Un métier à inventer

L’argent devenu finalité ou le monde tourne à l’envers. La finance, moyen du développement, promue au niveau de l’objet passe du niveau de la tactique à celui de la politique. Comme si, dorénavant, la politique s’apparentait à la pratique systématique du système D... avec des résultats aisément prévisibles dont on observe aujourd’hui la matérialisation !


Citation invitée : L’argent est un serviteur, c’est folie que d’en faire un maître ! D’après Confucius

Le monde est en crise. Le monde ! Quel monde ? Le monde financier, le monde immobilier, le monde industriel, l’association internationale des pékins vulgaires ?

Selon la strate socio-sociétale considérée, l’état actuel du monde prend des caractères différents. Pour le pékin vulgaire, vous, moi, nous, la baguette de pain à un euro quinze (quasiment la traduction en euros du prix en francs d’il y a quelques années) est le symbole d’une augmentation catastrophique du coût de la vie. Pour le pékin, juste un peu moins vulgaire, désireux de construire, d’acheter une maison, un appartement, il est quasiment impossible d’obtenir un crédit bancaire. Enfin, en ce qui concerne l’entrepreneur à la recherche de crédits, soit pour créer, soit pour développer une entreprise…, les banques sont rares qui sont en état de proposer des financements. Et nous n’avons rien dit des taux… !!!

Bref, il semble bien que quelque chose se soit passé dont nous ne paraissons pas avoir réellement pris conscience ; autant de sa dimension que de ses conséquences, pas plus d’ailleurs de sa véritable nature et de son étendue.

Dans la mesure où les "Humeurs stratégiques" n’ont aucune activité de "trading", qu’elles n’ont aucun intérêt engagé dans le système bancaire, bref que le monde de l’argent leur apparaît depuis longtemps relever de la tactique, c’est-à-dire des moyens, nous sommes suffisamment détachés des modes et des idiosyncrasies financières pour rappeler une vérité première, tellement apparente, que plus personne ne semble s’en soucier : la finance est un moyen, pas un objectif. Toute attitude qui tendrait à considérer l’argent comme un objet de politique dont la gestion relève de la stratégie est suicidaire. Pour ne pas dire criminelle car le suicide auquel elle conduit immanquablement devient collectif, ce qui fait de sa poursuite, un crime contre l’humanité.

Serait-ce pousser le bouchon un peu loin ? Une attaque, encore une, contre le capitalisme ? Une dénonciation de "gros", tireurs de ficelles dans les coulisses, qui se nourrissent de la déconfiture des "petits" ?

Sans doute, si l’on reste à la surface des choses. Sans aucun doute aussi dans la mesure où l’on se laisse enfermer dans un vocabulaire complètement infondé dont la fonction unique est de rendre apparemment réel un univers complètement virtuel.

Mais de quoi s’agit-il ?

DANS QUEL MONDE VIVONS-NOUS ?

Il y a encore quelques décennies, la Géorgie était connue à un double titre. D’une part, c’était la terre d’origine d’un certain Joseph Djougachvili, plus connu sous son nom de guerre, Joseph Staline. D’autre part, elle était la source d’une radio virtuelle, Radio-Géorgie, dont les communiqués tournaient en ridicule le quotidien du système soviétique. C’est à ce "média" que nous devons la définition fameuse des deux modèles d’organisation politique dominants à l’époque :
• Qu’est-ce que le capitalisme ? L’exploitation de l’Homme par l’Homme !
• Et le communisme ? Son contraire !

Oh, il ne s’agit pas de négliger deux systèmes au nom de la défense desquels tant d’êtres humains sont morts mais d’illustrer une fois de plus que la recherche du "qu’est-ce que c’est ?" est une entreprise qui ne mène généralement nulle part tant les réponses sont nombreuses… toutes aussi licites, appropriées, souvent précises et toujours contradictoires. Ces démarches sont d’autant plus négatives que chacune des définitions énoncées, défendues et souvent imposées, sert à développer des descriptions du monde. Celles-ci n’ayant de réalité que dans la réification des hypothèses qui les fondent, les politiques, les stratégies et les tactiques qu’elles suggèrent se traduisent généralement par l’établissement d’une démarche totalitaire.

En fait, quelles que soient les analyses qui conduisent les uns et les autres à se disputer , revenons-en aux "fondamentaux. Plus que les "qu’est-ce que c’est ?", comme nous sommes petits, bornons-nous aux choses essentielles et tentons de saisir les "à quoi ça sert ?" au travers de nos expériences quotidiennes aussi limitées soient-elles.

