Jusques à quand Bruxelles... ?

Des "Humeurs stratégiques" de presque vingt ans dont l’actualité en est même désespérante. Pourquoi, mais pourquoi, le pire apparaît-il à l’usage comme quasiment sûr ? Une ironie de l’Histoire ou la manifestation du délitement irrésistible d’un modèle obsolète ?


Quelle belle idée que l’Europe ! Quel bel instrument de paix et de progrès économique ! Finies les frontières, effacées les différences nationales et les rivalités anachroniques, oubliés les particularismes ! De l’Atlantique aux marais du Pripet, une unité territoriale de libres déplacements des êtres et des biens ! Une concertation politique, économique et sociale permanente ! Une même voix capable de participer aux instances internationales intercontinentales en y défendant aussi bien le modèle que l’idée et les intérêts de quelques trois cent cinquante millions de citoyens réunis après des siècles de luttes et d’oppositions souvent sanglantes. Près de douze siècle après Charlemagne, enfin ! Oui, quelle belle idée que l’Europe… si elle avait su avoir un peu de courage et d’imagination !

Mais enfin, mon ami en voilà un langage désabusé. Quelle guêpe vous a-t-elle piqué pour que si soudainement… ?

Rien, trois fois rien, un hasard, la remise en forme d’un numéro des "Humeurs" datant de mai 1992 dont le titre était "Maastricht ; l’Art, la Manière et la Réalité"…. Et nous n’avons pas pu résister à vous le remettre en mémoire repoussant au mois prochain, les sujets qui se disputent notre attention

TOUJOURS SANS RAPPORTS AVEC LA SUITE MAIS "DEUX POUR LE PRIX D’UN"

D’abord un vernissage au musée des années trente à Boulogne Billancourt d’un exposition consacrée aux peintures érotiques (?) de Gromaire. Une qualification curieuse "érotiques" ! Gromaire aimait les femmes, la femme plutôt, cette femme nuez assise, couchée, impudique parce que fière de sbeauté, debout, en "naissance du monde, de face, de dos, courbée, bref sous toutes ses coutures ! Un trait brut de fonderie, fort, une belle couleur, de la "belle ouvrage" ! Peut-être même que les dessins sont plus intéressants que la pein-ture. Une chose regrettable à notre goût : ce trait si dur pour montrer la beauté n’est-il pas un peu excessif, "macho" pour tout dire, et qui a coloré notre plaisir d’une teinte d’inconfort. Certes, il s’agit des années trente, du Bauhaus, de la Garçonne, des premiers pas vers la réalité des femmes. Mais ce regard très "main de mec" qui traduit une tentative de prise de pouvoir sur la femme réduite à la dimension de son corps nous a mis mal à l’aise. Le tableau de Courbet, pourtant, qui aurait pu être si provoquant reste dans ma mémoire visuelle comme un hymne de gloire où le respect le dispute à la beauté.

La France des 1500 au Grand Palais… (l’entrée à gauche du commissariat). De l’histoire, pardon de l’Histoire, certes mais on sort éperdu d’admiration pour la qualité artistique des œuvres présentées. Cette fin de Moyen âge que le "Mallet et Isaac" nous présentait comme une période sombre, un moment sans espoir, nous laisse des trésors de toutes natures. Des petits portraits, ces photos de l’époque, riches de vérité qu’on ne se lasse pas de regarder comme si la force du regard allait faire sortir du cadre, ces personnages dont la vie est évidente. Des illustrations où chaque personnage est une œuvre (comme ces dessins chinois que l’on peut voir à Guimet où chacun des centaines de personnages représentés a une vie individuelle) et dont la contemplation vous incite à courir à Marmottan. Des sculptures polychrome dont on ne se lasse pas. Et puis des objets où s’exprime une adresse d’exécution qui est admirable même si l’on n’est pas fanatique des aiguières, des Christ en croix et autres objets de culte. Et puis, à suivre le nom des artistes et leurs itinéraires, on a brusquement une vision de la réalité dont la seule connaissance livresque restait abstraite. D’Italie en Bourgogne, des Pays de Loire au Dauphiné, de Villefranche de Rouergue à Conques, ils étaient sans cesse sur les chemins et les routes. Un Moyen âge de beauté, de découvertes où de Flandres en France,en Allemagne, en Espagne et en Italie, la vie se pressait en voyages ?

Oui, une semaine imprévue mais bien riche. Si vous passez par là… ne boudez pas votre plaisir !

MAASTRICHT : La manière

Plutôt que d’affronter la difficile tâche de convaincre des peuples, hier encore ennemis, que le progrès de l’Europe passait par une union dont il fallait déterminer la nature, les hommes de pouvoir ont préféré laisser les choses "aller de soi". L’avenir dira si cette démarche qui en a donné la direction à une bureaucratie technocratique a été bénéfique.

