Le temps des fruits...

Il n’est pas de société sans un "à quoi ça sert ?" Toute crise de l’envergure de celle qui nous a frappé est un indice d’obsolescence. Le temps ne serait-il pas venu de revenir aux "fondamentaux" ?


Tout ce qui relève de la vie connaît le temps de la plantation, de la floraison et, enfin, celui de la récolte. C’est un truisme. Mais dans cette pluie de vérités premières que nous savons si bien recueillir dans nos "rouges tabliers", nous n’attachons peut-être pas assez d’attention aux fruits de la politique. L’œil fixé sur le jour même, nous attachons peu ou pas d’importance au chemin parcouru la veille, à celui qui nous attend demain. La plupart du temps, nous ne savons pas nous fixer des objectifs autrement que sous une forme proche du rêve éveillé.

Nous avons, semble-t-il, oublié pourquoi nous nous sommes organisés en "société". Nous ne savons plus décrire nos rapports collectifs qu’en termes de droits et toute allusion à un quelconque devoir vis à vis de l’autre est dénoncée d’abord, condamnée ensuite, comme une démarche au service d’une idéologie dominante qui maintient la quasi totalité de l’humanité en esclavage. Au point que, même si nous les avons rétablis sous une autre forme, nous avons supprimé les devoirs de la terminologie écolière. Aujourd’hui encore, nous nous refusons à envisager la portée d’une mesure qui, bien au delà du détail, a peu à peu détruit le sens de la relation de l’individu au groupe.

Bref, nous avons perdu la clef du moteur de la vie. Quoi qu’il arrive, quoi qu’il nous arrive, nous ne savons plus formuler la question mère de toutes les évolutions : à quoi ça sert ? Comme des fourmis affolées par un coup de pied donné au hasard dans la fourmilière, nous courrons dans tous les sens. Le seul réflexe que nous semblons avoir gardé de notre condition sociale initiale est celui qui nous pousse à rechercher des responsables. Cette recherche nous occupe tellement que nous paraissons incapables de faire face à la situation. Nous ? Dans son sens le plus planétaire bien que les formes en soient différentes selon les nations, les ethnies et les groupes. A croire que le bonheur, c’est de tricoter au pied de l’échafaud les pullovers qui vêtent ceux et celles qui brandissent les têtes des coupables fichées aux pointes des piques de la révolte.

A nier la politique, nous sommes incapables de donner un sens à la moindre mesure autre que celui qu’elle semble porter le jour même, A nier la politique, nos décisions, nos réactions, nos refus, nos désirs, nos attitudes comme nos espoirs ne sont dictés que par des impulsions passagères. Tel, telle, encensé(e) hier sera brûlé(e) aujourd’hui et réhabilité(e) demain, le tout au nom de notre humeur de l’instant. A nier la politique, nous ne vivons plus que de démagogie, cette flatterie permanente de notre paresse.

Sottises ? Et si nous y consacrions quelques paragraphes ?

SANS AUCUN RAPPORT AVEC LES LIGNES PRÉCÉDENTES

Ciel ! Quelle année ! On aurait pu croire que Monet partout, quasiment à chaque coin de rue, finirait par nous lasser l’oeil. Eh bien, non ! Bien sûr, même s’il ne s’était agi que d’une exposition réunissant des œuvres généralement dispersées, le plaisir aurait été réjouissant mais un peu indigeste après Rouen, Giverny, Marmottan,. Mais c’est bien autre chose. En quelques salles, l’œil peut suivre non seulement l’évolution, l’enrichissement et l’accomplissement de ce maître de la lumière mais tous ses essais, ses recherches, le chemin même, les chemins plutôt, par lesquels il a atteint la finesse et la grandeur de son expression picturale.

