Et si nous parlions d’autre chose

On croit pouvoir échapper à la médiocrité quotidienne, erreur ! Chaque jour nous impose son lot de mesquineries et de manifestation d’incompétences. Quand même, cette année a été, est encore, une année de belles expositions. Profitons-en !


L’actualité, telle qu’elle nous est présentée, est surprenante, autant par son contenu que par la forme que les médias en donnent. Pêle-mêle, ici un ancien Premier ministre traite le Président de la République de menteur (il s’agit d’une accusation sous forme d’affirmations répétées au cours d’un entretien récent sur LCI sans la moindre preuve), là on glorifie la réapparition en public d’un assassin, un peu plus loin, un syndicat poursuit méthodiquement la destruction du secteur portuaire. Il ne manque plus que la condamnation d’un trader et une défaite éventuelle de l’équipe nationale de balle au pied sur fond de grève générale pour que la rentrée nous permette d’exprimer à la face du monde, cette exception française qui fait le charme de notre pays.

Et l’énumération pourrait être poursuivie, un acte d’autant plus gratuit qu’il ne ferait que dresser le décor d’une pièce consacrée à la glorification d’un comportement suicidaire.

Bref, et si nous parlions d’autre chose ?

ROUEN, CAEN, PARIS, HOUELLEBECQUE, HAWKINS, etc…

Une bien belle année s’achève sur le plan des bonheurs artistiques. Oui, nous avons été gâtés.

Rouen d’abord ! Les impressionnistes en Normandie au musée des Beaux-arts. Une splendeur ! Des Monet, des Pissaro somptueux, un Boudin charmant bien qu’inattendu, tant d’autres et, surprises de Béotien, quelques impressionnistes normands délicats dont nous avons découvert le travail. Une présentation intelligente qui fait du visiteur plus un complice qu’un simple voyeur. La main des organisateurs se révèle dans le choix des accrochages, l’apparition surprenante, au détour d’un couloir, par exemple de pièces dont la présentation claque comme un triomphe de cymbales, le mélange habile de chefs d’œuvres connus et de tableaux que nous avons rarement l’occasion d’apprécier. Un festival !

Hélas trop tard pour y courir : ces bonheurs sont éphémères, aussi faut-il en jouir pleinement tant qu’il est temps.

Giverny ? Il valait mieux commencer par là avant d’être ébloui à Rouen.
Ce regret qui ne nous quittera jamais, de la disparition du musée américain. Il y régnait une joie de vivre dans une rare atmosphère de jeunesse, le visiteur était espéré, accueilli, choyé. Le choix de la répartition des œuvres, l’attention portée à la présentation : quelque chose de japonais dans la recherche de l’adéquation des pièces et de la couleur des murs. Hélas, il ne reste aujourd’hui plus rien de cette atmosphère où l’Art était gaieté. Des Monet, pardon "du" Monet comme on dirait des côtes de veau, même pas accrochés, pendus plutôt, sans amour. Dommage. Consolons-nous, les jardins sont toujours aussi délicatement somptueux.

Caen ! Après tout, une fois à Rouen, il aurait fallu pousser jusqu’à la rivale où une belle surprise attendait les visiteurs dans un décor de rêve. Il est vrai que le château, à lui seul, est un régal pour l’œil. Ce n’est déjà pas si mal mais à l’occasion il abritait une jolie exposition des trésors de Bergame, une collection qui s’étend sur plusieurs siècles. Des objets, bien sûr, cette délicate manie italienne d’accumuler les choses, des boîtes, des laques, des porcelaines et des argenteries qui se glissent parmi un ensemble de portraits à désespérer de jalousie un amateur de maîtres hollandais. Les noms ? Ah bah, ce qui compte c’est le bonheur de la dégustation de ces visages et de leur vérité démasquée sans complaisance. Ne mégottez pas, la visite valait le voyage : une occasion rare qu’il aurait fallu déguster et dont il ne nous restera qu’un joli souvenir.

Paris, enfin ! Non pas le Grand Palais, en tout cas, pas encore. Non, le musée Maillol et les trésors des Médicis.

Les Médicis, ah, quelle famille ! Elle a marqué l’Europe sur tous les plans. La politique, les finances et les arts, tous les arts. Ces esthètes, des femmes, des hommes, princes de l’Eglise, de la politique et de la finance, nous ont tout enseigné, même la diplomatie en nous offrant deux reines de France.

Des livres enluminés, des ivoires et des argents taillés par les mains les plus habiles de leurs siècles, des objets de culte, des instruments de musique, des tableaux, des sculptures et des dessins, rien ne sembla avoir échappé à cette famille où les femmes comme les hommes ont marqué leur empreinte dans les objets qu’ils ont collectionnés. Le tout remarquablement présenté dans un décor inspiré de cette renaissance italienne qui a marqué l’entrée du monde dans les temps modernes.

