Idées Folles

Chaque jour, nous constatons les limites d’interrogations fondées sur des "comment ?". Peu à peu la nécessité nous apparaît de remplacer ces "comment ?" par autant de "pourquoi ?" préalables. Dur, dur... et impitoyable !


Pour la vingt-cinquième fois, les "Humeurs stratégiques" sont heureuses de vous offrir leurs vœux à l’occasion d’une nouvelle année. Que d’eaux diverses ont coulé sous de multiples ponts depuis le premier numéro paru en août 1987 consacré à la Sécurité sociale… Que d’analyses, apparemment pessimistes, mais tellement optimistes en ce qui concernait la nature et la profondeur véritables des mouvements qui commençaient alors à bouleverser notre planète.

Et, si de temps à autre, nous rééditons une des Humeurs, datée de quinze ou vingt ans, ce n’est pas pour fonder une quelconque prescience de notre regard mais pour illustrer ce qu’un rien d’attention aux événements divers du quotidien peut permettre en matière d’évaluation des tendances. Ou bien, en réhabilitant le sens des mots, comment une vision, la politique, en quoi sa formalisation en objectifs à long terme, la stratégie, contredisent cette extrapolation, cette démarche étroite et sans avenir gouvernée au jour le jour par le hasard et la nécessité immédiate.

Le déterminisme ne s’exprime qu’à l’intérieur d’un modèle opératoire ; celui-ci dépassé, c’est vers de nouvelles relations de causes à effets qu’il faudra diriger notre regard. Une navigation dans le brouillard tant que nous n’aurons pas pu, su, inventer et construire à force d’essais, d’échecs et de réussites, les nouveaux instruments d’une autre gestion socio-sociétale. Non, nous n’avons pas de solution, de solutions, à proposer, seulement à considérer de manière permanente que rien n’est jamais acquis.

Ce sera long mais, et c’est là que réside notre confiance en l’espèce, il nous paraît évident que nous y parviendrons ! L’année qui s’ouvre en sera une étape, c’est pourquoi nous nous souhaitons d’être forts, patients et de réapprendre à ne compter que sur nos propres forces : l’Etat-guichet ne tardera pas à fermer ses portes.

DEUX… POUR LE PRIX D’UN

Un mélange curieux, étonnant et détonnant ! Mondrian et Arman ! Mais qu’ont-ils de commun ? Deux expositions temporaires simultanées au Centre Pompidou à quelques dizaines de mètres l’une de l’autre !

Mondrian d’abord. Un bonheur, un pur bonheur, la lente apparition de ces traits, de ces cases, de ces couleurs comme un fruit qui mûrit lentement dans le silence, le recueillement, la recherche. Ce n’est pas de la géométrie née du hasard, un jeu de traits et de couleurs, un patchwork né de la fantaisie ! Non, c’est la matérialisation d’une pensée qui dépasse les limites étroites d’un regard traditionnel, de la poésie pure. Non figuratif Mondrian ? Une plaisanterie, une mauvaise plaisanterie tant chacune des pièces est évocatrice. De tableau en tableau, salle après salle, une œuvre se bâtit, s’expose et chaque étape offerte au regard est une phrase d’un discours que la visite nous chuchote à l’oreille. Un artiste dont le génie s’est longtemps développé en silence et dire qu’il nous a fallu en arriver à la veille de sa mort pour en reconnaître la sensibilité, la profondeur et nous approprier, enfin, cette si fine et subtile compréhension du monde. La rencontre est, selon les pièces, fulgurante, immédiate alors que pour d’autres, il faut se laisser envoûter par cet univers apparemment fragmenté, atomisé même, qui, soudain, acquiert une harmonie d’autant plus douce à l’œil qu’elle est inattendue. Cela ne ressemble à rien, c’est complètement venu d’ailleurs et, pourtant, le regard attiré, convaincu, conquis, continue à être attaché même lorsque le visiteur tente de se détourner pour passer à la suite. C’est le peintre de la modernité, l’illustrateur de cet autre regard sur le monde qu’a été le mouvement du Bauhaus. Une réussite !

