie, nous pouvons constater qu’elle présente, en apparence, tous les caractères d’une campagne napoléonienne dans la mesure où ces derniers mois toutes les démarches relevaient d’une expression tactique des objectifs.

C’est, en fait, ce qui a différencié le comportement constant des deux candidats principaux. Contrairement à ce qu’il pouvait lui-même en penser, l’analyse du "supposé troisième homme" était parfaitement illusoire dans la mesure où sa représentation de la situation était complètement immatérielle. Le dépassement des oppositions dans une optique fondée sur l’embrassade à la Folleville, pour séduisante qu’elle puisse être, n’a jamais pu dépasser le stade de l’imaginaire. Certes un nombre de voix apparemment séduisant au premier tour a pu donner l’illusion d’une réification possible mais la réalité a étouffé durement des rêves d’un autre âge.

Cela écarté, il est instructif de comparer les démarches des deux candidats réellement en mesure de disputer l’épreuve finale. Ce qui nous paraît de loin l’essentiel est, faute d’un autre mot pour l’instant, la philosophie qui a été professée par les deux adversaires. Aussi, nous ne nous attacherons pas à une analyse sur le fond des propositions de l’une et de l’autre.

La candidature de monsieur N. Sarkozy s’est inscrite dans une perspective politique. En effet, avant même d’entreprendre la conquête d’une candidature éventuelle, lui-même et l’équipe qu’il a réunie autour de lui ont fondé leur démarche sur la considération du "pourquoi se faire élire ?" La réponse à cette première question, fondamentale parce que fondatrice de la réalité future d’une candidature, en est la justification sociale : à quoi cela sert-il de m’élire ? En l’absence d’une réponse claire, lisible et quasiment évidente, c’est-à-dire exprimable par chaque électeur, la compétition ne pouvait relever que du hasard, de la température et de la qualité du temps. Bref, le style "glorieuse incertitude du sport". Dans ces conditions, cette première étape a été probablement la plus étudiée, la plus réfléchie, la plus fouillée. Elle a donné au futur compétiteur le socle théorique sur lequel il a pu bâtir le système d’objectifs à long terme dont il allait ensuite développer la présentation, l’agencement et l’organisation. Le "pourquoi" fixé, il était en mesure de fixer le "où", cette expression matérialisée de sa vision. Enfin, ces principes énon-cés, il ne restait plus qu’à envisager leur mise en œuvre.

Une démarche d’un classicisme admirable dont il faut bien dire que nous avions perdu l’habitude. Les trois étapes, la politique, la stratégie, la tactique… quel admirable développement. Chapochnikov, l’artisan des victoires de l’Armée rouge à partir de la bataille de Stalingrad y aurait assisté qu’il s’en serait trempé les moustaches dans l’hydromel classique des contes russes.

Notons que jusqu’ici, mieux que les quelques rares visionnaires de l’histoire de notre pays, le Président actuel semble réussir dans le registre le plus délicat, celui de la mise en œuvre quotidienne, la tactique…, tout au moins jusqu’ici. Remarquons au passage que les trois visionnaires majeurs de l’histoire de France, Louis XI, Louis XV et le général de Gaulle ont tous été, à des degrés divers, de piètres tacticiens. Des trois, le premier a d’ailleurs plusieurs fois failli payer de sa liberté, de sa vie même, des maladresses tactiques majeures, notamment dans sa lutte avec Charles le Téméraire.

Mais ne négligeons pas pour autant la démarche de son adversaire dont l’échec s’éclaire dès lors que nous comparons son action à celle du candidat vainqueur.