Plusieurs siècles d’histoire où les Europe du centre et de l’est, la France, se mélangent avec pour ligne directrice le goût des beaux objets, des belles relations et du partage. Comme quoi, il arrive que la richesse, le don de la finance, la finesse politique et le goût des arts font bon ménage... pour le bonheur d’un grand nombre en leur temps comme aujourd’hui après si longtemps. Ce tour de force muséologique de restituer une ambiance de goût, de "bonne éducation", l’esprit de ces temps où l’on assassinait politiquement avec suavité, artistiquement même.

Au moins, si vous n’êtes pas à portée allez faire un tour sur le site du musée, sinon cela vaut le déplacement. Un moment de plaisir où l’histoire, la politique et le goût se marient harmonieusement.

Paris, encore ! Marmottan : après "Les abstraits et Monet", une présentation nouvelle accompagne celle du Grand Palais. Quant à la précédente, "mmmh" ! Si le filiation n’était pas toujours évidente, il n’en reste pas moins que la juxtaposition était intéressante d’autant plus que les œuvres retenues étaient d’une grande qualité. Mais Marmottan, c’est comme un jardin d’agrément, à deux pas et toujours accueillant !

Mais, même si nous croulons sous l’abondance, au risque d’une indigestion visuelle, précipitons-nous au Grand Palais, à Marmottan pour nous émerveiller encore et encore. Sans crainte d’être accusés d’inventer une nouvelle diversion…

Sur un autre registre, mais plus une annonce qu’une opinion. Houellebecque, pour ceux qui ont apprécié "Les particules élémentaires" ; Hawkins, pour ceux qui répondent à la question : "Et si nous n’étions pas là, est-ce que les pierres tomberaient ?" sans se soucier du qu’en-dira-t-on !

Bien sûr, d’autres livres, d’autres endroits, d’autres expositions, à Lausanne, à Lille, à Metz. Celles-ci nous ont particulièrement plu… et puis nos choix sont autant d’aveux. Ne manquez pas de faire les vôtres.

LA TENTATION DU COMMENTAIRE

Nous ne sommes que des êtres humains et nous partageons les faiblesses de l’espèce. Nous savons résister à tout sauf à la tentation… et celle que nous offre l’appareil de la justice est irrésistible.

Voilà donc le trader "magnifique" condamné en première instance. La peine, les attendus, l’amende sont un modèle du genre. Quand la Justice se penche sur le monde de la finance, elle ne nous déçoit jamais.

En l’occurrence, elle a rendu le jugement qu’on attendait d’elle : sauver la SocGen. Il ne s’agit donc pas de rendre la justice au sens que pouvait en donner Saint Louis sous son chêne à Vincennes, mais de défendre une grande banque française contre ses prédateurs éventuels. Le texte qui accompagne l’énoncé est tout à fait clair. La seule question qui demeure et à laquelle le tribunal aurait dû commencer par répondre, c’est de savoir s’il y avait lieu de sauver l’entreprise. Oh ! Sa pérennité n’était pas en cause : les prétendants étaient (et demeurent sans doute) nombreux et de qualité, n’en doutons pas. Il y a fort à parier que l’état-major excepté (et encore, ce n’est pas sûr), le personnel n’avait rien à craindre. Cependant, le fait que la question de l’indépendance de la SocGen se soit posée récemment et dans un contexte purement concurrentiel, est déjà de nature à faire réfléchir. La réponse, alors apportée, relevait plus d’un affrontement d’egos écorchés que d’une stratégie conquérante fondée sur une analyse politique explicite. La permanence de la présence de concurrents en attente en est une manifestation ; il est clair que la question demeure et que la réponse apportée ne peut être considérée comme définitive. Les événements qui se sont déroulés depuis ont mis en évidence des dysfonctionnements bien plus importants qu’une escroquerie montée par un "monsieur-bien-sous-tous-les-rapports", Maddov pour ne pas le nommer, et les engagements farfelus d’un trader (autrement bien honnête, puisque pas un euro n’est resté collé à ses doigts de fée).

Dans ces conditions était-il indispensable de conserver un maillon dont la faiblesse a éclaté aux yeux de tous ? Sans se poser d’autres questions que celles qui touchent l’organisation de son fonctionnement, la réponse n’est pas aussi évidente que l’on pourrait croire à la lecture des attendus. Dans le concert financier international est-ce que l’indépendance de la SocGen vaut la peine d’être défendue ? Soit dit en passant, les citoyens que nous sommes auraient sans aucun doute aimé que la question soit posée et que la réponse y soit donnée avant même que l’affaire ne passât en justice. Après tout, la crise qui secoue la planète est née du comportement des banques qui ont confondu fins et moyens, transformant la finance en "industrie", inventant des "produits" créés par des "ingénieurs", popularisés par une armée de distributeurs dans un univers d’offre et de demande qui ne reposait sur aucune matérialité.

[Notons au passage que plus des deux tiers de la perte proviennent de la "liquidation en catastrophe" des engagements de l’opérateur. En l’occurrence, si les dirigeants et l’autorité de contrôle avaient manifesté un peu plus de sang froid et de compréhension de l’état réel de la situation, il est probable que le dénouement aurait pu probablement être opéré à moindres frais. Le marché des produits dérivés, autant dire l’univers des opérations virtuelles, exige des gestionnaires expérimentés qui ne cèdent pas à la panique dès la moindre turbulence.]