Alors ? Alors, du point de vue le plus élémentaire, les sociétaires que nous sommes, les plus économes, les plus sages, pour ne pas dire les plus pauvres, nous consommons tous. Les objets de consommation quels qu’ils soient, doivent être produits. Et ces productions manuelles au départ, industrialisées, mécanisées, automatisées par la suite, exigent un appareil. La constitution de cet appareil implique un investissement. Grossièrement décrit, l’investissement est le résultat d’une rencontre entre des porteurs de projets et des possesseurs de capitaux. Pour qu’il y ait rencontre, encore faut-il que les projets aient de la consistance, répondent à des désirs qui constitueront un marché, que des hommes et des femmes soient disposés à jouer une aventure, à prendre des risques et capables d’intéresser des possesseurs de capitaux. Bref, pour le commun de mortels, le capitalisme est un système où des capitaux sont mis à la disposition d’entrepreneurs qui fabriquent, vendent et qui rémunèrent les capitaux qui leur ont été "loués", voire les remboursent, grâce aux bénéfices qu’ils tirent de leurs activités. Selon l’origine des capitaux, privés ou publics, le capitalisme ainsi constitué est privé ou d’Etat.

A mesure que la consommation s’ouvrait à des produits de plus en plus nombreux, de plus en plus différenciés, de plus en plus divers, le volume des capitaux nécessaires devenait de plus en plus conséquent. Dans ces conditions, la mise en relation des porteurs de capitaux et des entrepreneurs a changé de caractère. Locale, individuelle, au départ, l’opération est devenue complexe car les montants nécessaires ont dépassé les capacités financières d’individus en nombre limité. Il a fallu imaginer des dispositifs qui permettaient à des porteurs de capitaux "élémentaires" de réunir leurs ressources pour constituer des accumulations significatives. Parallèlement à la satisfaction de ces besoins, en amont même de ces besoins, il a fallu également inventer un système de manipulation des capitaux pour permettre de mener à bien toutes les opérations de paiement et de transferts financiers exigés par les coopérations commerciales. C’est ainsi que ce sont d’abord créées les banques puis les bourses. Evidemment, les choses ne se sont pas déroulées comme notre résumé semble l’inscrire dans l’histoire mais les détails importent peu… du moins à cette étape-là de nos considérations.

Bref, grosso modo, les choses se déroulaient de la manière suivante : les banques participaient à des "aventures industrielles" en acquerrant des parts (les actions de type divers) dans le capital des entreprises sur un marché, la Bourse, ou en prêtant de l’argent (le marché obligataire). Le détail de la chose étant assuré par un ensemble d’intermédiaires plus ou moins spécialisés, agents de change, courtiers, etc. Les parts étant matérialisées par des actions de type divers. Les résultats, bénéfices ou pertes, étant matérialisés d’une part par les dividendes versés aux porteurs de parts ou les appels de capitaux, et, d’autre part par le cours des actions en Bourse qui traduisent (en principe du moins) la "notoriété" des entreprises considérées basée sur leur santé économique telle que la traduit l’examen des comptes d’exploitation.

Jusque là, rien de spécialement complexe, sur le plan théorique du moins. Un détail peut-être, mais diablement important : entre l’argent investi (sous forme de prêts ou de prises de participation) et son rapport (intérêts et/ou dividendes), il existe un intermédiaire tout à fait matériel, les moyens de production et les produits eux-mêmes. C’est dire que tous ses mouvements financiers sont la contrepartie d’une création de valeur. En cas de fortune(s) contraire(s), l’enregistrement de la faillite laisse aux créanciers la jouissance d’un appareil matériel, voire la propriété d’un ensemble industriel monnayable.