Madame S. Royal a été battue pour les mêmes raisons et dans les mêmes conditions que celles qui ont conduit à la chute du Premier empire. Souvenons-nous, Napoléon, premier du nom, a gagné toutes ses batailles mais il a perdu la guerre. A chacun de ses engagements sur le terrain, il mettait l’Empire en jeu. Il a suffit d’une bataille perdue pour que l’Empire s’effondre. La campagne de madame Royal a été du même ordre. Emaillée de nombreuses idées, parfois brillantes, presque "artistiquement" présentée autour d’un jeu de rôle brillamment mis en scène, elle donnait l’illusion de la puissance et de la solidité. Pourtant, dès les premiers engagements un peu sérieux où les propositions se devaient d’apparaître comme les illustrations d’une solide analyse, l’argumentation de la candidate s’est révélé fragmentaire, décousue et relevant plus d’une accumulation au hasard du jour que d’une pensée organisée, structurée. Elle a manqué d’une projection politique, formalisation d’une stratégie mûrement établie. Certes, ce ne fut pas Waterloo mais une défaite beaucoup plus profonde que le nombre de suffrages obtenus ne le laisserait croire.

Encore une fois, cette analyse ne s’applique nullement au contenu des discours prodigués de part et d’autre mais à l’environnement conceptuel dans lequel ils se sont inscrits.

UN COUP DE VIEUX

A part quelques rares remarques de quelques esprits curieux, il semble qu’un certain nombre d’éléments qui caractérisent l’état actuel de notre pays aient été négligés. A tout le moins sous-estimés. La première erreur est de ne pas avoir saisi l’humeur de l’électorat. Disons que l’opposition a porté sur la compétition un regard issu d’une analyse séduisante mais qui relève d’un passé révolu. Cette espèce d’automaticité qui gouvernerait l’alternance des idéologies de gouvernement, ce remplacement quasi automatique d’une équipe, usée par le pouvoir, par une autre dont l’apparente absence du champ politique actif pendant le temps d’une mandature serait une garantie de renouvellement a déjà marqué notre histoire. C’est ce que remarquait le général de Gaulle dans ses "Mémoires de guerre" quand il jugeait de l’état d’esprit du maréchal Pétain appelé aux affaires en 1940 : dans ce match quasi millénaire opposant la France et l’Allemagne, nous avions perdu la manche de 1870-1871, gagné la suivante, celle de 1914-1918 pour perdre la troisième, celle de 1940…, en attendant bien sûr la revanche suivante. S’inscrire dans cette perspective qui devait rendre automatique la victoire aux élection de mai 2007, c’était comme si la succession de défaites qui ont suivi la quinzaine Mitterrand n’était qu’une suite malencontreuse de hoquets électoraux que la lassitude des électeurs allait définitivement guérir.

C’eut pu être vrai… si cette lassitude, parfaitement réelle, d’un grand nombre d’électeurs et électrices s’était, comme toujours jusque là, appliquée aux hommes et aux femmes du monde politique. Mais cette fois, la majorité des électeurs, l’état général de la pensée civique ont créé un état d’esprit où ce n’était plus tant les discours qui ont été rejetés qu’une certaine manière de saisir, de comprendre et d’agir l’action publique. La France des Comices agricoles a vécu et les promesses ont perdu leur effet mobilisateur. En fait, le seul engagement qui a fait mouche, c’est l’affirmation, sans cesse répétée par monsieur Sarkozy, d’un engagement "de dire ce qu’il allait faire et de faire ce qu’il venait de dire". Cette démarche à elle seule a constitué cette rupture avec le passé que la plupart des observateurs recherchaient sous des formes beaucoup plus matérielles. Que n’a-t-on pas dit alors, que ne dit-on encore aujourd’hui sans parvenir à comprendre comment, selon la plupart des critiques, un homme intégré au passé, membre de tous les gouvernements, à la fois solidaire et responsable d’un état de faillite si bien dénoncé par l’opposition, a-t-il pu parvenir à être perçu comme un candidat neuf ? Tout simplement en changeant de registre, passant du discours au mouvement, de la proposition à l’engagement répété d’agir. Non seulement le candidat promettait le mouvement mais il le mettait en œuvre dans les actes les plus élémentaires de sa candidature et élu, dès les premières décisions prises et immédiatement exécutées. Cette démarche, ce mouvement à donner le tournis, ont dès l’abord présenté les caractères de la réalité. La France, en une nuit, a perdu de l’âge. Le changement que tout le monde s’obstinait à chercher dans des propositions s’est révélé ailleurs pour être mené autrement. D’un seul coup, d’accord ou pas, chaque française, chaque français, se sont trouvés acteurs de la politique. Sitôt dit, sitôt fait. Cet activisme n’est autre que la respiration de notre temps, le battement du cœur social. Le temps de la politique se confond enfin avec le tempo de la vie quotidienne.