Arman ? Une image que nous garderons longtemps en mémoire : assis sur un de ces bancs de repos face à un écran où une benne à ordure fouille dans un tas de déchets, un petit garçon d’environ six ans, oublieux de tout, vissé à la scène, complètement conquis. En fait, Arman, c’est tout ça, des parents avec des enfants tous passionnés, posant des questions, touchant les œuvres. Arman qui nous rappelle que l’Art est avant tout langage et que les objets maîtrisés sont autant de coups de pinceaux. Surprenant. Bien au delà des controverses sur la définition de l’Art et de son étendue, il suffit de suivre le regard de ces enfants, leur course d’un sujet à l’autre, leurs questionnements ! Du coup, on se trouve à modifier son propre regard. Une collection de scies égoïnes ? Non, une sculpture-peinture, un tableau, une nature morte en fait, qui, à n’en pas croire nos yeux, devient aussi expressive qu’un paysage traditionnel. Oh, les objets sont divers mais, à chaque station, il faut commencer par oublier l’individualité du boulon, de la chaussure ou du n’importe quoi, transformés en ce geste du peintre pour ne plus le voir qu’en "coup de pinceau". Surprenant ? Oui pour le moins, intéressant aussi, même si la découverte (oh, la vue antérieure d’une œuvre, ici ou là, ne permet pas cette acquisition à la fois des sens et de l’esprit) n’évoque pas, du moins en ce qui nous concerne, quelque émotion particulière. Bref, un "autre chose", à voir parce qu’il ne faut rien refuser, parce que toute expression est respectable dans la mesure où elle est évocatrice. Bref, en complément de Mondrian, pourquoi pas ?

TOUT CE QUI AURAIT PU ÊTRE FAIT… AUTREMENT !

Oui, en revenant sur les événements récents, essayons d’examiner les différents événements dont nous avons été, selon les circonstances et parfois simultanément, observateurs, victimes, acteurs et, parfois, metteurs en scène. Avant de jouer à "si j’avais su, si j’avais pu… voilà ce que j’aurais fait !", passons à l’inventaire.

[Nous avons rappelé, il y a quelques mois, cette effarante –à nos yeux- déclaration du directeur d’un "grand" hebdomadaire où il affirmait sans rire et à peu de choses près, : "… aujourd’hui, nous sommes l’actualité !". Justifiés par avance grâce à cette déclaration d’un éminent confrère, c’est donc notre choix d’événements qui sera proposé pour illustrer notre propos.]

Un bêtisier, un inventaire, le florilège de nos étonnements récents, des exclamations d’indignations vertueuses, la stupéfaction devant des opé-rations que l’on croirait inventées par Courteline réincarné en technocrate bureaucratique ? Sans doute un peu de tout cela pour faire le quotidien de notre monde. Mais attention, notre choix respirera ce même esprit qui paraît animer cette maffia en costumes "trois-pièces" qui vit un monde de paperasse, l’absurdité. Dont il est permis de se demander si son étendue peut avoir des limites. Vive Prévert et son inventaire.

• Haïti ? Un tremblement de terre, un traitement, pardon, une absence de traitement qui laisse ébahi.

•• La communauté internationale, les Etats, les O.N.G., les "vous et moi" ont réuni des milliards. A voir les images les plus récentes, il n’existe pas la moindre silhouette d’une grue qui se détacherait sur les champs de ruines.

• Haïti, encore ? Des casques bleus –au fait que sont-ils venus faire là ?- semblent avoir apporté le choléra en même temps que leurs blancs véhicules et leurs casque bleu ciel.

•• Des images encore ! Le choléra et son cortège de morts, comme il y a déjà des dizaines de siècles dans l’Europe du Moyen âge.

La concurrence "made in Bruxelles" ! Depuis des années, la gourmandise bureaucratique se fait les dents sur le développement économique de l’Europe dont elle détruit un à un les instruments éventuels.

•• Nous ne savons plus que choisir comme illustrations. Qu’il s’agisse de l’Europe, vue de l’intérieur où nous pouvons retenir l’intéressante conception de la liberté de circulation des personnes et des biens ou de l’Europe, vue de l’extérieur où nous ne pouvons qu’admirer la constance et la minutie avec lesquelles la bureaucratie régnante démonte avec application tout ce qui pourrait permettre la résistance de l’économie européenne à la double et permanente pression de nos "amis" que sont la Chine et les Etats-Unis. Depuis des années, c’est le démantèlement.

• La crise, la dette, la gestion financière ! Il y a quelques années un expert compétent (si, si, ils existent même si leurs interventions, rares mais pertinentes, sont perdues dans le brouhaha des "spécialistes") dont nous avions relevé l’ouvrage (dont le titre nous échappe : "Des lions gouvernés par des ânes" ou quelque chose d’approchant) décrivait assez bien les problèmes dans leur état de l’époque, les prévisions de leurs évolutions et quelques solutions de bon sens. Evidemment ignorées, ces réflexions sont restées lettre morte. Là où la situation aurait réjoui ces surréalistes qui firent le bonheur de l’humour noir des années cinquante, c’est d’observer la mécanique actuelle : un bonheur d’incohérence. Jugez-en

