Mais où donc est passée la raison ?

Curieuse époque ! Non, il ne s’agit pas d’une nostalgie sénile mais de quelques observations relatives à l’information que, tous, nous sommes en mesure de relever. Tous ? Tous, SDF, chômeurs et chômeuses, manuels de toutes origines et de toutes spécialités, intellos ou supposés tels, cadres, syndicalistes, banquiers, citoyens ordinaires et politiciens, bref toutes et tous ! Voyons un peu !


La forme d’abord. Nous assistons à la disparition quasi générale de toute appréciation des importances relatives des événements. Qu’il s’agisse de la presse, de la radio ou de la télévision, l’accent qui organise la présentation des informations est uniforme, voire monotone. La forme unique semble être celle de l’inventaire de J. Prévert.

Le contenu, ensuite. L’imprécision semble être le caractère commun à quasiment toutes les présentations. Imprécision dans le choix des mots et des expressions, imprécision dans la description même des sujets retenus. Notons que nous ne relevons pas leur choix, la neutralité est un mythe et s’en vanter est un non sens : le critère à retenir est celui d’un rappel constant à la relativité des choses.

Bref, l’impression qui demeure après la consultation des médias est celle de la livraison d’un chargement "en vrac" : tout y est, depuis l’essentiel à l’accessoire, mais généralement sans le moindre critère de tri.

Cela vaut la peine, nous semble-t-il, de poser un autre regard sur quelques événements récents et d’en proposer des lectures qui ne prétendront à aucune "vérité". Nous allons tenter d’illustrer l’idée simple que nous raisonnons tous sur des interprétations… Elles-mêmes fondées sur des hypothèses dont nous n’avons parfois pas la moindre conscience tant elles nous paraissent "aller de soi".

UNE BAVURE, L’EXPRESSION D’UNE INCOMPÉTENCE… OU UN COMPORTEMNT QUE LA LOI TOLÈRE ET QUE LA MORALE RÉPROUVE, TORPILLÉE PAR UNE ERREUR DE GESTION PRÉVISIONNELLE ?

L’économie et la finance internationales viennent d’être secouées (encore que les "répliques" sont loin d’avoir disparu) par des bouleversements qui ont pris leur naissance dans l’effondrement des deux plus grandes institutions de prêts destinés à la construction de logements des Etats-Unis .

Il y a de multiples lectures de ces catastrophes et de leurs conséquences. Retournement de conjoncture, politique et stratégie hasardeuses, incompétence gestionnaire, bavure limitée échappant brusquement à une surveillance approximative… oo mise en cause d’une opération, jusque là grassement juteuse, que la loi tolère mais que la morale réprouve ? Bref, la faillite inattendue d’une arnaque parfaitement légale !

Après tout, toutes les interprétations sont possibles et celle que nous vous proposons ci-après est tout aussi séduisante que les considérations savantes qui nous ont été offertes jusqu’ici. Offertes ? Disons plutôt suggérées, de manière à dissoudre des responsabilités éventuelles dans une atmosphère d’un flou impossible à éclaircir.

Mais venons-en à une autre manière de traiter les informations.

L’industrie du prêt immobilier aux Etats-Unis repose en majeure partie sur le fonc-tionnement d’institutions qui "prêtent" de l’argent à des particuliers et vont même jusqu’à leur livrer des constructions clefs en mains. Les premières années, trois ou quatre selon les cas, l’emprunteur paie les intérêts dus sur la totalité des sommes engagées et relatifs à la durée totale du prêt. Cette période passée, le prêteur ayant réalisé le loyer de la somme prêtée, l’emprunteur commence à rembourser le principal sous forme de mensualités considérablement plus élevées. Le contrat, classique, stipule qu’à la suite d’un nombre relativement faible de mensualités non recouvrées, le bien est saisi, revendu aux en-chères ou de gré à gré, moyennant une forte décote, et le "propriétaire malheureux" est ruiné sans autre forme de procès, le montant de la vente étant en général inférieur au montant dû.