La constitution d’une Europe politique et sociale est essentielle. Il n’est pas sûr que les chemins qu’elle emprunte nous conduisent au résultat espéré. Situation typique où la forme et le fond, l’art et la manière, sont indissociables et où la manière prend tellement d’importance qu’elle masque le sujet des débats.

C’est le cas de l’affaire Maastricht, manifestation éclatante du déficit de démocratie dont la France et les Français sont actuellement victimes. Et la récente intervention télévisée du Président de la République en est une illustration ordinaire. Ordinaire, parce qu’une fois de plus aucun des journalistes sélectionnés, représentant en somme la quasi totalité des Français, n’est parvenu à interroger le Président. Celui-ci les a utilisés pour faire passer "son" message, rien que "son" message.

Déficit de démocratie , donc, et à plusieurs titres.

Déficit de démocratie, d’abord , parce que les Français n’ont pas eu à connaître des dispositions envisagées et à opiner préalablement aux négociations.

Déficit de démocratie, ensuite , parce que la négociation ayant été définitivement achevée, le contenu du traité étant "hors-la-discussion", il ne leur reste plus qu’à accepter en bloc ou à rejeter en bloc.

Déficit de démocratie, enfin , parce que non soumis à réélection, ce Président semble n’avoir de comptes à rendre à personne. Quelles que soient les options retenues, les décisions mises en œuvre et les engagements pris en notre nom, il n’a pas à en répondre.

Ainsi, par exemple, aussi clair qu’ait été le message que lui a adressé le peuple Français, il y a quelques semaines à peine, il n’y a répondu que par quelques mots désabusés et l’affirmation réitérée du maintien des orientations actuelles comme de la poursuite des méthodes jusque là pratiquéesSi tant de voix s’élèvent et réclament un référendum n’est-ce pas dû au sentiment, largement partagé semble-t-il, que l’Assemblée actuelle a perdu toute représentativité après les résultats enregistrés aux élections régionales ? Certes, sur le plan constitutionnel, rien n’est plus faux mais la confiance des citoyens n’est pas affaire de juridisme.

Le refus de prendre en considération l’expression des électeurs, c’est-à-dire des détenteurs originels de la légitimité républicaine, perturbe complètement le fonctionnement de la démocratie représentative. En effet, dans l’état actuel des choses, la passion des Français risque d’atteindre un niveau tel qu’il n’y aura pas de consultation populaire qui ne se transformera ipso facto en un soutien ou un rejet de la personne du Président en exercice.

Déficit de démocratie, en outre , dans la conception même de la nature de la fonction. En l’élisant, les Français n’ont pas fait un "présent" à leur Président : ils l’ont momentanément investi d’une mission qui a pour objet de guider la France en défendant au mieux ses intérêts matériels et moraux tels que les voient la grande majorité des citoyens. La monarchie, même républicaine, même éclairée, serait-elle une expression progressiste de la démocratie ?

MAASTRICHT : l’Art

Voilà pour la manière. Venons-en à l’art.Depuis une quarantaine d’années, l’Europe commune chemine à un train de sénateur. Elle se fait, mais elle se fait en dehors des citoyens des pays membres, des Français en particulier. Au cours de ces années dernières, il y a quelques mois encore, aujourd’hui et demain sans doute, une commission de techniciens n’ayant en fait de comptes à rendre à quiconque, a gouverné, gouverne et continuera à gouverner l’Europe à coups de décisions indiscutables.

Chaque jour secrète ses décisions, ses directives et ses recommandations, toutes présentées sous un angle technique. Aucun responsable ne pourra nier, personne ne nie d’ailleurs, que chacune de ces décisions techniques s’appuie sur des considérations politiques. Mises bout à bout, ces considérations finissent par constituer une politique. Et cette politique, jamais le peuple Français n’a été amené à en débattre au grand jour.

Prévue à l’origine, pour être une instance de proposition, la commission de Bruxelles s’est peu à peu arrogée un pouvoir de décision. Cette dérive est à mettre directement au compte de l’absence d’un débat clair et complet sur l’Europe . A quoi sert-elle aujourd’hui ? A quoi servira-t-elle demain ? Comment fonctionnera-t-elle ? Que sera-t-elle, enfin ?

C’est parce que ce débat n’a pas eu lieu que nous raisonnons en termes de concurrence avec tout ce que ce terme véhicule de peurs, d’oppositions mesquines et de sentiments étroitement nationalistes.