•• Les États s’endettent, les "marchés" (entendez des groupes de banques représentant des "investisseurs" –un terme dont le sens est à lui seul une blague, bonne ou mauvaise selon le regard porté) leur prêtent des fonds à des taux d’intérêt variables (généralement à la hausse) avec le sens du vent ou la qualité de l’humeur des experts autoproclamés qui les animent(?) et proposés, sinon imposés, par des officines irresponsables (en ce sens qu’elles ne doivent de comptes à personne). En quasi faillite, certains pays ont des difficultés à payer même les intérêts de leurs emprunts… quant au principal… ciel, cessons de plaisanter. Les banques (pardon, les investisseurs) risquent leur équilibre par manque de fonds, voire par leur évanouissement pur et simple. Engagées jusqu’au cou dans des opérations qui paraissent fort rentables (tout au moins à vue de bout du nez), tactiquement considérées, il ne reste plus aux États qu’à prêter de l’argent d’une part aux banques pour qu’elles continuent à prêter aux États en peine et d’autre part à ces derniers pour qu’ils puissent engager les remboursements des prêts antérieurs ainsi que le versement des intérêts. Compris ? Non, ce n’est pas grave, vous vous en apercevrez à l’arrivée des avis d’imposition.

Vive l’Europe et la B.C.E. !

• Circulez, y a rien à voir ! Les mesures prises pour "améliorer" le sort des vélocipédistes, rendre encore plus dangereux le déplacement des piétons et dégoûter les automobilistes de circuler deviennent des prototypes d’intervention sans rapports avec leur objet annoncé.

•• En fait, vues de plus près, elles s’apparentent plus à une dérégulation (mot pudique pour cacher une organisation rationnelle du chaos) qu’à une simplification de la situation. Ils me dépassent, qu’importe, je les suis, mieux je me précipite à leur tête pour inventer le pire ! Déjà le concept de discipline de tous ceux qui circulent quels que soient les moyens mis en œuvre, jambes, trottinettes, bicyclettes, vélomoteurs, scooters à deux ou trois roues, automobiles, semble une donnée disparue. La protection des uns et des autres par l’adoption de quelques règles communes n’est plus à l’ordre du jour. Dans le cadre d’une pensée qui réinvente l’autonomie et l’indépendance colorées de narcissisme égocentrique, chaque catégorie est considérée comme unique et sans interaction avec toutes les autres. Piéton ? Je traverse toute rue selon mon bon vouloir, aux autres de faire attention ! Deux roues ? La joie, finis les feux rouges, les sens interdits, les passages pour piétons qui ne sont plus là qu’à titre indicatif, aux autres de faire attention. Automobilistes ? Bah comme les fumeurs, finie la "rigolade", la chasse est ouverte. Les règles en sont suffisamment floues pour que vous puissiez barrer sans problèmes une voie étroite où des transports en communs prétendent circuler sans entraves. Mais vous serez sauvagement réprimés dès lors que vos stationnements ne provoquent que des gênes limitées, voire imaginaires.

Nous nous arrêterons là ! Nous vous avions prévenus, le choix est le nôtre, il est partiel, partial et parfaitement de mauvaise foi quoique aussi parfaitement représentatif de l’absurdité ambiante.

DES IDÉES FOLLES…

En fait, ces événements que nous avons relevés s’inscrivent tous dans une même perspective, celle de l’immédiat. Quel que soit le problème envisagé, toutes les administrations, publiques ou privées, n’envisagent que le retour au statu quo ante. "Comment ?" est le seul guide de l’action. Cette accumulation de mesures qui n’ont pour objectif que d’effacer les blessures, est à l’origine de toutes les incohérences. Nous avons abandonné toute vision même éventuelle d’un avenir au profit d’un attachement maladif au passé, le présent même n’existe plus.

Bref, nous avons perdu le sens des mots, des actes et des comportements. L’abandon de la trilogie de l’efficacité qui lie, dans l’ordre, politique, stratégie et tactique, nous précipite dans la désorganisation et l’impuissance. Les résultats que nous observons constituent une éclatante illustration de ce mot de Talleyrand qui précède chacune de nos "Humeurs" : "Quand c’est urgent, il est déjà trop tard !" que nous pourrions accompagner par une autre réflexion du même :"C’est urgent ? Allons nous coucher !"

Par exemple :

• Haïti ? La Nature, pourtant, nous avait indiqué la démarche à suivre. Port-aux-Princes, n’était pas une ville mais une abomination urbaine et le tremblement de terre était l’occasion unique de tenter une organisation véritable. La situation, offerte, la solution, immédiate. Evacuer la population, l’installer dans des campements provisoires, lancer les bulldozers, raser les ruines et inventer la construction d’une ville nouvelle née de l’expérience anarchique du passé. La main d’œuvre était disponible, les crédits existaient (au fait, existent-ils encore aujourd’hui ?). Au lieu de rêver de reconstituer le bidonville généralisé d’hier, le temps de déblayer laissait celui de concevoir une cité nouvelle adaptée au climat, aux modes de vie, aux besoins.