De la lumière, des couleurs ! Les ambiances ruissellent comme un Niagara inépuisable. Chacun peut y trouver le reflet de ses aspirations et les images de son imaginaire. Il y a là de quoi émouvoir toutes les représentations individuelles. Ainsi, par exemple, il est incontestable, en ce qui nous concerne (une appréciation tout à fait personnelle qui ne saurait être prise comme un jugement, voire une expression critique de l’art du peintre), que Monet est un spectateur de la lumière du midi alors qu’il est un créateur de la lumière normande. Il peint la mer alors que Boudin la chante. Fabuleux néanmoins. Ses bords de Seine, ses moments de campagne en hiver, au printemps, en été sont un enchantement qui nous immobilise devant chaque toile. Certes ses représentations de la cathédrale de Rouen à toute heure du jour et en toute saison sont un monument mais elles ne peuvent rivaliser avec la vie que portent ces paysages où les mêmes arbres sont vus et revus avec le temps qui passe et la lumière qui change. Des exercices de style, des gammes d’un génie qui s’entretient les doigts ? Non, un regard sans cesse en éveil qui suit la vie, les saisons et les heures. Un régal !

Les portraits enfin ! A vous pétrifier de plaisir. "madame Monet au canapé", ce jeu avec son ami Manet qui exposa avec lui, "madame Manet au canapé", un jeu de mains de deux grands artistes. Le déjeuner sur l’herbe..., les scènes intimes en Nouvelle Angleterre, et cette femme à ombrelle dans ces champs fleuris, il y en a tant qu’il est impossible de préférer l’une de ces oeuvres aux autres, tant elles sont toutes éblouissantes.

Bref, en y allant tôt, en acceptant même quelques moments de queue pénibles, les conditions d’exposition et de visite demeurent acceptables malgré le succès prévisible de cette exposition. Elle vaut pour la beauté, elle vaut pour l’étonnante leçon de regard que Monet nous offre, elle vaut pour l’éclairage qu’elle jette sur l’évolution d’un maître de la lumière tout au long de sa vie, elle vaut, enfin, pour l’authenticité avec laquelle il nous parle de cette "obsession", le terme est de lui, bâtie autour de ces nymphéas qu’il n’a cessé de glorifier, d’étudier, de cultiver même pour mieux en suivre les nuances successives selon les moments, les saisons et les heures.

Oui, une belle exposition et la mésentente entre ses organisateurs et les responsables de Marmottan -qui nous prive d’une belle collection- n’est pas un dommage. Les œuvres présentées suffisent pour que la leçon de plaisir soit incomparable. En d’autres occasions, les Monet de Marmottan nous feront la fête et nous ne bouderons pas notre plaisir. Nous sommes comblés aujourd’hui, ne mégotons pas notre bonheur.

Ah oui, le Grand Palais... prenez le temps d’y aller et même si vous n’aimez pas, vous en apprendrez quelque chose.

RETOUR AUX "FONDAMENTAUX

En l’occurrence, ces "fondamentaux" ce sont ces manifestations quotidiennes intimes ou publiques, individuelles ou collectives, à la résonance locale, voire personnelle, ou nationale sinon internationale dont nous sommes actrices et acteurs, témoins et, souvent, victimes. Nées de nos inconsciences, de nos lâchetés, de nos incompétences, de nos refus de nous remettre en cause, de nos aveuglements et de nos surdités à tout ce qui n’est pas notre passé. Ces refus, ces aveuglements, ces surdités ont tous la même origine, une incapacité de soumettre nos projets, du moindre au plus planétaire, à l’examen de son "à quoi ça sert ?"

De temps à autres, mais inéluctablement, les conséquences de ces "abandons" nous rattrapent . Il suffit d’attendre que l’inconséquence atteigne sa masse critique pour que l’explosion intervienne.

Le monde vient de subir une crise. Nous ne reviendrons pas sur les conditions de son déclanchement. Chacun, des gouvernements au citoyen le plus dépourvu de pouvoirs et/ou d’instruments idéologiques, en a une analyse. Nous vous avons fait part de nos suppositions, voire de nos hypothèses à plusieurs reprises.. Cette crise, cependant, n’est pas terminée et les espoirs d’un retour proche à une normalité nous paraissent relever d’un optimisme que rien ne justifie.

Dans cet ordre d’idées, la France et l’Allemagne viennent de proposer à l’Union européenne de prendre quelques mesures pour tenter d’éviter que la prochaine crise financière ne prenne les proportions d’un désastre économique. (Notons au passage que nous ne savons pas avec certitude si les conséquences en sont totalement épuisées.) Après une levée de boucliers quasi unanime, le principe en a été unanimement accepté… à cela près que bien que ces propositions soient conservatoires, les différentes nations européennes se préparent déjà à négocier leur signature.

