Ah ! La communication !

Tout le monde "cause", mais personne ne s’adresse à quiconque.

 La communication est le moyen par lequel nous transmettons l’information. L’importance que nous avons donnée à la gestion du "moyen" l’emporte sur la considération du contenu. Au point que nous pourrions paraphraser la définition du "spécialiste" donnée par B. Shaw : à la limite, le parfait "communicateur" organise une communication sans objet mais que tout le monde plébiscite. 


 Citation invitée  : "Si le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument !"

Sir Winston Churchill, entre deux whiskies et deux cigares. 

Communication d’entreprise, communication d’Etat, communication administrative, communication, communication, communication… ! Certainement le terme le plus communément utilisé aujourd’hui. Rarement moyen n’a été aussi collectivement transformé en sujet.

Autour de nous, une nuée d’experts nous entraîne dans un tourbillon d’objets où les concepts, les notions et la technologie se superposent et se mélangent à défaut de s’intégrer. Cette accumulation ne laisse plus d’espace qu’à la transmission de données techniques.

Notre univers se meurt parce qu’en ce domaine comme dans la plupart des autres, la forme semble l’avoir définitivement emporté sur le fond. Citons, pour mémoire bien sûr, les juges et la Justice, les médecins et la Médecine, les enseignants et l’Enseignement,… etc,… bref, la plupart des institutions publiques et privées. Dans tous ces cas, les personnels s’approprient l’organisation et en détournent les objectifs sociaux à leur profit quasiment exclusif.

Comment éviter ces dérives qui sont si naturelles que les meilleur(e)s d’entre nous ne parviennent à y échapper que par miracle ?

L’ESSENCE DU POUVOIR

Le pouvoir, pour être exercé, exige que les décisions qu’il génère soient portées à la connaissance de celles et ceux qui devront les mettre en œuvre. Stricto sensu, les décisions constituent l’information, leur transmission, la communication.

Quels que soient les détenteurs, le type, la nature et/ou l’objectif du pouvoir exercé, le postulat précédent est indiscutable. Bien souvent d’ailleurs, l’observation des situations passées et présentes semble indiquer que l’étape de transmission est plus importante "socialement" que le contenu qu’elle véhicule. En effet, celui-ci prend du corps au fur et à mesure que la transmission s’effectue le long de la chaîne de communication. Initialement, le besoin d’organisation sociale est né de la découverte qu’une action collective permet une meilleure survie du groupe. Les nécessités de la popularisation d’un dessein collectif, de sa planification, de la poursuite des objectifs et de la coordination des activités individuelles ont créé des conditions matérielles qui ne pouvaient être satisfaites que par l’invention d’une structure dépositaire de pouvoir(s).

Une fois apparue ce qui nous paraît aujourd’hui comme une évidence, il n’y avait plus qu’à reconnaître, à chaque moment du développement du groupe quels étaient les moyens les plus appropriés pour atteindre les objectifs suggérés par la technologie en vigueur… dans les meilleures conditions, bien sûr.

Notons au passage que cette remarque exonère à jamais un quelconque individu ou groupe d’individus d’être responsables des formes diverses et successives d’organisation prises par les groupes au cours de l’Histoire du monde. Certes, comme pour tout ce qui touche aux développements des sociétés humaines, chaque évolution est née d’une invention individuelle. La "recherche en management" n’a pas attendu le vingtième siècle pour apparaître, pas même pour évoluer. L’adaptation de l’Homme (terme générique qui embrasse la femme) aux conditions diverses de "domestication de la nature"se déroule de manière permanente. Cette évolution est, avant tout, due à la mise en œuvre sociale de toutes les inventions technologiques qui n’ont jamais manqué de modifier aussi bien le contenu du travail des hommes que les conditions de son exécution.

Quels que soient les objectifs poursuivis, les conditions de leur atteinte et la forme correspondante de l’organisation sociale, l’exercice du pouvoir exige une transmission d’informations et, par conséquent, la mise en œuvre d’une communication adaptée. Mais si le type et la nature des informations dépendent des objectifs retenus, la communication est irrévocablement liée à la forme de l’organisation sociale. Ce lien s’appuie entre autres sur le mode de pensée qui permet aux éléments de la structure, les sociétaires, d’accomplir les gestes, manuels ou intellectuels, exigés par leur fonction.

Bref, "dis-moi pourquoi tu fabriques et dans quel environnement matériel et je te dirai comment t’organiser et, par conséquent, comment communiquer".

Et voilà pourquoi, la communication est l’essence du pouvoir.

Voilà, aussi, pourquoi l’analyse de la communication, bien plus que celle de son contenu, est révélatrice de la nature du pouvoir qu’elle exprime.