• Haïti encore ? L’abc sanitaire, l’expérience millénaire, suggèrent la mise en œuvre immédiate d’une campagne de vaccinations préventives. Cette surprise impardonnable devant le choléra aurait ainsi été évitée. Ainsi d’ailleurs que des décès tout aussi impardonnables. Pourquoi pas le typhus ou la fièvre jaune ?

La crise financière ? Une fois encore, l’origine du mal est connue : cette déviance criminelle qui transforme un moyen en bien et qui a fait du gain financier hors de la création de valeurs matérielles, l’objectif d’un développement virtuel. Les mesures envisageables sont diverses, toutes pourtant traduiraient une politique de réification de la valeur.

• La circulation et la sécurité ? Des mesures ponctuelles pour corriger des effets plutôt que de se pencher sur les causes. Mais de quoi s’agit-il ? De permettre la cohabitation des piétons (complètement oubliés en l’occurrence), des deux-trois roues, des automobiles ou d’assurer la mise en œuvre d’une politique des transports urbains ? La première option est l’immédiat avec une projection passagère, la seconde serait d’envisager le développement continu des besoins de la Cité. La solution, les transports en communs. Le premier geste ? Libérer les rues et les trottoirs pour permettre la circulation des bus et des taxis. Mesures de nature conservatoire qui permettraient d’envisager une organisation dynamique d’une communication régionale.

Pour ne citer que nos exemples arbitrairement, nous l’avons dit, choisis. D’une manière générale toutes les incohérences dans lesquelles nous sommes projetés ont pour origine des considérations qui ne dépassent jamais l’immédiat. Une civilisation du "comment ?" alors que tous les problèmes naissent de l’abandon du "pourquoi ?". Tous nos "à quoi ça sert ?" sont tournés vers la perpétuation du passé. Il n’est pas un problème que notre organisation socio-sociétale aborde dans un autre esprit que celui d’une consolidation passéiste.

La neige tombe, les aéroports sont bloqués, les trains et les véhicules de toutes natures ne peuvent circuler ? Aussi bizarre que cela paraisse, il n’y a qu’ici que la rumeur publique demande des têtes et semble incapable de prendre en compte tout ce que la situation comporte d’imprévisible. Comment, comment, comment, tout et tout de suite ! Des enfants qui tapent du pied parce que leur jouet préféré est indisponible i

L’école est en crise. Ce n’est plus une information, c’est un constat, une vérité première même. Pourtant depuis des années, le discours porte sur l’apprentissage, jamais sur l’enseignement. Toujours sur les effets et jamais sur les causes. L’école, de la maternelle à l’université, répond à des objectifs implicites dont certains remontent aussi loin que Charlemagne, les autres à la fin du dix-neuvième siècle. Quand nous poserons-nous la seule question opératoire : "L’école, mais pour quoi faire… aujourd’hui ?".

Le vingtième siècle est le constat de décès du dix-neuvième, quand nous apercevrons-nous que le siècle présent est celui de la rupture ? Nous sommes entrés dans l’ère du bouleversement. Les outils que nous apporte un modèle socio-sociétal dont l’inadaptation devient chaque jour plus manifeste, sont de moins en moins adaptés aux nécessités qui s’expriment.

Le temps des "comment ?" est révolu, nous entrons dans l’univers des "pourquoi ?" ou, si l’on préfère la crudité des faits, dans un moment de l’évolution de l’espèce où rien ne peut être entrepris de manière conquérante si la question préalable de son "à quoi ça sert ?" n’a pas été posée et qu’une réponse appropriée ne lui pas été apportée.

Contrairement à ce que nous pourrions penser, les solutions (provisoires parce qu’en situation de bouleversement permanent, les solutions ne peuvent être que passagères et soumises à réexamen constant en fonction des besoins) sont moins affaires d’engagement financier que de direction du regard porté. Imaginons cet après-midi et demain plutôt que de revivre hier et ce matin encore. Tout est possible à partir du moment où l’on accepte la réalité de l’évolution et qu’on en assume la première des contraintes, la mobilité.

Ces solutions ne nous viendront pas d’une femme ou d’un homme providentiels, voire d’un groupe. Elles naîtront localement, elles seront rejetées par la plupart mais, peu à peu, elles assureront la survie de celles et ceux qui les adopteront, les enrichiront, les adapteront et en inventeront d’autres chaque fois appropriées. Que nous importe que l’école voisine soit inadaptée, ne nous serait-il pas possible de trouver quelques autres parents concernés pour donner à nos enfants et aux leurs les armes essentielles de conquête de la vie ? Dans un autre ordre, un autre temps mais avec la même espérance, n’a-t-on pas créé le Collège de France pour bousculer la vieille Sorbonne ?

Utopie, folklore ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 4 janvier 2011 (Date de rédaction antérieure : janvier 2011).