Une preuve supplémentaire, s’il en fallait, que l’Europe n’existe pas ou, plus précisément, qu’il existe une bureaucratie européenne confisquée par une technocratie qui ne manque pas de détruire peu à peu ce que les pays européens avaient construit et s’ingénie à interdire toute construction nouvelle. Une sottise ? Voire !

Serait-il possible, par exemple, de construire Airbus aujourd’hui, au regard de cette conception malthusienne de la concurrence professée par la Commission ?

Ces dernières années, nous avons assisté la disparition de l’industrie européenne de l’aluminium. Toujours au nom de cette même curieuse conception de la concurrence. Qui se souvient encore qu’un diktat de la commission a empêché Pechiney de conquérir l’aluminium canadien, le transformant quelques mois plus tard en une proie sans défense offerte aux mêmes Canadiens ?

La concurrence selon Bruxelles encore ! EdF condamné à augmenter ses prix ! Pourquoi ? Parce que Bruxelles oblige notre société nationale à brader une partie de sa production à des concurrents pour qu’ils puissent ensuite lui disputer son marché à moindres frais. Toujours la concurrence. Un esprit naïf aurait pu penser que la concurrence véritable aurait été de pousser des opérateurs nouveaux à investir dans la production pour disputer ensuite la prééminence d’EdF.

La solidarité –un mythe- entre les nations permet à la Pologne de cueillir des aides financières. Celles-ci ont été directement utilisées pour soutenir l’industrie aéronautique des Etats-Unis. La solidarité encore qui court au secours des finances d’une nation qui a triché des années durant sur l’état de ses finances. La solidarité toujours et cet assourdissant silence de la commission au cours des événements des derniers mois.

D’une manière générale, le comportement de la commission désarme peu à peu les industriels européens et les livre sans défense à la concurrence mondiale.

"Quand ma bouche et mon bras sont en désaccord" dit le sage chinois, "je crois à mon bras !" En appliquant cet aphorisme au comportement des organismes de la Commission, les propositions franco-allemandes mettent en évidence toute la perversité de la construction européenne.

Mais qu’en est-il, en fait, de cet assemblage qui agrémente volontiers ses oukases d’un galimatias moralisateur ? La machine européenne est dirigée par soixante-quinze apparatchiks, indépendants et inamovibles, sauf circonstances exceptionnelles dont l’incompétence semble exclue.

Irresponsables ? Nommés à l’issue d’obscurs marchandages dans le secret des arrières cours bruxelloises, ils ne rendent de comptes à personne, pas même à un parlement croupion sans aucun pouvoir de contrôle. Ils quittent leur poste sans même être soumis à une procédure de quitus. Vingt-cinq commissaires, vingt-cinq juristes et vingt-cinq banquiers. Tous étrangers les uns aux autres, étrangers même aux problèmes qui se posent quotidiennement à chaque nation membre sur tous les plans, des flux démographiques à la convergence des politiques fiscales en passant par l’indifférence face à la nécessité d’une politique industrielle. La Banque centrale ne connaît que la monnaie. Elle en élève la gestion à hauteur d’une politique en ignorant semble-t-il que la monnaie n’est qu’un moyen au service du développement. Des banquiers centraux ? Des comptables plutôt !

Et nous acceptons cela sans mot dire !

Mais l’institution européenne serait-elle le seul exemple d’un délitement qui n’épargne personne ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Alors un tour d’horizon ?

UNE DÉFINITION MALTHUSIENNE DU PROGRÈS

Nous venons de vivre un épisode typiquement français d’incommunication. Les syndicats se plaignent de n’avoir pas été écoutés. L’opposition, enfin heureuse de tenir un sujet qui pourrait la ramener au pouvoir, leur emboîte le pas. En fait, pour une fois l’opposition remplissait son contrat : en effet, au moment de son élection, la Première secrétaire du P.S. avait déclaré que le rôle de l’opposition était de s’opposer. Elle n’avait pas envisagé qu’elle puisse proposer. D’ailleurs proposer quoi, sinon le statu quo sur fond de "faire payer les riches" ?