Voilà, enfin, pourquoi la communication, peut aussi bien conforter le pouvoir que l’affaiblir au point de le dissoudre.

STRUCTURES ET FORMES DE COMMUNICATION

Un regard rapide jeté sur l’évolution des modes de production au cours des âges met en évidence une relation quasiment "génétique" entre l’organisation socio-sociétale et l’état d’avancement de la technologie et des techniques qu’elle inspire.

En effet, l’amélioration constante de l’outillage conditionne la maîtrise de l’environnement par le groupe. A mesure que l’accessibilité de l’outil se développe, sa mise en œuvre évolue. Nous sommes ainsi passés du stade initial de l’entrepreneur solitaire, omniscient et monopoliste à l’association fondée sur la division du travail. Simultanément, apparaît la disjonction entre "la tête et les jambes" qui transforme l’artisan en un entrepreneur collectif : la hiérarchie se crée qui reproduit structurellement les différentes étapes de la conception, de l’organisation et de la production en introduisant une dichotomie entre les différentes fonctions à assumer. Et toute une société s’organise sur un modèle où la pensée précède l’action et déclanche un processus plus ou moins complexe de production. La vie quotidienne, d’abord développée autour de la "famille", exige l’amélioration des conditions de la survie du groupe et extrapole son organisation initiale à des groupes de plus en plus nombreux. La hiérarchie s’impose dès lors comme mode d’organisation sociale, la compétence devenant la pierre angulaire de la mise en œuvre de toute activité.

Dès lors que la distance augmente entre le "meneur de jeu" et l’exécutant, la communication devient un élément essentiel du fonctionnement harmonieux du système. Compte tenu de l’objectif implicite, survivre dans les meilleures conditions, l’organisation devient le moyen mis en œuvre pour y parvenir et la communication qu’elle installe, le mécanisme de son fonctionnement. Atteindre les objectifs ? Comment ? Et voilà à jamais caractérisée la communication en régime hiérarchique : un flux d’informations organisées en "ordres", issu d’un "sommet" concepteur dépositaire de la compétence. Globales à l’origine, ces informations, indiscutables, circulent le long de cette chaîne hiérarchique dont le rôle est double : expliciter et contrôler. Expliciter, c’est-à-dire transformer un ordre global en ordres élémentaires traduits en gestes élémentaires ; contrôler, c’est-à-dire s’assurer de la cohérence entre l’objectif, la résolution de l’ordre globale en ordres de plus en plus élémentaires et l’exécution de ceux-ci , au fur et à mesure, de la progression le long de la chaîne de commandement,

Dans une structure taylorienne, la communication se développe du "sommet" à la "base" et ne comporte que des informations techniques, les ordres éventuellement commentés, nécessaires à la production. Soit dit en passant, une structure de cet ordre dont l’objet unique est la production n’a d’objectif que de mettre en œuvre un "comment", elle est donc uniquement tactique.

C’est dire que la nécessité d’organiser la survie de l’espèce dans un univers mécaniste entraîne une organisation du groupe qui concorde avec les besoins de la production. C’est ce que nous pouvons observer si nous considérons la totalité des communautés organisées actuellement existantes sur notre planète. Les détails changent, généralement en ce qui concerne les procédures en usage pour établir la hiérarchie, mais toutes sont le fruit de considérations tactiques. Celles-ci s’imposent à tous les membres du groupe, à toutes leurs activités. Qu’il s’agisse du travail, de la famille ou du groupe -pour paraphraser un slogan simplificateur mais explicite- nous retrouvons les mêmes caractéristiques.

Aussi, il n’est pas étonnant de constater qu’une évolution majeure et fondamentale des conditions de production se traduise par un bouleversement de même profondeur du système en vigueur jusqu’ici. Mais que se passe-t-il ? Le développement de l’électronique d’abord, de l’informatique ensuite, leur mariage enfin, pour donner l’automatique vient de mettre en cause le mode de production de manière définitive et irréversible. Et si le mode de production actuel devient obsolète, l’organisation socio-sociétale qui accompagne sa mise en œuvre est, à son tour, dépassée. La hiérarchie que nous connaissons perd ses raisons d’être car l’explicitation et le contrôle sont dès à présent, et dans beaucoup de cas, en mesure d’être assurées automatiquement. De la production à la vie quotidienne, la distance est faible et la crise de société dont nous sommes à la fois acteurs et victimes trouve là son origine. Peu à peu le chaos s’installe. Généralement incapables d’en saisir l’origine, nos sociétés cherchent un impossible retour au statu quo ante dans un recours à la répression, dans son sens le plus universel. Simultanément, l’essence du pouvoir, la communication, devient complètement inappropriée.

