La banque ? Une habitude, une nuisance ou une nécessité ?

La finance, les financiers, la banque, les banquiers, les prêteurs, les emprunteurs, les dettes qu’elles soient souveraines ou des ménages, les intérêts, les remboursements, les défauts de paiement, éventuels bien sûr, les agences de notation : une énumération à laquelle Prévert n’avait pas pensé. Ses éléments, pourtant, ont pris une dimension planétaire au point que le présent de tous repose sur les manières de les agencer.


Nous consacrerons prochainement un numéro des "Humeurs" à la situation actuelle, à ses évolutions possibles et aux bouleversements indispensables qu’il serait utile d’imaginer et de mettre en œuvre pour fonder enfin un système financier au ser-vice d’un développement économique et social plus équilibré que le désordre actuel.

Mais les vacances nous attendent : rêvons un peu et papotons sans trop tirer sur le pianiste, nous voulons dire, le banquier.

LA BANQUE ET LES BANQUIERS :

une histoire brève, partielle, partiale, marquée au sceau de la mauvaise foi, de la déception et de la rancœur.

Supposons qu’un cataclysme ait secoué notre aimable planète et que des archéologues, venus on ne sait d’où, se soient mis à fouiller dans les rares débris laissés par les tremblements de terre, les explosions atomiques, les incendies, les déluges et autres gracieusetés qu’il vous plaira d’imaginer.

Supposons aussi qu’ils soient tombés sur les vestiges de ce qui fût une de ces grandes institutions respectables, sinon respectées, comme la B.N.P., le Crédit lyonnais ou la Société générale.

Supposons, enfin, qu’ils aient reconstruit ce qu’ils croiront être l’histoire de la banque et des banquiers à partir des pièces d’archives laissées par le vingtième siècle agonisant.

Ce serait une bien curieuse reconstitution. Une organisation bureaucratique ayant apparemment pour seul objet le prêt sur gage(s). Des gestionnaires bardés de diplômes et de réputation, élevés, choyés, choisis et triés sur le seul critère du manque d’imagination.

Pourtant, dans nos souvenirs, dans le passé et dans notre histoire, la banque a été bien autre chose.

[En recevant la littérature quasi quotidienne des établissements qui nous font l’honneur d’accepter notre bel argent en dépôt, nous avons le sentiment d’être revenus à la période "prébancaire" où les problèmes de liquidités s’organisaient dans des rapports simples et directs avec des usuriers aux doigts crochus. Le processus, une fois entamé, ne présentait que trois issues : la perte définitive des biens et de la liberté de l’emprunteur, sa libération par destruction du prêteur suivie du pillage de son trésor ou, enfin, la plus courante, l’intervention de l’autorité qui confisquait la totalité de ses biens, encore heureux de ne pas y laisser sa peau. N’oublions jamais le nombre d’émeutes et de lynchages déclenchés par l’application du denier cinq - soit un intérêt de 20%.]

De la lettre de crédit inventée par les communautés juives d’Europe centrale (pour permettre aux voyageurs de disposer de liquidités en tout lieu sous une forme commode et en échappant à tous les aléas de la route) aux opérations inventées par des commerçants lombards (pour simplifier des procédures de compensation autrement compliquées et longues) la banque s’est constituée comme un outil au service d’entrepreneurs possesseurs de capitaux. Même si, à l’époque, des investisseurs existaient déjà (constitution de groupes qui injectaient des capitaux dans une activité qu’ils ne pratiquaient pas eux-mêmes : la guerre de course, l’armement de commerce, les opérations d’exploration et de colonisation, par exemple), l’idée n’était pas encore née que l’on puisse emprunter de l’argent (de louer des capitaux, en fait) en vue d’entreprendre à son propre compte. L’emprunt n’était pas encore devenu une opération liée au développement et sa pratique semblait encore réservée au domaine privé. Son exercice était une profession en soi dont l’exercice avait pour objectif l’exploitation abusive du manque de liquidités, celui-ci dû à l’inexistence de règles élémentaires de gestion. Sans fonction économique réelle (même si son existence avait pour effet de déstabiliser le fonctionnement déjà précaire d’une production agricole aléatoire en stérilisant un possible développement), le prêt sur gages ne pouvait que faciliter une dépréciation des moyens d’échange.