Tous se plaignent de ne pas être écoutés, mais eux, écoutent-ils ? L’histoire est malicieuse qui fait reprendre à l’opposition un refrain qui fit la gloire de Charles Maurras, celui de l’opposition entre pays légal et pays réel. Mais au delà de cette querelle où les seuls arguments qui ont rempli l’espace médiatique relèvent de considérations plus moralisatrices que socio-sociétales, personne ne semble retenir les caractéristiques nouvelles qui décrivent le monde d’aujourd’hui.

Outre, les simples considérations démographiques et leur influence sur le financement des retraites, personne ne semble se poser de questions sur la perte de substance que représente l’effacement d’hommes et de femmes à un âge où ils, elles sont quasiment toutes et tous encore pleinement actifs. Il ne s’agit pas seulement d’équilibre budgétaire mais de la sous utilisation d’un capital humain, de la stérilisation sociale de forces vives entraînant la perte d’un formidable potentiel d’expérience, de vitalité et de progrès.

N’est-ce pas le comble de la démagogie que de tenter de faire croire aux citoyens du vingt-et-unième siècle qu’une Nation peut vivre et se développer en s’appuyant sur le tiers à peine de sa force de conception, de travail et de progrès ?

Déjà nous sommes collectivement désarmés par le retard conceptuel pris par notre pays dans sa compréhension des phénomènes qui secouent le monde. Dans la mesure où la philosophie qui anime la pensée politique est d’inspiration malthusienne, elle nie tout progrès endogène. L’une des conséquences les plus dramatiques de ce regard conservateur hérité de la fin du dix-neuvième siècle et de la première moitié du vingtième est la compréhension que nous avons du travail, de sa fonction et l’idée que sa "quantité" est invariable. En quelque sorte, un gâteau de taille constante à partager entre des participants de plus en plus nombreux. D’où cette idéologie du progrès et du développement durables, matérialisée sous la forme d’une société où l’on travaille de moins en moins. Malthus réinventé !

Nos idéologues se réfèrent toujours à l’époque où la production reposait sur un "homme", simple excroissance de la machine et raisonnent sur la permanence d’un prolétariat évoluant dans un décor qui date de la seconde moitié du vingtième siècle. Nous traitons d’une pénibilité qui est celle du mineur maniant la pioche et la pelle par huit cents mètres de fond ou du mécanicien de locomotive à vapeur qui chargeait deux tonnes de charbon entre Paris et Lyon.

Nous semblons incapables de réexaminer ce qu’est devenu le travail, ce que sont devenus les travailleurs. Est-ce par manque d’imagination, est-ce par peur d’avoir à reconsidérer tous ces "avantages acquis" dont beaucoup sont devenus injustifiables ? Avec des accents que même Zola ne pratiquait pas, nous dénonçons les "riches" : serait-ce pour détourner notre attention de nos propres privilèges qui perpétuent une société en pleine déliquescence ? Nous dénonçons des excès du capitalisme sans remarquer que celui que nous décrivons n’a aucun rapport avec celui qui nous organise aujourd’hui. Nous ne parlons que de distribution alors que le problème même de la création de valeur nous échappe.

Ne serait-il pas temps de revenir aux sources et de remettre en causes les hypo-thèses sur lesquelles se fondent des analyses dont il apparaît aux yeux de tous qu’elles n’ont plus guère de rapports avec la réalité quotidienne ? Qui peut continuer à nier que le travail est la variable d’unité sur laquelle repose toute organisation socio-sociétale ? Dans ces conditions, comment envisager quelque progrès que ce soit sans en retrouver le sens et la fonction dans un monde où l’outil lui-même est en mesure de se réparer, de s’améliorer, de s’adapter et de produire dans un univers où la main de l’homme s’efface au profit de sa capacité d’inventer ?

Nous vivons en plein changement, et pire, nous traversons la première phase de ce changement, celle où s’effondrent aussi bien les structures que leurs raisons d’être. Quand cesserons-nous de pleurer sur le passé et commencerons-nous à envisager l’avenir ?

De toutes manières quelles que soient nos réticences, nos refus, nos oppositions, la réalité finira bien par s’imposer. Il n’y a que le prix à payer qui variera en fonction du temps que nous aurons perdu à tergiverser au plus grand bénéfice de nos voisins, de nos concurrents plutôt.

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 12 novembre 2010 (Date de rédaction antérieure : novembre 2010).