Après le temps des illusions, celui des illusionnistes ?

Le vocabulaire utilisé en ces débuts de campagne sonne d’un ton curieux à nos oreilles étonnées. La musique nous flatte, les paroles nous séduisent mais quand nous tentons d’en chercher le sens, nous nous perdons dans un chaos auquel nous ne comprenons plus rien.

Comment cela s’est-il passé ? Comment du temps des illusions, nous voilà parvenus à la glorification des illusionnistes Comment cela s’est-il passé ? Comment du temps des illusions, nous voilà parvenus à la glorification des illusionnistes ? Ces interrogations valent bien une "Humeur", non ?


Un nouvel ordre est en route, sans que nous puissions imaginer même la forme qu’il va prendre. Le vocabulaire utilisé en ces débuts de campagne sonne d’un ton curieux à nos oreilles étonnées. La musique nous flatte, les paroles nous séduisent mais quand nous tentons d’en chercher le sens, nous nous perdons dans un chaos auquel nous ne comprenons plus rien. Tout cela semble nous rappeler les paroles d’une adorable chanson d’il y a presque quarante ans qui encourageaient (les paroles précises nous échappent : fatal, nous ne sommes que des électeurs moyens…) un scaphandrier à explorer l’esprit d’une blonde chère à l’auteur. Le scaphandrier, équipé, se lançait dans l’exploration et si nos souvenirs sont exacts, la chute (celle du scaphandrier comme celle du texte) disait "… et dans les profondeurs du vide, le scaphandrier s’est perdu !..."

Peu importe aujourd’hui de savoir distinguer le scaphandrier de la blonde, voire d’ajouter quelques beaux bruns au paysage qui s’offre à nos yeux. Ce qui paraît, ce qui apparaît plutôt, c’est que le spectacle dont nous suivons la préparation, sera probablement une exaltation de l’imaginaire. Il semble bien que cette tendance sera l’illustration matérielle d’un état des choses que nous avons jusqu’ici délibérément ignoré. Nous ? Oui, nous, le citoyen vulgaire, glorifié chaque fois que nous sommes porteurs d’un bulletin, ignoré dès le dépouillement du vote.

Ce qui nous caractérise, c’est d’être tous en proie à l’illusion démocratique. Mais jusqu’ici, cette illusion s’entretenait d’elle-même compte tenu de l’appareil qui l’organisait. Ainsi, l’Université, dans le sens de l’Alma mater, permettait à l’enfant des ruisseaux de terminer, académicien ou président de la République. La haute position, voire l’absolue dignité, atteintes au prix d’efforts méritoires (ou supposés tels) faisaient tellement d’impression(s) que l’on en oubliait qu’il n’y avait que quelques dizaines d’académiciens et un seul président tous les sept ou cinq ans selon l’humeur des prétendants. En gros, cette idée, astucieusement insinuée par un certain Bonaparte dès lors qu’il fut devenu Napoléon que tout conscrit avait dans sa besace réglementaire, un bâton de maréchal. Cette idée, une fois devenue populaire, c’est-à-dire partagée par la plupart (ceux qui malgré des fouilles répétées ne parvenaient pas à mettre la main sur ledit bâton) imprimait dès l’enfance le sens de la République dans des cervelles en formation, au point d’en faire un véritable credo social.

Ce qui nous caractérise ? Hélas, pour la tranquillité publique, plutôt ce qui nous caractérisait car il semble bien aujourd’hui que les besaces sociales ont disparu et avec elles, tous les bâtons éventuels. On n’y trouve plus que des allocations, des subventions, des aides et autres RMI.

OÙ SONT PASSÉS LES RÉPUBLICAINS ?

Pour saisir que la dualité a fait son temps et que la prescience que Spinoza avait manifestée prend aujourd’hui une valeur quasiment matérielle, il serait nécessaire d’approfondir les conditions qui ont présidé au développement de cette éthique là. En l’occurrence, l’objet n’étant pas de considérer l’inadaptation actuelle du dualisme, nous n’entrerons pas dans ce débat.