Le temps passant, il est apparu que l’esprit d’entreprise, les bonnes idées et la possession de capitaux n’étaient pas obligatoirement dans les mêmes têtes et les mêmes mains. L’idée est née aussi que la possession du capital pouvait être complètement dissociée de sa mise en œuvre. Un autre métier est né : celui de collecteur de fonds. En échange de ces fonds, le "gestionnaire" s’engageait à servir un intérêt "convenable", son bénéfice venant de la manière dont il gérait les fonds recueillis : d’où la notion de prêts destinés à l’établissement d’entreprises commerciales, puis industrielles.. Aussi était-il naturel que l’intermédiaire, le dépositaire, l’outil, bref la banque et le banquier, s’intéressent à cette nouvelle fonction qui répondait à un besoin en cours d’émergence.

D’outil, la banque est devenue moteur du développement et la fonction d’intermédiation, un service. La collecte des fonds et la recherche de leur emploi générateur d’un profit maximum s’imposent alors comme la fonction première du système. Disponibilité de capitaux, existence d’idées et de lieux de rencontre entre les porteurs des uns et des autres, toutes les conditions étaient réunies pour que le monde entre dans l’ère industrielle.

Les entreprises se développant, les besoins de crédit augmentant, la banque s’en fût chercher ailleurs des liquidités qui devenaient rares. L’idée d’utiliser les fonds des comptes courants pour satisfaire les besoins des emprunteurs conduisit à une politique de "démocratisation" du service(?) bancaire. Après quelques années d’une publicité effrénée, pour ne pas dire de propagande, la quasi obligation de l’ouverture d’un compte (bancaire, postal, peu importe) a été imposée à tous. La diversité des biens offerts, la glorification de la consommation, de la possession immédiate, tout a concouru à remettre à l’ordre du jour le besoin du prêt sur gages, avec les mêmes vices, les mêmes formes et les mêmes abus... mais aussi les mêmes dégagements de profits... qu’au moyen âge. Face aux risques de l’entreprise industrielle, le caractère facile (quoi de plus aisé, en effet, que de faire de l’argent avec de l’argent en confondant l’argent d’échange avec l’argent "marchandise") de cette forme de constitution de bénéfice a poussé les banques à oublier leur rôle de moteur de l’économie.

Cette attitude étroite, bientôt élevée à la hauteur d’une politique, donc d’une stratégie et d’une tactique, s’est traduite dans la stagnation, pour ne pas dire la régression, du tissu industriel français et la lente disparition de l’esprit d’entreprise. Au point qu’il a fallu que des individualités privées, groupées dans des sociétés dites de "capital-risque", proposent des capitaux à des entrepreneurs courageux et motivés à qui les banques avaient par le passé refusé les crédits qu’ils sollicitaient.

Mais cette logique, poussée à l’extrême a aussi conduit à l’invention d’un univers où l’argent-produit l’a emporté sur l’argent-échange. Les institutions financières ont pris le manteau des entreprises et leur vocabulaire. Il n’est plus question que de produits, de production, de productivité, d’ingénierie et d’ingénieurs, de chefs de produits, de vendeurs, pardon de "traders". Une industrie nouvelle est née d’un abus de langage. Sa caractéristique est une manipulation sémantique qui a pour objet de réifier l’immatériel. Le moindre accident et au lieu de stocks entassés dans des hangars ou encombrant des parcs, vestiges d’objets manufacturés, il ne reste aux investisseurs que des lignes de programmes informatiques vite effacées d’un "clic" de souris.

AH, SI J’ÉTAIS BANQUIER !

Qui d’entre nous, à un moment ou à un autre de sa vie professionnelle ou privée, n’a pas dit ces quelques mots. Même le ton, l’intensité, voire l’état d’esprit n’étaient pas différents... pas plus qu’ils ne le seront chez tous ceux qui, demain, face à des situations qui auront été les nôtres exprimeront les mêmes frustrations.

Là où s’introduit une différence, c’est qu’un certain nombre de grandes entreprises ou de groupes d’entreprises plus petites ont créé leurs propres banques de manière à répondre aux problèmes financiers posés par leur développement et auxquels les banques (traditionnelles(?), courantes(?)) ne s’intéressaient pas.

Alors commençons par laisser de côté toutes les anecdotes qu’elles soient drôles ou dramatiques, qu’elles rapportent des erreurs ou des incompétences notoires, qu’elles traduisent la stupidité ou la peur. Bref, oublions ce que nous savons tous au sujet de la banque et des banquiers, que nous en ayons ri ou pleuré..., et posons-nous la question :

Mais que ferions-nous si nous étions banquiers ?