La société fondée sur une délégation de pouvoir, quel qu’en soit le mécanisme, n’est plus en mesure d’assurer son objectif originel d’amélioration des conditions de survie de ses membres. Dans la plupart des cas, les problèmes qui se posent aujourd’hui sont de nature quasiment individuelle, exprimés le plus souvent localement. Leurs éventuelles solutions ne peuvent qu’échapper à une approche centralisée et généraliste. Les évolutions de la technologie et des techniques ont individualisé aussi bien les désirs que leurs expressions. La structure qui nous organise encore n’est pas capable d’autoriser la naissance d’une communication qui permette de répondre aux multiples questions que se posent les uns et les autres. Il devient, par exemple, de plus en plus difficile de suggérer d’autres approches susceptibles des satisfaire des besoins jusqu’ici inexprimés, voire inexprimables dans le cadre socio-sociétal que nous connaissons.

Pourtant les moyens de ce type nouveau de communication existent, comme existent d’ailleurs les éléments fondamentaux d’un type nouveau d’organisations socio-sociétales. Une fois encore, le phénomène que met en évidence le déroulement des travaux de la commission parlementaire d’enquête actuellement en action dépasse de loin, de très loin même, son objectif : améliorer le fonctionnement d’une institution de la République. Sans le rechercher, sans le vouloir même, nous assistons à une mise en cause, implicite encore, des conditions de fonctionnement de notre société. Certes, c’est la Justice qui est appréciée mais à travers son exercice où apparaît la distance qui sépare l’indépendance des juges de leur responsabilité et du contrôle des conditions dans lesquelles l’une et l’autre s’exercent. Ces inquiétudes s’appliquent elles à ce seul domaine ? L’accumulation de problèmes auxquels nous semblons incapables d’apporter quelque début de solution que ce soit ne semble-t-elle pas nous indiquer que le mal n’est pas celui des institutions mais de l’esprit dans lequel elles fonctionnent ? Nous ne nous intéressons qu’à la forme alors que c’est du fond qu’il s’agit.

Le principe même qui sous-tend l’établissement des critères de compétence, quels qu’en soient les domaines, est à revoir parce que leurs champs d’application ont évolué au point d’être méconnaissables. La délocalisation du pouvoir décisionnel, sa relocalisation plutôt, en des points aussi multiples que différents entraîne l’apparition d’une autre expression de la compétence. Celle-ci limitée, ponctuelle peut-être, est inaccessible aux instruments de la hiérarchie parce qu’appropriée à l’expression locale, voire individuelle, des désirs, des besoins et des problèmes posés. Une autre structure, une autre communication qui donneraient aux uns et aux autres la possibilité d’exprimer, donc de dialoguer. De créer, d’appliquer des solutions locales, individuelles, d’en comparer les effets. Une autre communication qui permettrait aussi à chacun de participer à la définition comme à la mise en œuvre et au contrôle de ce qui demeure, et demeurera encore, de portée plus générale. Personne ne pourra exciper d’un pouvoir si son exercice ne s’accompagne d’une définition précise de sa responsabilité vis-à-vis du groupe comme des procédures de son contrôle. Et la première mesure est celle de la transparence dont la communication partagée est la première condition. Encore une fois, le fonctionnement de la commission déjà citée est une éclatante manifestation de "l’à quoi ça sert" du Parlement ; les protestations de magistrats qu’elles soient structurelles (le Conseil supérieur de la magistrature), corporatives (les syndicats ou les groupes) sont autant de manifestations d’arrogance et, surtout, de mépris vis-à-vis de ceux et celles (les parlementaires) dont ils tiennent le pouvoir de juger. Mais en fin de compte, c’est au peuple français, origine de tous les pouvoirs, qu’ils interdisent de demander des comptes.

QUELQUES SUGGESTIONS

Contrairement à ce que nous pourrions penser, si tout ne peut pas être réformé en un jour, nous ne sommes pas dépourvus. En l’occurrence, commençons par rendre à tous, ce qui a été confisqué par quelques uns au nom d’un fonctionnement optimal du système : la parole. Nous qui savons si bien manier les "quotas" et développer des méthodes "volontaristes", apprenons à donner la parole autrement que sous forme de ces micro-trottoirs qui sont une caricature de ce qui devrait être tenté. Plutôt que de poser des questions à des "autorités", nous pourrions peut-être et dans un premier temps permettre à un pékin vulgaire de les poser lui-même et avec ses propres mots puis, dans la foulée, écouter son analyse de la situation, voire d’envisager les suggestions qu’il ne manquerait pas de faire. N’oublions pas, les "innocentés d’Outreau, du plus humble au plus compétent" ont tous indiqué avec pertinence des pistes dont l’exploration ne saurait être que profitable à la communauté. Ils ont su parler sans haine, sans crainte avec un détachement qui leur fait honneur. Nous aurions aimé que les magistrats sachent manifester la même retenue vis-à-vis du processus actuel.