Il est clair que l’opposition, abasourdie, assommée, manœuvre sur un territoire abandonné. Armée de ses critiques et mises en cause traditionnelles, elle canonne un adversaire qui, depuis le début, ne fréquente plus le même espace. Le processus européen a été relancé (peu importe pour le moment s’il est conforme à ce que nous en espérons), certaines habitudes ont été bousculées et des résultats acquis. Autant de réussites, réelles ou apparentes, qui renforcent ce sentiment de mouvement après tant d’années d’immobilisme.

Et les mouvements d’opinions des milieux autorisés français, européens, mondiaux même, ne font que mettre plus encore en évidence la timidité des attitudes, la paresse traditionnelle des intellects dirigeants, l’absence d’imagination des groupes responsables.

L’opinion publique ne s’y trompe pas. Même si madame Sarkozy n’existe internationalement qu’en tant qu’épouse du Président, la libération, puis l’extradition, des soignants bulgares sont des succès indéniables. Et aux yeux comme aux oreilles des pékins vulgaires que nous sommes, les critiques apparaissent comme des vaticinations de mauvais perdants, tellement leur contenu est inadapté au cours des temps.

Finalement, la vieillesse n’est pas tant un naufrage qu’une perte d’imagination, ce moteur de l’esprit, cet accélérateur du mouvement qui nous permet de courir à la vitesse des événements. Les vociférations les plus véhémentes, même quand elles présentent une couleur de réalité, ne freinent pas l’avance de la caravane pas plus qu’elle n’ont d’influence sur son pas et la direction de son déplacement. Face à d’autres méthodes, l’opposition donne l’impression d’un concert de vieillards dépassés dont les argumentations formelles s’effondrent devant le poids et la puissance de la réalité quotidienne. Ainsi, pendant que les assemblées de notables discutaient du sexe des anges, un monde nouveau secouait les vestiges du moyen âge.

La seule critique constructive d’une politique, de sa stratégie afférente et des tactiques qui les accompagnent consiste à proposer un ensemble différent, cohérent et conquérant. Dépassé, cet ensemble de propositions théoriques alors que nous attendons une suite de mesures alternatives dont l’application immédiate porte des fruits accessibles sur le champ. Rien n’est jamais parfait mais tout n’est pas à rejeter. Hélas, la viduité d’un regard s’exprime toujours dans une critique mesquine et permanente de tout acte de l’adversaire, son succès éclaterait-il à l’instant.

LES CONSÉQUENCES

La première conséquence des événements auxquels nous venons de participer ne devient opérationnelle que si l’analyse à laquelle ils sont soumis s’applique totalement à toutes les étapes du processus. Une telle approche oblige l’observateur à ne rien négliger et, surtout, à ne rien tenir pour acquis.

Si un appareillage intellectuel se met en œuvre pour décortiquer une opération, résultat d’un succès ou d’un échec, il doit commencer par une mise en cause du concept lui-même. Encore une fois, l’application de ce "débriefing" à une opération de nature politique présente l’avantage de pouvoir questionner tout le processus sans craindre une déstabilisation socio-sociétale : la disparition, par exemple, d’une entreprise et l’affaiblissement concomitant d’un tissu économique. Dans la mesure où la faillite philoso-phique peut facilement passer inaperçue puisqu’elle n’entraîne pas ipso facto un dépôt de bilan matériel, les signes précurseurs d’un délitement majeur n’impliquent pas obligatoirement d’analyses qui aillent au fond des conditions qui l’annoncent.