Ah ! Si nous étions banquiers !

• Nous pourrions nous intéresser à ce qui distingue un marché captif d’une assemblée de consommateurs.

• Nous pourrions nous demander quels sont les services dont un client pourrait avoir besoin.

• Nous pourrions, enfin, nous rendre compte que dans le monde moderne, à la forme duquel nous avons fortement contribué, nous avons été entraînés à mélanger les genres au delà même de la maîtrise des événements.

Du compte et du chéquier, nous sommes passés à l’informatique, à la carte de crédit, bientôt à la monnaie virtuelle. Encore quelques évolutions techniques et la plupart des opérations "au guichet" auront disparu, remplacées par des échanges de messages, voire par de simples manipulations au clavier de nos terminaux, de nos "tablettes" ou de nos "téléphones intelligents". La gestion des liquidités courantes des particuliers ne sera plus qu’une tenue de livres hautement robotisée.

Mais ce côté élémentairement comptable met en évidence l’importance de nos interventions au niveau de la gestion et du développement de l’économie. Nos domaines de compétences sont multiples. Tout aujourd’hui est de nature collective. Qu’il s’agisse de l’agriculture et des industries de transformation qui lui sont associées, de la production des biens matériels, de la santé, de l’éducation et de la recherche ou des loisirs, les besoins sont les mêmes. Citons-en quelques uns, dans le désordre et sans hiérarchie aucune.

Par exemple, il faudra

• assurer, organiser et gérer la relation entre les détenteurs de capitaux, les concepteurs, les producteurs et les distributeurs,

• assurer la régularité et la permanence de l’investissement, la "moralité" des relations entre l’argent "monnaie" et l’argent "marchandise" en maintenant un équilibre inflexible et permanent entre les taux d’intérêt et le profit industriel,

• assurer l’interface client-fournisseur à tous les niveaux et en toutes circonstances, réguler les flux de capitaux nécessaires aux installations initiales, aux développement, aux diversifications,

et enfin, surtout même,

• assurer le rôle si bien assumé par les banquiers du dix-neuvième siècle dans les conditions actuelles. Ils ont participé de manière décisive à l’industrialisation des nations occidentales. Le temps n’est probablement plus aux conglomérats internationaux incapables demain d’apporter les solutions individuelles que réclament les individus. Une nouvelle génération de PMI-PME commence à voir le jour dont nous devrons assurer le financement.

Et ce ne sont là que les plus évidents.

Les compétences qu’ils exigent, leur étendue et leur évolution constante qui répondent à des besoins qui ne cessent de croître et de s’étendre ne peuvent être développées et mises en œuvre que dans le cadre d’une réflexion permanente menée au plus haut niveau de la planification stratégique de manière commune avec les entrepreneurs.

Mais nous nous devons (nous banquiers, bien sûr) d’être le moteur du développement économique. Si nous avons été ceux par qui les chemins de fer sont arrivés, ceux, sans qui l’automobile ne serait jamais devenue la "bagnole" et l’aspirine, le médicament le plus inattendu du siècle, voilà plusieurs décennies que nous ne vivons plus que de nos souvenirs... et des taux d’intérêt. Et si nous nous agitons la cervelle, c’est plus pour inventer un moyen de faire payer nos carnets de chèques et la tenue des comptes particuliers plutôt que pour réinventer ce rôle moteur.

Pourtant ce développement économique n’est plus, comme hier, le simple fruit d’une utilisation astucieuse par un entrepreneur de l’argent que nous avons levé pour répondre à son besoin. Il est dû à l’action convergente de concepteurs, de producteurs, de vendeurs, de gestionnaires et de financiers. Certes les modes d’organisation ont leur importance mais l’essentiel est de faire participer l’ensemble des acteurs à la définition, puis à la poursuite d’un but commun.

Nous devons être présents partout où nous pouvons rendre des services. Nous devons les offrir, les personnaliser, aller jusqu’à devenir les initiateurs de certains développements parce que nous sommes en mesure d’apporter notre concours. Nous sommes installés partout, en France, en Europe et dans le monde entier. Nous savons tout et nous sommes en mesure de tout savoir. Nous avons des relations partout et nous sommes en mesure d’ouvrir toutes les portes. Nous sommes capables de définir, de caractériser, d’évaluer et d’assumer une grande partie des risques industriels. Nous savons où frapper, quand frapper et comment frapper. Enfin, nous sommes en mesure de savoir qui a besoin de quoi et quand.