Cependant, cette image idyllique s’efface vite si l’on considère la réalité. Au-delà de cette aventure, ce terme étant pris dans son sens le plus noble de découverte et de progrès, où des possesseurs de capitaux participent avec des entrepreneurs à l’invention, à la conquête puis au développement de productions et de marchés nouveaux, est vite apparue une civilisation de joueurs. Ceux-ci, loin de participer à quelque création de valeur que ce soit, ont commencé à spéculer sur l’intérêt que pourrait éventuellement présenter la propriété passagère de participations. Le mouvement de mode ainsi créé entraîne la création d’une demande spéculative où l’avidité des uns et des autres crée des échanges purement financiers sans aucune contrepartie réelle. En quelques lignes comme en un mauvais roman, nous en sommes exactement à l’anecdote que nous avons citée dans un récent numéro des Humeurs stratégiques, "La désinvolture". Dans la mesure où ces transactions ne correspondant à aucune création de valeur (ça n’est pas parce que l’action d’une société X ou Y atteint des sommets vertigineux que sa production prend des caractères différents), le "jeu" ainsi entrepris est un phénomène à somme nulle. Tout gain enregistré s’accompagne d’une perte équivalente.
Ainsi s’installe un climat où la Bourse perd peu à peu son rôle essentiel de marché de capitaux en vue de développer ou de créer des activités économiques, donc de créer de la valeur. Devenue un gigantesque tapis vert, elle rend inconsistants les efforts des entrepreneurs en les rendant prisonniers des spéculations qui agitent leur capitalisation boursière.

La scène est prête alors pour l’acte suivant

DU TAPIS VERT AU BONNETEAU

La spéculation, jusque là réservée à quelques "connaisseurs" qui bâtissaient astucieusement leur fortune sur la déconfiture des gogos, n’était alors qu’une activité d’amateurs. Il y a une trentaine d’années déjà, une entreprise de notre connaissance présentait une intéressante structure de bénéfices : 50% de production, 50% issus d’une gestion habile de son portefeuille de liquidités.

[Sans doute est-ce en poursuivant un raisonnement de cet ordre que la direction d’Alcatel a abandonné son activité de production au profit d’une activité de conseil… avec l’éclatant succès que nous observons aujourd’hui. Produire exige un appareil de production, des producteurs, une gestion… bref, il est tellement plus simple de vendre de l’immatériel !]

En observant ces comportements, l’idée est venue à des esprits affûtés dont la réflexion reflète une certaine incompréhension des mécanismes de l’économie, pour ne pas en dire une ignorance crasse, que cette analyse qui a créé tant de fortunes pouvait être mise en application de manière systématique. Qui a eu le premier l’idée d’élever la spéculation au rang de service financier ? Où, comment sont nées les premières salles de marché ? Qu’est-ce qui a conduit ces gestionnaires de liquidités confiées par des clients innocents à les utiliser dans un jeu incessant de papiers achetés, revendus, rachetés, revendus… sans que jamais une contrepartie matérielle ne s’installe ? Qui a eu l’idée d’appliquer un vocabulaire d’entreprise où les termes d’ingénierie, de produits, de flux d’échanges finissent par intoxiquer des esprits superficiels au point de se vivre "créateurs de valeur" au même titre que des entrepreneurs et leur personnel ? Qui a eu suffisamment de bagout pour enthousiasmer des conseils d’administration de banques et d’autres organismes financiers au point de leur faire oublier que l’argent est avant tout le moyen, le moteur du développement de l’économie ? Une source merveilleuse de revenus puisque chaque démarche donne lieu à taxe, commission, bref à rente. Evidemment, dans un monde où la nudité royale s’expose à des aveugles et qu’il existe toujours des clients attirés par l’éventualité d’un enrichissement sans que sa virtualité n’apparaisse, le système tourne. Il tourne jusqu’au jour où la conjoncture se retourne c’est-à-dire jusqu’au jour où la demande générale apparaît de la réification de ces bénéfices virtuels et que la liquidation des ardoises ne peut plus s’opérer au détriment de quelque pigeons, le nombre en serait-il illimité. Ce jour là, toutes les salles de marché vivent le même cauchemar que la Société générale. Heureusement, la plupart des clients des organismes bancaires, caisses d’épargne et autres organismes de dépôt ne se sont pas rendu compte que ces milliards de perte touchaient les valeurs en dépôt. C’est bien pourquoi, les banques centrales, voire les Etats eux-mêmes, n’ont pas tardé à apporter les liquidités évaporées au cours de la réification des vents de papier.

Bien sûr, à terme cet argent sera à nouveau matérialisé par la contribution de la clientèle à laquelle "on" facturera de plus en plus cher des services qui devraient aller de soi car couverts par des bénéfices créés par une saine gestion des capitaux sous forme d’investissements économiques matériellement productifs.

