Les affaires de monsieur Jules César

La crise, car c’est bien d’elle qu’il s’agit, la crise, cette crise qui couvait sous la cendre depuis une bonne dizaine d’années est devenue "visible" maintenant depuis quelques quatre ans. Contrairement à l’espoir de toutes et de tous, gouvernants et gouvernés, si, ici ou là, elle semble s’atténuer, le feu reprend ailleurs et chaque fois les "ailleurs" se multiplient.


A regarder la genèse de ce délitement, nous ne pouvons manquer de retrouver en mémoire un texte particulièrement instructif dû à la plume de Bertolt Brecht : "Les affaires de monsieur Jules César" ou comment l’emprunt, une méthodologie de survie, conduit au pouvoir. A la limite, nous pourrions dire que le pouvoir ne naît pas de la possession de l’argent mais de l’accumulation astucieuse des dettes.

Mais le rapport entre les affaire de monsieur Jules César, la crise des "subprimes", la mise en difficulté des plus grandes banques, l’état des finances de la Grèce, de l’Irlande, de l’Espagne, du Portugal, des Etats-Unis, de la France et, demain sans doute, de plusieurs autres pays n’est pas apparent au premier coup d’œil. A y regarder de plus près pourtant, la filiation est indiscutable.
Peut-être aussi que ce mythe que nous nous obstinons à considérer comme une communauté, l’Europe puisqu’il faut l’appeler par son nom, va ainsi matérialiser sa non-existence ?

Voyons un peu.

LA BANQUEROUTE OU LE POUVOIR…

Ah, l’intéressant ouvrage que "Les affaires de monsieur Jules César" que nous a offert Bertolt Brecht en son temps.. Le rôle de l’argent comme instrument d’une prise du pouvoir y est mis en évidence en éclairant le mécanisme véritable de sa mise en œuvre.

L’acteur principal : Jules César, issu d’une bonne famille, une réputation honorable de patricien et de chef de guerre, porteur d’une vision certaine de la grandeur de Rome, ambitieux par conséquent mais sans fortune personnelle et, surtout, sans ces connexions qui permettent à un politicien de qualité de concourir à l’exercice du pouvoir. Rien que pour assurer son train quotidien dans une Rome où la solidité de l’assise financière d’un prétendant est le fondement de toute entreprise, il doit déjà recourir à l’emprunt. Bertolt Brecht symbolise cette permanente recherche de financement par l’introduction d’un courtier, employé subalterne d’abord, dont la vie va évoluer au fur et à mesure que la gestion de l’endettement du héros retiendra son attention, jusqu’au jour où cet endettement devenu "hénaurme" fera de lui un banquier de premier plan.

D’abord considérées avec une curiosité bienveillante, puis avec un certain intérêt avant de devenir l’objet d’un intérêt certain, la vision et les démarches de Jules César ne prennent une qualité "nationale" que le jour où le montant de ses dettes commence à inquiéter ses prêteurs. Ce jour-là, ils découvrent, avec une certaine surprise que la seule manière de récupérer au moins une fraction de leurs mises de fonds est d’accompagner Jules César dans sa démarche de prise du pouvoir. Ce qui, au départ, n’était qu’un pari, une vague assurance, de s’assurer la "propriété" d’un homme ambitieux pouvant éventuellement, mais guère plus, devenir un rouage important dans la conduite des affaires publiques, est devenu par suite de circonstances mal, ou pas du tout, contrôlées, un boulet qui pouvait mener à leur perte un nombre important de citoyens influents. La chose était simple, ou bien César prenait le pouvoir et ses créanciers pouvaient espérer un remboursement au moins partiel des sommes engagées, ou bien César terminait renvoyé, et la banqueroute ferait des ravages… ! Ainsi les "manipulateurs" se sont-ils trouvés manipulés et César a pris le pouvoir. Certes quelques années plus tard, les financiers ayant recouvré leurs mises, César devenu gênant disparut sous les coups d’un assassin manipulé par une opposition qui n’avait plus besoin d’un "homme providentiel".

Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est de suivre comment la manipulation de l’em-prunt avait fait d’une marionnette, le maître du jeu… sans que jamais il y ait eu ni prévarication manifeste, ni conspiration préparée. Aucune combinaison louche, pas d’arnaque internationale, pas d’échanges de faveurs. Rien, juste un enjeu d’une rare simplicité, un choix d’une aveuglante clarté : le pouvoir ou la banqueroute ! En fait même une opération sans risque(s), la puissance des créanciers réunis étant un gage de réussite assurée.

Un principe dont l’Histoire (la majuscule est de mise) n’a pas manqué de retenir et le souvenir et la procédure de mise en œuvre. Le seul pari est celui de la probabilité de pouvoir atteindre un endettement tel que "l’Etat", les "Etats", disons les puissances publiques (un euphémisme désignant le pékin vulgaire) seront obligés de prendre le remboursement à leur compte sous peine d’un effondrement général du système international des échanges .

Bien évidemment, dans la réalité, le mécanisme n’est jamais aussi évident. Encore que le talent, sinon le génie, de Bertolt Brecht est de replacer tout le déroulement de l’opération dans un contexte de réalité où les tractations politiques et la popularisation de la vision Césarienne du monde masquent parfaitement les contreparties financières sous-jacentes. Ainsi, il n’est nulle part question de profit(s) direct(s) et immédiat(s).

ET LA GRÈCE, ALORS ?

Avant la Grèce, juste un mot des "subprimes". Là, il ne s’agit pas de vision du monde mais d’une "arnaque" parfaitement légale menée dans le cadre de la libre entreprise et de l’exercice de la liberté individuelle. Voyons la chose de plus près. Aux Etats-Unis, l’acquisition d’un domicile est chose courante. Tout est prévu, même l’éventualité d’un déménagement professionnel qui s’ac-compagne d’une mise en vente de la résidence possédée, serait-elle en cours de paiement, et de l’achat d’une nouvelle propriété. Dans ces conditions, d’énormes entreprises se sont créées qui prêtent de l’argent aux particuliers en vue de construire, voire d’acquérir un bien existant, qui gèrent les prêts, les échanges, bref qui prennent en charge toute la mécanique.

Cette mécanique, justement, s’adressait jusque là à une minorité solvable et les "gardes-fous", rarement appelés à servir, étaient suffisamment dissuasifs pour éviter l’envahissement par des éléments incontrôlés. En effet, pendant les quatre ou cinq premières années, les candidats à la propriété n’étaient redevables que du montant des intérêts des sommes empruntées (en somme, le bénéfice du prêteur) puis on passait au remboursement du principal qui, bien évidemment, mettait en jeu des sommes beaucoup plus importantes. En cas de défaillance, la sanction était immédiate : saisie et mise en vente aux enchères publiques. Inutile de rentrer dans les détails, tout était suffisamment bien huilé pour que toute la chaîne, prêteur-maître d’œuvres-gestionnaire, ne manque pas d’y trouver son bénéfice. En temps normal (entendez en l’absence d’un nombre important de défaillances), le système était parfaitement au point. Le problème s’est posé le jour où, avec une mauvaise foi certaine, le système a ouvert très largement ses portes au point d’accepter l’arrivée de clients dont la solvabilité était, pour le moins, sujette à caution. La conséquence im-médiate a été l’augmentation importante du nombre de défaillances et la mise sur le marché d’un nombre de plus en plus important de biens qui n’ont pas trouvé preneurs. Les gestionnaires (dont les fonds provenaient du marché) se sont trouvé à court de liquidités et incapables à leur tour de rembourser leurs créanciers… et les sommes mises en jeu étaient tellement importantes qu’elles mettaient en péril l’équilibre du système financier des Etats-Unis… ce qui a fini par déclencher une crise économique de première grandeur qui s’est répandue bien au-delà des Etats-Unis. Après un premier dépôt de bilan d’une "grande" banque, les autorités fédérales ont ap-porté au marché d’énormes quantités de liquidités en espérant que la situation "se tasserait" et qu’avec un peu de temps tout rentrerait dans l’ordre. Apparemment ce n’est pas le cas et la conjoncture est fluctuante, hésitante, menaçante même.

Bien, bien… et la Grèce dans tout çà ?

Mais c’est élémentaire, mon cher Watson !