Jusqu’à ces dernières années, les prêts étant accordés avec prudence, ces situations de "faillite personnelle" étaient relativement rares. Pour des raisons sur lesquelles, il semble que la puissance publique, voire les associations de consommateurs ne paraissent pas s’interroger, l’attribution des prêts est devenue plus laxiste, voire soutenue par une publicité plus agressive. Des milliers d’impétrants dont la solvabilité était plus que douteuse se sont trouvés entraînés dans le système. Très vite, le processus protecteur (des intérêts des prêteurs) a fonctionné à plein régime et le marché a été submergé de propositions de rachat à des prix défiant toute concurrence. Parfait ! Une sublime mécanique de dégagements de profits supplémentaires, supérieurs même à ceux tirés du fonctionnement "sage" du système. Seulement, si les emprunteurs se trouvaient en difficulté, le nombre des clients potentiels – la conjoncture, l’appétence des consommateurs éventuels ? – a fortement diminué. En théorie, du moins, pas de péril en la demeure puisque les institutions demeuraient propriétaires des biens invendus… mais hélas, ces prêts qui avaient permis ces constructions avaient pour origine des fonds investis par des banques – et non des moindres – qui attendaient les échéances pour récupérer les liquidités mises en jeu. Incapables de payer autrement qu’en nature, une nature immobilière qui n’intéressait pas les financiers en amont, les organismes immobiliers ont été acculées à une quasi faillite, répercutée sur la puissance de refinancement des banques. Celles-ci, engagées au delà de leurs possibilités en cas de défaillance, se sont à leur tour trouvées incapables d’assurer leur rôle d’investisseurs économiques… avec les conséquences que nous connaissons en matière de fonctionnement et de développement de l’économie.

D’une faillite, somme toute parfaitement naturelle, nous sommes passés à une crise financière d’abord nationale ,puis à une crise économique vite devenue internationale, les banques du monde entier étant, peu ou prou, parties prenantes dans le krach immobilier des Etats-Unis.

Bien que les gouvernements, en premier celui des Etats-Unis, aient très vite réagi, les injections d’argent public dans le système bancaire, plutôt que de conduire à relancer les investissements productifs ont été consacrées à la remise en forme des bilans institutionnels. Pour dire les choses clairement, au rétablissement aussi rapide que possible d’un "statu quo ante" des banques, sans le moindre égard pour le système productif et commercial. Si, en apparence du moins, le secteur financier semblait avoir échappé à la faillite généralisée (au point d’ailleurs que les politiques des hauts salaires des dirigeants, des bonus indécents et sans rapports même lointains avec les réalités, un instant menacées, ont été rétablies sans attendre), la crise économique concomitante a fleuri de plus belle.

Responsable donc, un système dévoyé où la création d’argent en dehors de toute contrepartie productive est devenue une pratique quasiment exclusive. Si la responsabilité de cet état de choses est difficile à attribuer, la déviation s’étant installée peu à peu dans un climat de laisser-faire dû à une absence de réflexion politique et stratégique, dans le cas précis du détonateur du scandale des "subprimes", c’est au département de la justice des Etats-Unis qu’il appartenait (qu’il appartient ?) de faire le ménage.

Un rêve ? Une interprétation audacieuse et partiale ? Peut-être ! Mais si nous nous penchons sur les profits espérés dont la réification n’a tenu qu’au développement d’une d’analyse un peu plus fine des mécanismes projetés, cette lecture ne semble pas si imaginaire.

EMPRUNTS, DETTES, EMPRUNTEURS ET CRÉANCIERS, AGENCES DE NOTATION, etc…

Dans la plupart des cas, quand il s’agit de dettes souveraines, la démarche des prêteurs ne peut être appréhendée que sous l’angle du long terme. En effet, les fonds mis à disposition portent un intérêt qui constitue une rente permanente en quelque sorte. Le remboursement du principal n’est pas l’objet premier des préoccupations des créanciers, le versement régulier des intérêts si ! Ce qui permet de saisir pourquoi un pays endetté comme les Etats-Unis ne manque jamais de candidats prêteurs, tellement ils sont assurés de toucher régulièrement le loyer des fonds investis. Le parallèle avec la démarche des particuliers qui portent leurs économies à la caisse d’épargne saute aux yeux. Un intérêt minime mais l’assurance de le toucher régulièrement. Certes, les fonds qui répondent aux dettes souveraines ne sont pas aussi facilement liquidables que les dépôts en caisse d’épargne mais ce n’est pas l’objectif recherché par les prêteurs.

