Totalitarisme et glissements sémantiques !

Indépendance et responsabilité : comment peut-on exciper de l’un en ignorant l’autre ? Quelques réflexions sur le sujet.


Citation invitée : Il n’est d’indépendance légitime que celle qui s’appuie sur la transparence la plus totale dans l’exercice des responsabilités qui l’accompagnent. - La sagesse des nations

La grogne qu’elle soit publique, sociale et sociétale, est un état permanent dès lors que les membres d’un groupe, étendu ou limité, ont perdu jusqu’au souvenir des raisons qui ont conduit à sa formation. Pourtant, certains états de grogne présentent des caractères particuliers : c’est le cas de certains mouvements que nous observons actuellement et qui ne sont que les prolongements exacerbés d’une situation largement ignorée jusque là parce que constitutive, en quelque sorte, de notre paysage quotidien.

Des faits aussi divers qui relèvent le plus souvent des institutions qui nous administrent et/ou qui nous fournissent certains services supposés du ressort de la collectivité et qui touchent l’ensemble de la population

A un moment où les acteurs, objets d’un désamour de plus en plus général dont ils contestent l’expression, protestent dans une étonnante simultanéité, les "Humeurs", délaissant un instant l’œuf du jour -la crise- ont pensé qu’il était intéressant de "jeter un œil", libre d’images préenregistrées, sur quelques réflexes conditionnés au fort parfum corporatiste.

QUELQUES REMARQUES PRÉALABLES

Nous vivons une époque particulière où l’évolution des mœurs et des habitudes se déroule d’une manière pour le moins désordonnée dans un univers de plus en plus dépourvu de références. Cette désorganisation, quasiment une donnée inhérente à la société actuelle, s’accompagne évidemment d’une imprécision croissante du langage. Des évolutions de tous ordres : les pronoms relatifs devenus invariables par la grâce de l’intronisation du "lequel" (apparemment toutes les déclinaisons, laquelle, lesquelles, lesquels ont disparu), les "voire même", pléonasme considéré sans doute comme un label de perfection du vocabulaire, les "véridiques", originellement "qui peut être vrai", devenus qui est vrai, remplaçant ainsi les "authentiques"… pour ne citer que les plus couramment imposées par les médias comme par tous ceux qui s’expriment publiquement devant le moindre micro. Et nous laissons de côté le festival de cuistrerie pédante et le jet prétentieux de termes recherchés dans l’arène de l’expression journalistique dont l’exemple le plus récent est l’utilisation, souvent superfétatoire, de la qualification "éponyme".

Aussi déplaisant que cela puisse être à l’entendement de "l’honnête homme", cela n’est rien. Une maladresse de langage, une ignorance des règles d’accord des participes ou de certains modes de conjugaison, ne conduisent pas à l’émergence de comportements socialement et sociétalement dommageables. Tout devient plus grave quand les glissements sémantiques se traduisent par des attitudes qui portent atteintes au fonctionnement démocratique de certaines institutions.

Parmi ces regrettables dévoiements, il en est deux au moins dont la manipulation joue un rôle particulièrement dramatique : les compréhensions nouvelles, sinon novatrices, des termes "indépendance" et "responsabilité".

Consultons les bons auteurs !

[Qu’en dit le "Petit Robert" ?

Responsable : un mot bien ancien qui date de 1284 et de 1304 pour sa forme définitive, celle que nous connaissons aujourd’hui.
• Le sens général : qui doit accepter et subir les conséquences de ses actes. En répondre.
• Les extensions :
• qui doit (de par la loi) réparer les dommages qu’il a causés ;
• qui doit, en vertu de la morale admise, rendre compte de ses actes ou de ceux d’autrui ,
• qui est l’auteur, la cause volontaire et consciente [de quelque chose], en porte le responsabilité morale ;
• chargé de, en tant que chef qui prend la décision :

substantif : dans une organisation, celui qui décide.

En résumé, une acception double et complémentaire : le chef qui doit rendre des comptes. Notons l’insistance sur la dimension morale de la responsabilité.