En l’occurrence, bien sûr, il ne s’agit pas de particuliers, enfin pas directement. Il s’agit d’une entité, l’Etat qui, incapable d’assurer l’équilibre de son budget, le complète par l’emprunt auprès du "marché". Le marché ? Tous les investisseurs, grandes banques à l’assise internationale, grands organismes prêteurs, souscripteurs éventuels d’emprunts lancés dans le public, etc… Le remboursement ? Pensez, un Etat ! Pour rembourser, il faut et il suffit d’avoir recours à l’impôt. L’ennui, c’est que là, comme dans le cas des particuliers en quête de logement, "on" ne s’est guère préoccupé de la solvabilité de l’emprunteur. Avec un bémol de taille : l’état des finances d’un pays appartenant à un groupe de pays ne peut manquer d’affecter l’équilibre financier, donc économique, général de celui-ci. En cas de défaillance, le risque couru par le marché est, à la fois, énorme puisqu’il peut aller jusqu’à la faillite du système bancaire prêteur et à la fois minime car les Etats considérés ne peuvent se permettre (du moins le croient-ils) d’en arriver jusque là.

Il faut bien sûr y ajouter un certain nombre de circonstances particulières dont aussi bien l’Etat grec que les particuliers de tous niveaux, sont responsables, la dissimulation de l’état réel des finances publiques depuis des années, la fraude fiscale généralisée, la corruption endémique, par exemple. Mais il ne faut pas faire l’impasse sur le laxisme de l’Union européenne, de la Commission de Bruxelles, de l’ensemble des banques engagées. Ces dernières, ont préféré prêter encore, prêter toujours afin que le montant de la dette atteigne des valeurs telles qu’elles mettent en péril les Etats de la communauté. Et ne nous y trompons pas, les mesures d’austérité appliquées à la Grèce ne permettront pas à celle-ci de rétablir ses comptes, ni aujourd’hui, ni dans vingt ans. Sans doute permettront-elles aux créanciers de faire payer la dette au contribuable européen mais elles n’établiront pas les conditions d’un fonctionnement financièrement et économiquement acceptable.

Quels sont les pouvoirs de la Grèce sur son avenir ? Les olives, le vin, le miel ? Plus sérieusement le tourisme et le transport, mais jusqu’à quel point ? Non, que cela plaise ou non, plutôt que de craindre la contagion, il faudra bien en arriver à "restructurer" la dette… En fait une manière élégante de dire qu’il faudra en arriver à l’effacement définitif d’une part importante de celle-ci. Certes pas tout de suite, pas d’un seul coup… mais une fois l’émotion internationale calmée et après rétablissement de la situation budgétaire de la plupart des pays actuellement en cause.

Les cas de l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande ne sont pas identiques et de loin. L’Espagne produit, l’Espagne fabrique, l’Espagne vend des productions agricoles, des objets manufacturés et les difficultés actuelles ne seront que passagères. Le rétablissement de son déficit budgétaire est affaire de temps, certes, mais une amélioration de la conjoncture rendra la tâche plus aisée. Le Portugal exporte des biens sous forme de travailleurs. Ce qui représente une population active expatriée qui ne manque pas de transférer vers la mère-patrie une bonne partie des gains réalisés à l’étranger. Cet argent réinvesti et habilement géré peut éviter au Portugal les difficultés connues par l’Algérie qui n’a pas su réutiliser constructivement l’argent réintégré par les travailleurs émigrés en Europe, en France particulièrement. L’Irlande, enfin, qui s’est spécialisée dans les "produits dérivés" demeure dans une situation très difficile. Bref, comme la Grèce mais beaucoup moins que la Grèce, ces pays sont en grand danger de ne pouvoir reconstituer l’équilibre financier de l’Etat autrement qu’en faisant appel très largement à la participation de leurs citoyens, ce qui implique une politique d’austérité brutale pendant plusieurs années. Le cas de la France est bien différent : si le budget est chroniquement en déficit, si la dette publique représente une fraction importante du P.I.B. , les ménages sont largement non endettés, ce qui permet à notre pays de conserver une notation favorable aux yeux des agences. Peut-être parviendrons-nous au prix simultané de sacrifices financiers et d’une inventivité accrue à réduire d’abord notre déficit budgétaire, puis à entamer le processus forcément lent du remboursement de notre dette souveraine.