Alors que pour les dualistes (la véritable doctrine défendue par Descartes), la philosophie se plaçait à côté de la matière pour accompagner éventuellement nos regards sur le monde, les "nomistes" vivent une complète identité de l’esprit et de la matière, ce qui fait de la philosophie une valeur intégrée à l’être humain. C’est ce qui permet à l’Homme de se choisir des jardins particuliers où chacun peut développer à loisir sa liberté de penser sans imaginer un instant quelque prosélytisme que ce soit. Ce ne serait en effet qu’une intervention impérialiste dans un domaine personnel et tout à fait privé. La remarque est d’importance, radicale même (en rendant à ce terme son sens véritable : qui touche à la racine des êtres et des choses) dans la mesure où elle décrit un champ dont le respect est à la base de tout rapport équitable entre les membres d’une même espèce. Les choix philosophiques du développement de la pensée, en l’occurrence les objets de la Foi et de la Morale, auxquels le dualisme attribue une qualité transcendantale, redeviennent ce qu’ils n’ont jamais cessé d’être : des valeurs individuelles et, par conséquent, factuelles…, ce qui n’enlève rien à leurs contenus mais tout à leur qualité imposée d’universalisme.

La laïcité dérive rigoureusement de ce regard en ce sens qu’elle traduit le respect du cheminement individuel, de son indépendance et de son autonomie. Mais si le chemin est respecté, si ceux ou celles, pris individuellement, ont, par essence de leur être, la liberté de leurs choix, ils se doivent de respecter tous les autres choix possibles sans tenter de s’immiscer dans les mécanismes qui président à leur développement intérieur, à moins d’y avoir été explicitement conviés.

En fait, la laïcité représente la matérialisation sociale (encore un mot dont le sens a dérivé) de ce respect de l’autre qui devrait être manifesté par tout individu vis-à-vis de ses congénères sans distinction aucune. C’est dire aussi, combien il est difficile d’atteindre cet état d’équilibre personnel où les choix de l’Autre, des autres, ne sont plus vécus comme des agressions dès lors qu’ils ouvrent des portes sur un inconnu, menaçant par définition puisque jamais rencontré jusque là.

OÙ EST PASSÉE LA RÉPUBLIQUE ?

C’est pour cette raison essentielle (toutes les autres ne sont en fait que des conséquences de ce respect initial) que la laïcité est indissolublement liée à la fondation même de l’Ecole républicaine comme devraient l’être toutes les autres caractéristiques de comportement du citoyen. Accepter la pluralité et la diversité des choix est à l’honneur de la République. Pour autant, cela ne signifie nullement que le groupe doive être conduit à intervenir dans des démarches qui sont autant de ruptures, voire de mépris, de ce qui constitue la garantie civique la plus fondamentale, le respect total des intimités philosophiques, intellectuelles et religieuses de chacun. A charge de ces intimités d’abandonner en retour, toute activité de prosélytisme dans l’espace public.

Comme la République, la laïcité est "une et indivisible". Que cela plaise ou non, elle est la pierre angulaire de ce type d’organisation sociale. Dès lors que cette règle d’or est écornée, l’organisation socio-sociétale considérée s’achemine selon les cas, et successivement en général, vers un totalitarisme de permanence illusoire, puis vers un délitement fatal qui conduit à un chaos. Selon le degré de foi que chacun de nous peut accorder à l’ingénuité de l’espèce, il est possible d’imaginer que ce chaos est le prélude à l’émergence d’un autre mode d’organisation plus respectueux des êtres qu’il prétendra organiser.

L’appartenance d’un individu à la société implique la reconnaissance de la coexistence de deux espaces, l’intime et le public. Dans la mesure où la laïcité est l’expression sociale du respect d’autrui, elle matérialise et organise "socialement" les rapports entre l’un et l’autre, de l’un à l’autre, Dans ces conditions, son champ d’application dépasse de très loin l’acceptation commune qui en est faite et l’établit comme une des hypothèses sur lesquelles repose une organisation sociale. Une des conséquences immédiates de cette proposition est l’identification de la laïcité à la forme de la société dans laquelle elle se développe, ce qui lui interdit toute prétention à la transcendance. En somme, la laïcité appartient à une forme donnée d’organisation sociale, elle s’exerce sur le même territoire (aussi bien matériel, social que spirituel) et ne présente plus de valeur qu’anecdotique dès lors qu’on en quitte la "juridiction". Il est donc concevable que la laïcité ne puisse être identifiée comme une notion sociale dans des cadres où la différenciation entre espaces public et privé repose sur d’autres critères.

C’est la cas, par exemple, des civilisations qui reposent sur le développement de certaines religions, monothéistes ou pas d’ailleurs, qui unifient dans une même démarche les aspects temporel et spirituel du comportement des individus.

Chercher à établir une quelconque hiérarchie relève alors directement des choix initiaux. Ainsi, pour les zélotes d’un Islam ou d’un judaïsme orthodoxes, la laïcité est une notion complètement étrangère à leur vision du monde alors qu’à nos yeux leur regard apparaît liberticide.