Pourtant, c’est l’antinomie de ce que nous observons actuellement. Les experts de tous ordres qu’ils soient politiques, financiers ou techniciens, parlent en notre nom, apportent des réponses à des questions que nous n’aurions jamais pensé poser. Ils nous en attribuent la propriété, sans jamais imaginer de nous inviter pour que nous posions éventuellement celles qui nous agitent. Combien d’articles, combien d’émissions radiodiffusées ou télévisées où nous sommes réduits à des rôles de bouffons quand les "spécialistes" daignent reconnaître notre présence ? Qui osera un jour consacrer une de ces émissions du dimanche en fin d’après-midi où les têtes nouvelles sont si rares, à un quidam inconnu ? Sommes-nous à ce point considérés comme analphabètes et intellectuellement retardés que le seul droit que nous possédons est celui de mettre des bulletins dans une urne à des intervalles plus ou moins réguliers ? Il ne nous reste plus qu’à lire et entendre le lendemain dans les médias ce que signifie le choix que nous avons fait la veille, sans que jamais personne ne nous demande d’en exprimer la réalité ?

Ce pas, donner un sens à la communication, constituerait, constituera demain sans aucun doute, le premier qui fondera le renouveau du sentiment d’appartenance. Croit-on vraiment dans les milieux autorisés que l’avidité des téléspectateurs pour les travaux de la commission parlementaire ne sont dus qu’à un voyeurisme vulgaire ? Ou voudrait-on nous le faire croire ? Voilà, en tout état de cause une brillante démonstration du rôle modérateur que joue la transparence en créant un univers où les comportements des uns et des autres dans l’exercice de leurs responsabilités s’affichent sous les yeux de tous.

La communication, son monde, ses experts, ses spécialistes, ses utilisateurs en ont fait une marchandise que nous distribue un système qui confortait un pouvoir aujourd’hui en délitement par suite d’inadaptation. Le monde qui peu à peu se fabrique sous nos yeux se caractérise par une exigence de participation. Celle-ci ne peut s’approfondir que dans la pratique de l’échange. Si rupture il y a, c’est tout simplement parce que notre organisation n’est plus en mesure de gérer une prise en charge planétaire. La solidarité qu’elle soit politique ou sociale ne consiste pas à donner un titre de noblesse à la charité généralisée, fût-elle d’Etat, voire internationale. Envisagée sous cet angle, elle fabrique des exclus, des rejetés et, par conséquent, des a-sociaux, c’est-à-dire des êtres qui n’appartiennent plus à la communauté.

La communication ? Un bon observateur constatera que si message "on" veut vendre, il faut commencer par acheter le message de celui ou celle à laquelle "on" a choisi de s’adresser. Ce n’est pas pour rien, que "commerce" autrefois désignait la mécanique du rapport entre les individus. Un mot noble à l’abord qui a perdu la richesse sociale de son sens avec le temps ; il ne s’agit plus d’écouter mais de se faire entendre.

L’effondrement progressif de la société taylorienne suscite déjà des réactions. Sporadiques et dispersées encore, leur portée demeure encore limitée. Néanmoins, elles nous permettent d’imaginer ce que pourraient être les grandes lignes d’une structure différente. Plus encore que dans le cas de la société taylorienne où elle autorise l’exercice du pouvoir, la communication en réseau systémique est un préalable à la constitution de la structure. D’un paramètre tactique, nous passons à une donnée stratégique. L’énoncé d’une politique, son partage avec d’autres sociétaires devient un préalable à la constitution du réseau. Cela fait, celui-ci ne prend corps qu’irrigué par la communication. Contrairement à la communication en régime taylorien qui s’ordonne autour de la hiérarchie, en régime systémique, c’est un échange entre pairs qui n’obéit à aucune préséance. Chaque élément, s’il applique une politique et une stratégie communes, est maître de développer sa propre tactique pour choisir les gestes appropriés à leur poursuite.

Bref, le pouvoir et son exercice ne manquent pas d’être influencés par l’aspect véritablement public qu’ils acquièrent dès lors que la parole répond à la parole et que l’acte peut être définitivement apprécié par tous.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 14 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : mars 2006).