Toujours dans ce même ordre d’idées, la "crise des subprimes" représente le fin du fin de la mauvaise foi intelligemment professée. Qu’on en juge : partant de la remarque d’un politicien français des plus distingués, M. Tardieu, momentanément Ministre des finances de la Troisième République, pour ne pas le citer qui, répondant à un quidam qui l’engageait vivement à "faire payer les riches" lui avait dit : "Mais mon pauvre ami, les pauvres sont tellement plus nombreux… !", d’astucieux prêteurs américains ont eu l’idée d’ouvrir des crédits à la construction à des candidats dont il était évident que la plupart ne réuniraient jamais de quoi rembourser les prêts consentis. Suivant une coutume qui consiste à faire payer les intérêts avant le remboursement du principal, au moment où celui-ci devient exigible,
l’insolvabilité des emprunteurs se solde par la saisie de la construction et sa revente à un mieux-disant. Admirable opération où le scandale habilement distillé dans le temps et l’espace passait pour ainsi dire inaperçu. Seulement voilà, en ces matières comme dans d’autres, quand l’insolvabilité devient générale au point que le mieux-disant de service se dérobe, le système s’effondre. Comme dans les autres opérations du même ordre où la liquidation devient impossible faute de "liquidateurs", c’est la catastrophe. Egoîstement bien sûr, l’épargnant "courant", innocent et plumé sans qu’il s’en rende compte, pourrait dire :"C’est bien fait pour eux…etc", réclamer une chambre ardente et la condamnation de quelques boucs émissaires. L’opinion publique satisfaite, le ronronnement général pourrait reprendre. Le problème, c’est que la simultanéité des diverses réifications se traduit par la disparition des liquidités et par voie de conséquence immédiate, le tarissement des sources de crédit. Que l’on soit particulier ou que l’on soit entrepreneur, l’effet est aussi désastreux parce qu’il se répercute sur l’ensemble du fonctionnement économique. C’est la récession !

ET MAINTENANT

Commencer par rétablir la confiance des prêteurs, des emprunteurs, des citoyens.

Comment ? En régulant le marché financier une bonne fois pour toutes. Rétablir d’abord cette vérité première : l’argent est un moyen, sa gestion est de l’ordre tactique. En faire un but, c’est-à-dire un objet politique est une aberration. Gérer l’argent, la monnaie qui en est l’expression courante, c’est avant tout mettre en œuvre une politique économique. Privilégier l’évolution des prix sur le mécanisme de la production, en clair consacrer ses forces à minimiser l’inflation, c’est stériliser à terme le développement économique car c’est élever au niveau de stratégie, ce qui n’est que tactique. Cela fait, obliger les banquiers à assumer leur rôle traditionnel qui est de fournir à l’économie les liquidités nécessaires à son évolution et à son développement. Comment ? En régulant le marché boursier. Difficile peut-être mais absolument indispensable sinon périodiquement et avec une fréquence de plus en plus élevée, la situation actuelle se reproduira, plus dégradante à chaque fois. Taxer fortement toute opération sur les mêmes valeurs renouvelée en moins de douze mois ; récompenser la vertu en détaxant des revenus générés par des capitaux "grégaires". Réinventer le marché financier en lui fixant ses fonctions et en lui donnant les moyens de les assumer. Libérer les entrepreneurs de ce poids que représente la lecture quotidienne de la capitalisation boursière de leur entreprise, redonner à la qualité des résultats obtenus la place qu’elle doit occuper dans l’appréciation de sa valeur sur le marché. Responsabiliser les acteurs de manière à ce qu’ils ne puissent arguer de leur éventuelle incompétence en matière de management industriel et commercial.

La banque est un outil, le banquier, un intermédiaire dont l’action doit permettre la création de valeur. A ce titre, il n’est, en aucun cas, créateur de valeur. Sa participation technique est indispensable et elle exige qu’il ne soit pas indifférent aux réflexions, politique et stratégique qui appellent l’investissement de capitaux, c’est-à-dire la mise en œuvre tactique des projets de développement.

Il y a quelques années, participant aux activités d’une grande entreprise américaine, nous avions été en relation avec le directeur d’un organisme bancaire qui nous avait indiqué qu’il avait statutairement licence d’accorder chaque année un certain nombre de prêts d’un montant maximum de cent mille dollars pour créer des entreprises. Il ajoutait que le taux de réussite attendu était de l’ordre de dix pour cent et que cette proportion était largement suffisante pour justifier et compenser financièrement les risques encourus. Il n’était pas question, alors, de salles de marchés et de colliers échangés entre initiés.

Alors, on invente un métier nouveau, banquier ? Chiche !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


dimanche 2 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : 5 septembre 2008).