CELA DIT…

Voilà donc le problème momentanément réglé.

Momentanément puisqu’il y a appel et la défense va certainement muscler sa position. Il ne sera maintenant plus aussi facile de continuer à faire passer l’accusé pour le génie absolu du mal tout en jetant un voile pudique sur le comportement des responsables du service, voire de la direction de la banque au plus haut niveau. A tort ou à raison, l’opinion publique est passée de la condamnation sans circonstances atténuantes à l’interrogation sur la réalité des faits.

Momentanément aussi parce que, malgré les efforts du ministère public, en d’autres lieux, la banque a été sanctionnée pour le dysfonctionnement de son service de sécurité. Sans revenir sur la responsabilité immédiate de la SocGen dans la catastrophe, il y a certainement matière à inquiéter les actionnaires, en particulier les petits porteurs, qui pourraient s’obstiner à réclamer des explications plus convaincantes. Ou bien, le "trader" est responsable de tout et nous ne comprenons plus très bien, alors, pourquoi l’organisme de contrôle a infligé une amende conséquente à la banque, ou bien les responsabilités sont partagées et nous ne comprenons pas plus les contradictions entre l’analyse des régulateurs et celle des avocats généraux. Bref, qui a raison, le tribunal correctionnel ou les inspecteurs du service de contrôle ?

Indubitablement, l’appel nous réserve des surprises, quelles que soient ses conclusions futures.

Mais une autre question demeure. Quels que soient les individus ou les institutions ou entreprises sanctionnées ou exonérées de toute responsabilité, il n’en reste pas moins que la spéculation continue. La vitesse à laquelle les avances d’Etat ont été remboursées, la reconstitution des réserves et la bonne santé du "petit commerce" des produits dérivés semblent indiquer que rien n’a changé. Bref, si en apparence quelques mesures ont été prises avant tout pour rassurer le pékin vulgaire, les salles de marché se portent bien -merci- et les bonus, plus discrètement attribués sans doute, continuent à être distribués comme si de rien n’était. Bref, toutes les conditions perdurent pour que, demain, dans six mois, dans dix ans, un nouveau tsunami financier vienne mettre à nouveau les économies de la planète à genoux. Tout pareil qu’aujourd’hui… mais à un détail près… est-ce que les Etats auront réussi à éponger leurs déficits ? Ou, si l’on préfère, est-ce que les citoyens seront en mesure de dégager les liquidités nécessaires ?

Bien sûr, la Chine, l’Inde… etc… Mais ces pays ne prospèrent que sur nos incapacités ajoutées, ne l’oublions pas, au fait qu’ils hébergent de trente à quarante pour cent de miséreux (et le mot n’est pas assez fort pour décrire la situation réelle de ces populations). A se demander d’ailleurs qui est le plus instrumental dans les succès asiatiques, l’Occident –au sens large- où les mendiants locaux ? Jusques à quand serviront-ils, sans se révolter, de marchepieds à la prospérité des milliardaires Chinois, Indiens et, bientôt sans doute, Brésiliens ?

Le déséquilibre est planétaire, il devient de plus en plus affirmé à mesure que les "colonisés" d’hier deviennent les "colonisateurs " d’aujourd’hui.

Jusqu’où, jusqu’à quand ?

Il est à craindre que nous ne soyons plus aujourd’hui capables collectivement de retrouver le chemin de l’atelier, celui de l’enrichissement par création de valeurs matérielles. A mesure que les grandes institutions publiques et privées s’effondreront faute d’objectifs, faute de productions, faute de consommateurs, faute de capacités d’investissement, aussi bien collectives que privées, faute d’une pensée économique, faute, enfin, de saisir que rien ne peut se fonder que sur l’échange et que celui-ci repose sur un moyen, l’argent. En avoir fait un produit a, peu à peu, stérilisé tous les mécanismes de production, invention, conception, fabrication, consommation, formation pour détruire, enfin le concept même de socialisation.

Oh, dit-on, le pire n’est pas toujours sûr ! Certes, certes mais il faudrait que nous redevenions "citoyens". Citoyens ? Simple, au lieu de se demander ce que l’Etat peut faire pour nous, commençons à nous interroger sur ce que chacun doit faire pour que la collectivité existe.

Une réforme quelle qu’elle soit, c’est chacun d’entre nous, ce n’est pas l’Etat, ce n’est pas le sacrifice de certains, c’est la participation de tous.

"Les riches doivent payer !"… d’une part comme disait le ministre Tardieu :"les pauvres sont tellement plus nombreux" et d’autre part, à ce petit jeu là, n’importe qui est toujours le riche de quelqu’un. Ne serait-il pas temps d’abandonner une rhétorique d’irresponsable ?

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 10 octobre 2010 (Date de rédaction antérieure : octobre 2010).