Notre "tolérance", dont nous pouvons reconnaître les limites dans les expressions de notre appréciation du fonctionnement de ces sociétés, nous conduit à accepter du bout des lèvres qu’il en soit ainsi ailleurs. Leur "intolérance" de nos manières d’être, de voir, donc de vivre, appartient aux fondements mêmes de leur foi.

C’est dire que, par principe et par définition, notre reconnaissance du "fait de l’autre" jusqu’à le laisser libre de manifester un esprit de conquête –à leurs yeux parfaitement légitime- en tous temps et en tous lieux, est une démarche suicidaire. Nos différences, quoi qu’en pensent des esprits légers, sont irréductibles. La différence d’appréciation qui existe entre eux et nous, réside dans le fait que nous acceptons leurs professions de foi alors qu’ils refusent les nôtres.

C’est constater aussi que leur survie, comme la nôtre, passe par la reconnaissance réciproque de nos existences et de nos réalités. Celle-ci implique la juxtaposition de deux univers différents où seront clairement définies les obligations des individus. De même que les assomptions de civilisation seront lois intransgressibles de part et d’autre de frontières internationalement définies, reconnues et affichées, de même elles s’appliqueront dans toute leur acceptation aux individus "en exil" de part et d’autre de ces limites. C’est le prix à payer pour une coexistence harmonieuse "intra" et "extra muros".

Pour être clair, en ce qui nous concerne, par exemple, la République en introduisant la laïcité comme hypothèse fondatrice doit exiger avec fermeté et intransigeance le respect des frontières entre espaces public et privé, ce qui touche toutes les formes de prosélytisme, de pratiques et de coercitions philosophiques, spirituelles et matérielles à caractère public. Reconnaître publiquement un fait religieux, philosophique ou sectaire est un abus de pouvoir parce qu’il rend explicitement public ce qui relève dans le sens le plus strict comme le plus laxiste, du domaine privé, intime même.

. Notre survie est à ce prix… Sommes-nous condamnés ?

COURAGE ! L’ARRIVÉE DES ILLUSIONISTES EST LA DERNIÈRE ÉTAPE AVANT LE RÉVEIL !

Et la menace dépasse de loin l’univers étroit des pratiques religieuses. Des attitudes récentes, des modes, des réécritures de l’Histoire, des dispositions législatives, des "repentances" dont le ridicule est effacé par la lâcheté du plus grand nombre, une arrogance générale, sont autant de signes d’un délitement probablement irréversible de l’idéal républicain.

Et si, enfin, nous sommes pris d’une ardeur expiatrice des "méfaits" attribués à nos diverses strates d’ancêtres, serait-il impensable que ce déballage avant lavage d’un linge planétairement sale s’opère sur des événements triés au préalable ? C’est une grave erreur de considérer des faits, aussi horribles soient-ils, en leur attribuant des poids variables selon les camps auxquels ils sont attribués. Les expositions de têtes de soldats français fraîchement coupées* ne sont pas une compensation aux corps de Marocains abattus gisant dans la poussière après une "opération de police" au cours de la guerre du Rif.

Le passage au fil de l’épée de populations innocentes est un sport auquel tous, nous disons bien tous, nos ancêtres se sont livrés : c’est participer à une gigantesque imposture que de souscrire à une réécriture aussi partiale et partielle de l’histoire de l’humanité.

D’une éthique, cette manifestation permanente de la dignité humaine, à une morale qui se veut transcendante alors qu’elle est simplement, totalement et définitivement sectaire, la glissade est rapide qui mène de la liberté au totalitarisme, puis au chaos.

L’évolution que nous pouvons observer actuellement et qui n’est que l’exagération prévisible d’une négation de la République est l’illustration dramatique du développement de ce processus. Les modes qui agitent les foules permettent d’éviter que se posent, que soient posées, les questions qui relèvent de la responsabilité personnelle des individus dans le fonctionnement des groupes.

Nous avons vécu d’illusions pendant des siècles. Ces illusions ont été instrumentales dans l’évolution du monde mais aujourd’hui leur temps est révolu. Leur permanence n’est plus qu’apparente et comme elles ne véhiculent plus aucun ferment de progrès, les individus qui les manipulaient jusqu’ici apparaissent en pleine lumière car la viduité de leur discours ne les protège plus. Quand l’illusion s’est effondrée, on ne voit plus que l’illusionniste !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD

* Une photographie trouvée dans le portefeuille du père d’une de nos amies après son décès.


dimanche 9 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : 1er décembre 2006).