Nous savons... et si nous ne savons pas, nous pouvons mettre les clefs sous la porte car, avant peu, d’autres sauront, d’autres feront et d’autres deviendront ce moteur irremplaçable du développement économique planétaire. Si nous ne nous saisissons pas du refinancement social, il nous échappera... et avec lui.

ET SI NOUS INVENTIONS UNE AUTRE MANIÈRE DE FAIRE DE LA BANQUE…

Hélas, l’imbroglio actuel est tel que son dénouement implique à la fois la gestion, si l’on peut dire, des affaires courantes et l’invention d’un système nouveau fondé sur une appréciation différente du monde.

Ainsi, parler de "politique monétaire", c’est associer deux termes qui recouvrent des notions hiérarchiquement décalées et mélanger ainsi le regard sur l’avenir à l’appréciation aveugle de l’immédiat. C’est placer sur un même plan la politique, une vision du monde, la stratégie, cette projection en objectifs à long et moyen termes de la vision originelle et la tactique, cet accès immédiat à la réalité que l’on se propose de modeler par étapes. Parler de politique monétaire, c’est pratiquer la politique de ses moyens au détriment d’une attitude qui consiste à mettre en œuvre les moyens de sa politique.

L’argent est un moyen. L’oublier pour en faire un produit, c’est reproduire la situation actuelle où plus personne n’est en mesure de gérer, quant à maîtriser n’y pensons même pas, les mouvements qui agitent le monde économique dont la finance n’est qu’une facette. L’oublier, c’est aussi confondre politique et tactique, l’objectif et les moyens d’y parvenir. L’argent est un medium. La banque est communication. Le banquier est un metteur en scène. Il assure l’intermédiation. Il est celui par lequel tout devient possible parce que sa fonction est irremplaçable... bref, pour reprendre le néologisme à la mode : il est incontournable.

Lui ? Non ! Son rôle !Et s’il ne l’assure pas, que ce soit par manque de courage, d’imagination, par stupidité, par aveuglement ou par incompétence, quelqu’un d’autre se saisira du rôle. Ce-lui-ci est par trop essentiel pour que le moindre hiatus soit supportable. Mais quelle que soit sa compétence, il devra avant tout rester à sa place : il est le technicien des moyens, il n’en est pas, et ne devrait jamais en être, l’inspirateur politique.

C’est là, le domaine de l’entrepreneur.

Que le banquier s’entoure des avis, des conseils et des compétences d’hommes et de femmes effectivement engagés dans les différents domaine du développement économique et social, quoi de plus naturel. Qu’il appartienne même à ces aréopages pour y apporter son expertise financière, certes. Mais qu’il n’ait jamais de voix prépondérante. Il ne peut être maître, étant structurellement serviteur.

Les choix étant faits, c’est à lui de mettre en action ses capacités de lever des fonds, de participer à la définition des structures les plus appropriées à l’engagement et à la gestion des capitaux nécessaires. Le financier est un technicien, un élément indispensable des mises en œuvre, un facilitateur mais il n’est pas un entrepreneur. Tout au moins en ce qui concerne l’économie. Une politique ayant été acceptée, une stratégie définie, à lui de participer à la réunion des moyens nécessaires au succès. Soit dit en passant, ce problème de choix dans l’attribution de moyens devrait être étroitement lié aux éléments de la politique économique nationale et, un jour peut-être, européenne.

Il est le pivot de la recherche des ressources. ll possède tous les atouts nécessaires, toutes les informations, toutes les relations. De Tokyo à Moscou, à Francfort, à Paris, à Londres, à Milan, Zurich, Madrid et New York, son système de communications tisse une toile à laquelle rien n’échappe. Ses clients ne seront que trop heureux de le payer s’il leur apporte les services qu’exige notre univers... et dont ils sont parfois inconscients. Il est à la fois dedans et dehors. Il a la chance d’observer l’ensemble des acteurs et leur environnement. Il est dans la position idéale pour accompagner l’invention et lui permettre de se projeter dans l’avenir.

Grâce à lui, l’argent fera l’argent par le processus le plus sain, celui qui consiste à créer des profits par l’intermédiaire de la création, de la fabrication et la distribution d’objets nouveaux ou anciens, de systèmes et de services.

Alors, banquier d’un nouvel univers ou sage petit comptable d’un monde provincial en cours de disparition ? Il est temps de choisir...

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 16 septembre 2011 (Date de rédaction antérieure : août 2011).