En fait, ce qui importe, c’est plus la capacité des emprunteurs à assurer la régularité des paiements des intérêts que celle de rembourser le principal, ne serait-ce qu’à une échéance lointaine.

Mais qui évalue cette capacité et sur quels critères ? C’est là qu’interviennent les "agences de notation". Grosso modo, une agence de notation est une réunion d’experts indépendants aux avis desquels s’abonnent des institutions en mal de réassurance sur les capacités financières des organismes sujets d’investissement . Clairement, une dette souveraine entre dans cette catégorie de fonds mais ce n’est évidemment pas la seule destination des fonds disponibles. La réputation d’une agence de notation se construit donc sur la qualité des conseils qu’elle vend à ses abonnés et qui sont directement liés à la qualité des analystes responsables, à leur indépendance et, bien sûr, à la manière dont les vis collent à la réalité. Ces agences de notation n’existent que par la qualité de leurs appréciations. Aussi, elles ont intérêt à être indépendantes des pressions diverses, à commencer par celles des Etats, celles de leurs souscripteurs, voire de l’ensemble des détenteurs de liquidités. C’est condamner, ipso facto, toute fantasmagorie où officieraient des agences contrôlées par les puissances publiques.

Cela dit, revenons aux prêts, donc à l’endettement.

En fait, deux phénomènes limitent l’étendue des endettements et qui n’ont strictement rien à voir avec l’éventualité d’un remboursement.

Le premier, c’est que l’argent emprunté ne sert que fort peu à financer des investissements productifs. Cette déviation qui fait financer les fonctionnements par des emprunts répétés, finit par mettre en danger le développement des économies qui y recourent. Certes le phénomène est d’autant plus lent, mais aussi plus insidieux, que la santé économique du pays considéré est bonne et son PIB élevé. Mais tout de même… Oh, ce n’est pas tant la dette et le montant des intérêts qui sont en cause qu’une impuissance croissante de la puissance publique à engager des investissements nécessaires au développement, complémentaires aux financements déjà engagés par les entreprises de l’industrie, sous toutes ses formes, et du commerce.

• Il ne faut pas perdre de vue que la politique est l’expression d’une vision de l’avenir et qu’un Etat pauvre en liquidités, financièrement déséquilibré, est un Etat impuissant. Cette impuissance prévisible constitue le deuxième facteur limitatif de l’étendue de la dette.

Soit dit en passant, c’est l’existence de ce danger-là que révèle la démarche de Stan-dard & Poor’s, pas le précédent. Envisagés sous cet angle, les événements qui touchent aussi bien les Etats-Unis, l’Irlande, la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et Chypre, voire la France apparaissent moins dramatiques, tout au moins pas dans le sens qui s’affiche aujourd’hui, faillites souveraines, crise de l’Euro, etc… La récession est là, mais elle est moins due à la réalité de la situation qu’à une gouvernance passéiste, toujours imbibée des idées de Keynes, qui semble incapable de montrer à ses citoyens que le modèle dans lequel ils s’ébattent est complètement inadapté à l’intelligence de la situation actuelle. Sans doute, il nous faudra revenir sur ces affirmations sans justification à ce moment précis. Cependant, avant d’envisager le bouleversement fondamental qu’il faudra bien entreprendre un jour, quitte à le subir si nous continuons à ne pas regarder le paysage dans lequel nous errons, il est nécessaire d’aller jusqu’au bout de notre lecture.

MARCHÉS ET SPÉCULATEURS

Les marchés ! Un terme bien commode, une fiction, même ! Comme les forces en physique, les marchés n’ont de réalité que par les effets que nous leur attribuons. Quand nous constatons qu’une rumeur venue nous ne savons d’où, -les difficultés dans lesquelles se débattrait la Société générale, par exemple-, provoque des mouvements d’affolement que rien ne peut justifier, comment interpréter cette débandade des marchés autrement que par une mythologie ?