Indépendance : de nombreuses acceptions mais l’une concerne explicitement les institutions :
• situation d’un organe ou d’une collectivité qui n’est pas soumis à un autre organe ou à une autre collectivité.

Notons que le N.P.L. est explicite : … qui ne dépend d’aucune autorité

Il est intéressant de constater que ni dans le Petit Robert, ni dans le N.P.L.I., il n’est question de "l’indépendance de la Justice" dans les illustrations.]

Certes, les dictionnaires ne sont pas des traités de morale, publique ou privée, mais "l’honnête homme" est en droit de s’interroger sur l’apparente autonomie qui se révèle dans l’absence totale de mention qui lie les deux termes. Comme si "indépendance" et "responsabilité" étaient des notions sans aucun rapport socio-sociétal.

En fait et dans l’acception courante, il semble que les sens de ces termes ont été sérieusement censurés. Ainsi, dans l"acte de responsabilité, il n’est généralement tenu compte que de la position de chef. Toutes les conséquences de l’exercice de cette fonction étant soigneusement gommées quelles que soient d’ailleurs les organismes et institutions considérés. La plus éclatante des illustrations de cette dichotomie aveuglante demeure, et demeurera encore longtemps, la célèbre apostrophe "… responsable mais pas coupable…" d’une ministresse dépassée par les événements. Pour plus de précision, rappelons qu’en général, l’Etat "couvre" les fautes de ses fonctionnaires ce qui rend les poursuites, et les sanctions, aléatoires.

Les différents dictionnaires rendent bien compte de l’état d’esprit qui a présidé à l’utilisation légale de ces termes en leur donnant une forte coloration morale. A partir de ces acceptions, le champ est largement ouvert aux appréciations généreuses où les fautes deviennent erreurs et les incompétences toutes masquées par le manque de moyens. A cet égard, le florilège des interprétations livrées par les directions générales de toutes les institutions, aussi bien publiques que privées, à chaque accident, voire en cas de catastrophe majeure est délicieusement révélateur.

POURQUOI ? OU ? COMMENT ?

Indépendance, responsabilité, deux notions qui paraissent liées dans cette optique : la responsabilité n’exige pas l’indépendance alors qu’il paraît impensable de jouir d’indépendance sans être simultanément responsable.

Pourtant, le réseau taylorien, bâti sur une hiérarchie de la compétence (qu’elle soit réelle ou supposée et, dans la plupart des cas, fondée sur une hiérarchie de diplômes toujours discutable), est antinomique de la responsabilité dans la mesure où le degré de liberté qu’il accorde à ses membres varie avec la position qu’ils occupent dans la structure. Il est entendu, bien évidemment, que les nécessités de la production réduisent au maximum cette liberté plus on est proche de l’exécution des gestes élémentaires. Cela signifie, par conséquent, que dans toutes les institutions et organisations où la hiérarchie est plus formelle qu’effective, la liberté d’action des personnels dépasse probablement le niveau souhaitable pour un fonctionnement harmonieux de la production.

Il est donc licite de supposer que lorsque l’indépendance d’une organisation quelle qu’elle soit, est reconnue, implicitement comme explicitement, le problème se pose des relations entre cette indépendance et la responsabilité aussi bien de l’institution, personne morale, que de ses membres, personnes physiques. Nous en observons d’ailleurs la manifestation tous les jours et dans tous les domaines. C’est aujourd’hui le cas, par exemple, des origines de la crise financière que nous vivons ; c’est aussi le cas des pertes de courtage observées à la Société générale et, plus récemment, dans les Caisses d’épargne. Mais c’est également ce que nous avons observé par le passé et que nous observons quotidiennement dans des secteurs qui relèvent de l’administration de la Cité sous forme des dysfonctionnements de l’Education nationale, de la Justice, de la Santé.

C’est dire que la maladie n’est pas le fait seulement d’un personnel qui serait particulièrement incompétent mais probablement aussi des structures que l’usage, l’entrepreneur, le législateur auront peu à peu construites pour répondre aux besoins divers du développement de la société, pris dans son sens le plus large.