C’est parce que ce débat n’a pas eu lieu que la CEE aborde tous les événements extérieurs dans la confusion, sinon dans la division. Chaque pays membre tente d’orienter les démarches communes vers la satisfaction de ses intérêts nationaux et, par conséquent, ouvre la porte à l’affaiblissement du groupe. A quoi d’autre, pourrait-on autrement, attribuer la réussite de la politique américaine qui vise de manière constante à limiter la montée en puissance de l’industrie et de l’agriculture européennes ?

En ce qui nous concerne, plus précisément, c’est parce qu’il n’a pas eu lieu que l’Europe reste un édifice intellectuel aux yeux de la grande majorité de nos concitoyens.

C’est parce que ce débat n’a pas eu lieu que nos ministres et leurs conseillers à Bruxelles ont été si souvent désarmés, abandonnés par ceux-là mêmes qui en étaient les objets, pendant les interminables discussions préalables à toutes les décisions. Nos hommes politiques en parlent, ils se battent même pour que l’ "idée européenne" progresse ; pourtant, ils semblent curieusement dépassés, impuissants sur le plan de l’action quotidienne. Ne devrait-il pas exister à l’Assemblée nationale une commission des Affaires européennes devant laquelle les responsables et les exécutants devraient venir s’expliquer avant même d’aller négocier ?

L’indifférence de nombreux secteurs professionnels qui ne découvrent la CEE qu’à l’occasion de textes communautaires qui régulent leur activité est, elle aussi, due à l’inexistence de ce débat politique qui devrait être permanent. Il conduirait alors à l’examen permanent des positions à défendre. Ne serait-ce pas ce silence politique qui serait responsable de l’incompréhension quasi générale du rôle fondamental du lobbyisme et de sa confusion avec un quelconque type de trafic d’influence sinon de corruption ?

Aujourd’hui, qu’il n’est plus possible de cacher une décision politique derrière quelques arguties techniques, la forme choisie -ratification d’un traité dont le contenu ne peut pas être discuté- nous assure que ce débat, essentiel, fondamental et indispensable, n’aura pas lieu. Est-il possible de tout réduire à des transferts de souveraineté, sans se préoccuper des mains entre lesquelles cette souveraineté sera remise, des conditions dans lesquelles elle sera exercée et des moyens de leur contrôle ? N’est-ce pas aussi important, plus même, que les mesures envisagées ?

La ratification qui nous est proposée pourrait-elle être, éventuellement, rejetée ? Et dans ce cas, improbable, serait-ce un épisode aussi dramatique qu’on nous pousse à le croire ? N’oublions pas qu’il y a trente-huit ans, le rejet de la CED n’a pas été la mort de l’édifice européen comme le prévoyaient alors bien des augures. Il est même possible de croire que les progrès réalisés depuis, une certaine sagesse dans le choix des objectifs et un respect élémentaire mais réel des opinions publiques, en ont été des "retombées" positives.

C’est pour ces raisons-là aussi que le discours, "... Maastricht, c’est à prendre ou à laisser...", est inadmissible. Comme si les éléments de décision en faveur de la signature du traité, fût-il, est-il, flou, ambigu et insatisfaisant, n’étaient ni assez forts, ni les Français suffisamment évolués, progressistes (au sens le plus riche du terme), pour que l’on en soit réduit à un argument aussi misérable.

MAASTRICHT : la Réalité

L’Europe pensée, inventée par J. Monnet, R. Schumann, K. Adenauer, le général de Gaulle, M. Faure, P.H. Spaak et bien d’autres, n’est plus l’Europe qui se bâtit sous nos yeux, pragmatiquement, dans les rapports quotidiens du travail, de la culture et du sport. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural, si logique, si évidente et si chère au général de Gaulle reposait, entre autres, sur l’existence d’une autorité unique à l’Est de la Bérésina ou des marais du Pripet.

Mikhaïl Gorbatchev a signé l’arrêt de mort de ce regard et de ces espérances. Mais il a, simultanément, déclenché une formidable opération "vérité". La décomposition de l’ex-bloc de l’Est, la résolution de l’ex-URSS en des composantes antérieures même au règne de Pierre le Grand, la réunification de l’Allemagne, l’explosion Yougoslave, les turbulences maghrébines sont autant de facteurs nouveaux qui modifient profondément la conscience que nous pouvions, les uns et les autres, avoir de l’espace Européen.

Si les traditions démocratiques sous des formes diverses sont, semble-t-il, solidement ancrées en Europe de l’Ouest où elles ne manquent pas de se rétablir après chaque accident d’Histoire, fût-ce au prix d’innombrables vies humaines, rien d’équivalent en Europe de l’Est, Tchécoslovaquie et Hongrie, exceptées... peut-être. Il n’est même pas sûr que les traditions d’organisation sociale de ces pays soient compatibles avec les formes occidentales à l’aune desquelles nous apprécions les "progrès" que nous croyons enregistrer. Il serait utile que nous nous interrogions sur la réalité de ces progrès en dehors des pressions que nous exerçons.