Il est facile, en effet, de se détourner de l’essentiel dans la mesure où certaines mises en cause demandent l’exercice d’une lucidité qu’aucune catastrophe financière prévisible n’exige. Comme dans le monde économique, les accidents peuvent avoir deux origines, et deux seulement : le choix d’une tactique erronée d’une part, le développement d’une stratégie irréaliste, d’autre part. Si la tactique choisie ne conduit pas au succès, les conséquences n’en sont que passagères. Dès lors que ses insuffisances sont repérées, une confrontation entre les objectifs affichés et les méthodes utilisées pour les atteindre, permet dans la plupart des cas, de redresser une situation compromise au prix d’une injection de capitaux, généralement conséquente. Si c’est la stratégie qui se révèle inadaptée, celle-ci n’étant que la formali-sation de la politique choisie, le mal est plus profond. La guérison implique une réadaptation totale de la politique de l’entreprise. Il arrive même que la dégradation atteigne un niveau où le pronostic peut aller jusqu’à la disparition de l’entreprise. Le monde industriel en a été souvent l’exemple où des entreprises ont disparu dont on n’aurait jamais imaginé qu’elles en arrivent à cette extrémité. Lip, les Charbonnages, les industries textiles et combien d’autres ont payé le tribu de n’avoir pas su réexaminer des politiques dépassées.

C’est dire qu’une refondation véritable, serait-elle envisagée avec courage et lucidité, ne pourrait faire l’économie d’une remise en cause qui n’épargnerait aucune considération. A commencer par la plus fondamentale, celle-là même qui poserait l’éventualité d’une disparition, en posant la question la plus bru-tale : l’entreprise, l’organisation, le Parti ont-ils encore un "à quoi ça sert" ?

Certes un personnel existe, des adhérents continuent à cotiser mais des exercices déficitaires, des productions inadaptées, un appareil obsolète, des défaites électorales majeures au niveau le plus élevé répétées alors que les conditions semblaient promettre des victoires, constituent autant de signes qu’il devient impossible d’ignorer. Industrielles, bancaires, économiques ou politiques, les stratégies développées ne conduisent qu’à l’échec, exprimant la profession de politiques inadaptées. Mais la déclaration politique ne constitue-t-elle pas la pierre angulaire de toute organisation ? Sa faillite, dans le cas d’une organisation à prétention philosophique, ne signifierait-elle pas alors que l’idéologie professée n’est plus d’actualité quand bien même séduirait-elle, semble-t-il, de nombreux éléments à la fidélité indiscutable ?

Dans de telles circonstances, la déconfiture n’est pas entièrement le fait des femmes et des hommes, acteurs et victimes. Son origine réside, le plus souvent, dans l’inadaptation de la pensée à la compréhension des évolutions subies par la société, les modifications des regards, les changements d’ambition. Les habitudes, les idées reçues, les analyses paresseuses exonèrent les participantes et participants de toute responsabilité. Le refus, ô combien naturel, d’admettre que des objectifs si intelligemment définis, construits, offerts à la poursuite d’un grand nombre en vue du progrès de tous ne sont plus partagés que par une minorité qui, quelque bruyante qu’elle soit, ne constitue plus une majorité conquérante.

Le temps semble fini où le simple échec des autres conduit les opposants à la victoire.

Alors qu’il s’agisse de la gestion de la société, du développement des entreprises, n’est-il pas temps de reconsidérer nos hypothèses, de les confronter aux conditions qui organisent nos environnements matériels et philosophiques et à l’expression actuelle des besoins, des espoirs, des attentes de nos cosociétaires ? Le dix-neuvième siècle est loin alors que la plupart des discours et des futurs que l’on nous propose en sont encore complètement imprégnés.

Suffit-il de glorifier Cassandre pour nous offrir une image d’avenir ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


jeudi 2 août 2007 (Date de rédaction antérieure : 1er août 2007).