Pour éviter que les agents économiques et les membres de l’administration ne soient constamment mis en cause, les définitions de la responsabilité ont été conçues de manière à ce que les opérations de comptes-rendus soient opérées de la manière la plus discrète. En outre, pour libérer les agents d’avoir à rendre des comptes directement à la collectivité, l’Etat s’est reconnu par avance responsable de tout incident quitte, ensuite, à en rechercher l’origine véritable, voire à en sanctionner les auteurs. Notons au passage que dans les cas, rares, où la responsabilité de l’Etat, duement établie, a été financièrement sanctionnée, c’est la victime qui règle la note dans sa capacité de contribuable. Le plus souvent, copiées sur l’attitude des organismes d’Etat, les attitudes de l’entreprise n’ont pas brillé par leur transparence.

Disons que d’une manière générale, des procédures qui datent du temps de l’artisanat où les rapports entre individus dominaient la vie publique et les vies privées, n’ont jamais été reconsidérées. Les dysfonctionnements, les erreurs, les malfaçons, les malentendus, les incompréhensions, ces aléas traditionnels d’une vie sociale, autrefois gérés localement de manière relativement satisfaisante interviennent aujourd’hui multipliés par l’interpénétration des différents secteurs de la vie. Les solutions du passé, même améliorées, voire standardisées, mécanisées, modernisées, ne permettent plus de remettre en état le plus élémentaire des dysfonctionnements. Le refus d’assumer les conséquences d’une responsabilité est devenu d’autant plus général qu’il se développe à l’intérieur d’un corporatisme qui n’est plus, comme au Moyen âge, la sauvegarde de secrets de fabrication ou une protection de marché, mais la défense de situations acquises et le refus de toute mise à jour.

Le scandale, même patent, dénoncé, caractérisé, public à l’extrême, demeure un accident virtuel. L’industriel se plaint de la conjoncture, l’hôpital de la surcharge de travail, l’enseignant du manque de moyens tout comme le juge, le cheminot et le postier… la chaîne est sans fin. Sans oublier de constater que dans bien des cas, la simple demande d’une explication est déjà considérée comme un crime de lèse-institution et son auteur, vilipendé comme il se doit.

Pourtant, les dirigeants justifient leurs émoluments par les "responsabilités" dont ils sont porteurs, pourtant, les fonctionnaires divers, les cheminots, les postiers justifient leurs revendications par le rôle éminent qu’ils jouent dans le fonctionnement de l’Etat… Puisqu’ils sont à ce point "responsables", comment peuvent-ils justifier leur refus d’assumer ne serait-ce qu’une part dans les dysfonctionnements constatés ?

Le service du public n’est pas perçu de la même manière s’il est affaire privée ou publique. Un commerçant, un industriel, selon qu’ils sont fiables, aimables, à l’écoute du chaland ou qu’ils sont indifférents à leur clientèle seront sanctionnés par la réussite ou l’échec. Leur indépendance qui va de pair avec leur responsabilité se traduiront dans leurs résultats.

Dès lors que le regard se tourne vers des institutions incontournables, voire publiques, le rapport entre l’indépendance et la responsabilité disparaît. L’indépendance se lit comme une dispense de rendre des comptes et la responsabilité, comme un grade qui ouvre l’accès à une nomenclature. Toute tentative d’amélioration s’apparente aux travaux d’Hercule, rien que d’en mentionner la nécessité mobilise le moindre des agents. Ce qui ne manque pas d’interroger l’observateur : comment se fait-il qu’après avoir tant justifié leur existence par la nécessité de leur activité, ces personnels y croient si peu qu’ils redoutent la suppression de leurs emplois ? La "défense des services publics" ne serait plus alors qu’une pitoyable démarche conservatrice d’un passé révolu ?

Notre système serait-il bâti sur le concept de la femme de César, insoupçonnable ?

COMMENT FAIRE ?