Ce n’est pas être inutilement inquiet ou inquisiteur de rappeler que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes passe parfois, souvent même, par des situations qui nous paraissent aussi difficilement compréhensibles qu’admissibles.

Nous devrions apprendre à ne plus jamais oublier que la forme cache parfois des fonds inacceptables et insoutenables. A quoi bon baptiser républicains, les régimes Roumain, Yougoslave, voire, dans une moindre mesure, Ukrainien ou Grand Russe, si la forme seule est respectée, ce qui d’ailleurs n’est même pas toujours le cas.

Alors quand nous déciderons-nous à tenir compte de la réalité, c’est-à-dire de l’existence de trois Europes et non pas d’une seule.

Trois Europes, en effet :

• Une Europe de l’Ouest , la première réunie, formée de la France, de l’Allemagne, de la Suisse, de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg et de la Grande-Bretagne... et, peut-être de l’Autriche.

• Une Europe continentale qui va des pays scandinaves à la mer Noire en incluant les Etats baltes, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Russie blanche, l’Ukraine et la Grande Russie.

• Une Europe de la Méditerrannée où se lient le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, l’Albanie, les pays de l’ancienne Yougoslavie, la Roumanie, la Bulgarie et, qui saît, la Turquie. Peut-être même, un jour, ne faudra-t-il pas y associer les pays du Maghreb, Israël, un Liban indépendant ?

Si l’Allemagne est le trait d’union naturel entre les Europes de l’Ouest et continentale, la France est le pivot des Europes de l’Ouest et de la Méditerranée .

N’y a-t-il pas là un découpage naturel où les mœurs, les individualités nationales, les cultures, les intérêts industriels et agricoles, les modèles de développement mêmes, se rejoignent, s’interpénètrent et s’épaulent ? Cette évolution n’est-elle pas nécessaire, plus, indispensable ? Est-il raisonnable de croire en une Europe stable de trente-cinq ou trente six pays aux mœurs, aux cultures et aux intérêts aussi lointains que peuvent être ceux qui gouvernent la Turquie, par exemple, et la Suède ou l’Irlande ?

Ce n’est pas que les uns et les autres ne puissent se comprendre mais il y a une grande distance entre une compréhension intellectuelle et les modes de fonctionnement affectifs inscrits dans les cultures respectives.

Bien sûr, l’entrée de l"Espagne et du Portugal peut être considérée comme un "rééquilibrage" latin face à une éventuelle dérive anglo-saxonne. Cela n’est vrai, pourtant, que dans le cas d’une Europe qui se limiterait à douze ou treize. C’est totalement inadapté dès lors que les pays de l’ex-bloc soviétique, des marches moyen-orientales (la Turquie, le Liban et Israël) et de la "peau" de l’Afrique (le Maghreb) se tourneront (et pour certains, se tournent déjà) vers nous.

N’y a-t-il pas lieu, alors, d’envisager dès maintenant, quels qu’en soient le prix, la peine et le temps, ces Europes politiques, plutôt que de se dépêcher d’enfanter un monstre ? Peuvent-elles exister, ces Europes, si elles ne sont pas fédérales ? Sommes-nous, les uns et les autres, prêts à nous engager dans un mouvement véritable pour construire des fédérations d’Etats, à la fois respectueuses des identités de chacun et suffisamment unitaires pour savoir créer des politiques communes ?

Croit-on vraiment, veut-on croire, veut-on nous faire croire, qu’une Europe construite malgré nous, sinon contre nous, résistera à la première épreuve ? Déjà notre impuissance à faire cesser les massacres qui se perpétuent depuis un an à notre porte même, devrait être un rappel d’humilité.

Alors, Maastricht ?

Maastricht pour "arrimer" la France à l’Allemagne afin d’éviter que l’Europe ne soit Germaine ? Maastricht pour "sauvegarder" des intérêts petits, nationaux et égoïstes, en les noyant dans un perpétuel marchandage ?

Maastricht, une maquette ? Une caricature ? Une esquisse qui porte expression de tous nos fantasmes ? L’exercice fabuleux qui résume ce qu’il ne faut pas faire ? Le défoulement irrationnel qui précède la vraie mise en chantier d’un projet raisonnable ?

L’Europe, si elle n’est qu’une statue élevée à la gloire de quelques hommes politiques, si elle ne demeure que l’espoir de tenir une place dans un concert international et si elle exige des abandons d’identité sans offrir en échange l’hospitalité dans une maison nouvelle, à quoi sert-elle ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 4 janvier 2011 (Date de rédaction antérieure : décembre 2010).