Ce mythe ne prend matérialité que parce que nos comportements le réifient : l’action de la Générale baisse, s’effondre même ? Oui et alors ? Tant que nous ne mettrons pas nos papiers en vente, les effets de marché demeureront des "paroles verbales" et les acheteurs éventuels qui se pourléchaient les babines en dégustant déjà les bénéfices que leur apporteraient sur un plateau une multitude affolée, en seront pour leurs frais, risquant même d’essuyer quelques pertes conséquentes. Les marchés sont un mythe auquel notre incompétence, nos peurs et notre appât du gain donnent une réalité passagère, éphémère même, juste le temps de nous appauvrir et de permettre à une petite minorité glaciale de s’enrichir à nos dépens.

Mais le marché peut être aussi une réalité où un étal bien garni offre à nos choix des produits dont la réalité est manifestée par des productions recherchées. Les gains qui peuvent y être réalisés ne sont pas comptabilisés comme autant de pertes essuyées par des gogos qui ignorent que les gains miraculeux sont équilibrés par des risques aussi phénoménaux.

Le mythe des marchés tout-puissants va de pair avec l’existence des spéculateurs. Ils ne vivent que par l’absence de critères, de mouvements matériels à plus ou moins longs termes et ne font fortune ou faillite qu’en l’espace de l’instant. Ils ne vivent pas du développement mais d’une agitation sans autre objet que celui de tenter de nous faire croire à leur réalité. Mais depuis toujours, il est des spéculateurs. Croire que nous pouvons les faire disparaître en appliquant des mesures d’interdiction, des poursuites, est une illusion. Un spéculateur ne vit que de spéculations, il spéculera sur tout et n’importe quoi. Alors pourquoi le lui interdire ? Vous voulez spéculer ? Spéculez que diable ! Qui vous empêche ?… Mais comme vous perturbez le fonctionnement relativement harmonieux du système, permettez que nous, la puissance publique bien sûr, prélevions notre dîme au passage. Eu égard à l’importance de vos déprédations, nous nous contenterons de "gratter" quelques quatre-vingt-dix pour cent de ces bénéfices qui n’ont donné lieu à aucun développement productif. Comme nous "gratterons" de même le montant des commissions bancaires associées. Vendez, achetez à découvert, manipulez les cours, utilisez tous ces moyens que la loi tolère et que la morale réprouve, nous vous y encourageons même… du moment que la collectivité y retrouve son compte dans un univers de participation équitable. S’il n’est pas recommandé d’interdire à moins de multiplier les coercitions –de rapport incertain et toujours décevant- il est toujours possible de rendre les écarts plus difficiles et plus dispendieux. Et si vous vous détournez de la spéculation, vous rendrez en même temps plus simple la circulation des liquidités. Vous faciliterez ainsi le développement des entreprises petites et moyennes, vous permettrez aux investisseurs de retrouver la confiance et vous rendrez alors parfaitement matériel ce marché où le moteur des échanges ne sera plus la rumeur mais des objets parfaitement matériels.

Mais tout ceci n’est que le fruit d’une "spéculation intellectuelle". La mise en œuvre de ces éléments constitutifs demande, exige même, que tous nous soyons prêts à renouveler nos analyse, nos comportements, à tenir compte de l’inadaptation de nos habitudes, de nos réactions, de nos jalousies et surtout de notre refus constant d’être responsables sans constamment rejeter sur l’autre, les autres, la Société (encore un mythe commode), le résultat de nos inconséquences. Nous y reviendrons sous peu.

Alors, "on" s’attaque à l’inventaire des choses à faire ? Qu’en pensez-vous ?

[Ah oui ! Une dernière remarque : une dépêche d’agence récente indique que la "Federal Housing Finance Agency" (FHFA, l’autorité réglementaire des deux institutions financières en cause, Fannie Mae et Freddy Mac) attaque au civil 17 banques internationales, dont la Société générale, pour manquement à leur devoir. Ces banques n’auraient pas vérifié la qualité des prêts qu’elles titrisaient. La FHFA demande, en conséquence, à ces banques de couvrir la quarantaine de milliards de pertes enregistrées par les deux organismes en question.

Est-il utile de commenter et d’ajouter que nous avons eu connaissance de cette démarche après avoir rédigé notre texte ?]


vendredi 16 septembre 2011 (Date de rédaction antérieure : septembre 2011).