Indépendance, responsabilité ? Comment s’y prendre pour rétablir, pour établir même, un autre système ? De quel côté que nous nous tournions, le constat est le même : nos institutions –au sens le plus général du terme- sont obsolètes. Le monde a changé de manière profonde et nous constatons chaque jour que ces bouleversements dépassent ce à quoi nous étions intellectuellement, spirituellement et matériellement prêts. Il ne s’agit plus de replâtrer comme nous tentons de le faire, il s’agit de construire des institutions adaptées au monde d’aujourd’hui et qui tiendront compte du rythme d’un changement devenu permanent.

Comment ? En reprenant les choses au début.

Lorsque Jules Ferry a fondé l’université du vingtième siècle, il s’est posé, il a fait poser la question du "pourquoi" de chaque moment de la formation. Les réponses énoncées et leur déclinaison en solutions ont donné le système que nous voyons s’effondrer sous nos yeux. Les questions posées il y a plus d’un siècle ne sont plus celles qu’il y a lieu de se poser aujourd’hui ; les réponses à trouver conduiront à d’autres solutions dont il faut accepter par avance qu’elles n’auront aucun point commun avec nos démarches actuelles. Quand allons-nous collectivement nous poser la question : l’Ecole, pourquoi faire ? Les "comment" seront faciles à énoncer même si leur mise en œuvre demandera du temps et d’autres moyens.

Notre administration de la Justice, les codes qu’elle met en application, la place que ses institutions occupent dans notre monde, le rôle des agents qui la gèrent, datent grosso modo du Premier empire. Quelles qu’aient été les réformes et les améliorations, elles ont conservé l’esprit napoléonien qui en imprégnait la première mouture. Un détail, entre mille autres certainement plus fondamentaux : les débats sur les sièges de juridiction ne paraissent-ils pas complètement anachroniques alors que le juge le plus débutant possède sur un disque dur d’ordinateur portable tout ce dont il a besoin ainsi que l’accès à toutes les banques données de son choix. Aujourd’hui, ce n’est plus au citoyen de courir à la Justice mais à celle-ci d’aller au devant du citoyen. Quand allons-nous, collectivement nous demander ce que nous devons au vingt-et-unième siècle et ce que nous sommes en droit d’attendre d’une administration moderne de la Justice qui, rappelons-le, envoyait un voleur de lait aux Travaux forcés, il n’y a pas si longtemps ?

Et les transports collectifs, et la santé, et, et, et .... ?

Une plaisanterie ? Non, loin de là. Le monde change. il change tous les jours et, chaque jour, tout notre système de gestion s’éloigne un peu plus de la réalité qu’il prétend gouverner. C’est même devenu un refrain quotidien. Peut-être serait-il temps de dépasser les bavardages ? Tôt ou tard, son délitement sera tel que nous vivrons un chaos indescriptible ; tôt ou tard, il faudra réfléchir à partir d’autres hypothèses ; tôt ou tard, il faudra intervenir. Alors, plutôt tôt que tard !

N’oublions jamais qu’une indépendance qui se vit au-delà de toute critique et de toute sanction est le premier pilier d’un totalitarisme annoncé. Il vaut mieux accepter d’assumer ses erreurs et d’en être sanctionné que de se trouver un jour face au peuple souverain. Celui-ci dans sa colère prononce et exécute souvent des peines excessives mais qui sont à la hauteur de ses frustrations.

Rien n’échappera à cette nécessité de réévaluation des conditions de notre survie. Pourquoi pas des Etats généraux de la vie quotidienne, de la peur, des angoisses mais aussi des désirs et des espoirs ? Mettre les citoyens à contribution pour essayer de construire l’appareil de gestion de la Cité d’aujourd’hui et d’en prévoir l’évolution, ne serait-ce pas une bonne manière de retrouver des raisons d’être ensemble ?

Et, de grâce, ne parlons pas d’urgence. Cela supposerait que nous pensons qu’il est déjà trop tard !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 31 octobre 2008 (Date de rédaction antérieure : 1er novembre 2008).