EN ATTENDANT DEMAIN…

Mais ce ne sont là que des tentatives partielles de rétablir une situation : certes, nous parviendrons peut-être à stabiliser la dégradation, puis, au prix d’efforts soutenus à atteindre un déficit compatible avec une inflation permanente de l’ordre de 2 à 3%, mais, sans une réorganisation de fond en comble de notre système financier, il nous sera difficile et douloureux d’effacer notre dette souveraine en un temps raisonnable, c’est-à-dire en moins de vingt-cinq ans.

C’est un point de vue, il en est d’autres. Si nous n’envisageons pas d’autres mesures que la réduction des dépenses de l’Etat accompagnée d’efforts individuels (une autre manière de parler d’établir l’austérité), il est à craindre que la crise s’installera de manière permanente comme une suite de mini récessions accompagnées de mini reprises, un climat de hauts et de bas jusqu’à ce qu’un mouvement plus fort qu’à l’ordinaire mette nos économies à bas définitivement dans un climat de chaos incontrôlable. Il faudra bien, alors, balayer tout le fatras accumulé depuis bientôt un siècle et qui s’est particulièrement aggravé ces vingt dernières années.

Si nous souhaitons tenter d’éviter ces extrémités, il y a lieu d’entreprendre dans les délais les plus brefs une gigantesque révision de nos politiques fiscales au niveau même de l’Europe. Il ne s"agit pas seulement d’harmoniser les prélèvements mais d’étudier la mise en œuvre d’un système souple, aisément améliorable avec le temps et l’expérience, de nature à développer l’entreprenariat, à favoriser l’entreprise et à organiser l’investissement productif.

Une des premières mesures serait de tenter de rendre à l’argent son rôle de moteur en réintroduisant ce cycle qui commence par l’investissement dans un ensemble productif, suivi de la production et réifié par le commerce sous toutes ses formes qui permet, enfin, le retour sur investissement. Les emplois sont créés, le paiement des salaires, des taxes et des impôts, assuré, les investissements récupérés et en mesure d’être à nouveau intégrés à la mécanique de production, les bénéfices, répartis. Bien évidemment, à moins d’envisager un Etat totalitaire, la spéculation ne peut être interdite mais il devient alors facile de la décourager en appliquant sur cet objet particulier une fiscalité à caractère confiscatoire. Toujours dans le même ordre d’idées, il serait certainement possible de redonner à la Bourse son rôle de forum des liquidités à investir en favorisant les participations à termes moyen et long. Le marché des actions devrait s’orienter vers des opérations à trois ans minimum de manière à défavoriser la volatilité des capitaux sans les rendre "collés" pour que les entreprises puissent y voir un peu plus clair en ce qui concerne la poursuite de leurs politiques de développement.

En ce qui concerne les rémunérations des dirigeants, il serait temps d’abandonner une politique qui ressemble à une confrontation d’egos et de revenir à des montants raisonnables. La logique la plus élémentaire ne peut se satisfaire de l’existence de bonus à ce point exagérés qu’ils ne correspondent plus à aucune qualification et/ou compétence qui seraient d’origine terrestre.

Mais toutes ces meures qui ne correspondent qu’à la manifestation d’une administration où le bon sens l’emporte sur des considérations bureaucratiques, ne peuvent être envisagées que dans la cadre d’une organisation européenne fondée sur une politique commune, c’est-à-dire sur une vision des objectifs à long terme qu’elle se proposerait d’atteindre, sur quel rythme et comment. Il faut être honnête et lucide : l’Europe que nous connaissons est une accumulation de circulaires bureaucratiques, fruits de l’action de lobbies sans véritable horizon que des profits souvent à court terme. Du coup par coup, sinon des coups dont les résultats se traduisent en un chaos administratif où l’intérêt des populations s’efface devant des satisfactions passagères de quelques uns. Régulièrement la preuve nous en est donnée par l’impuissance manifestée au moment d’événements qui mettent en cause la sécurité des populations. Qu’il s’agisse des approvisionnements en denrées alimentaires, en énergie, des réactions communautaires en matière de santé publique, d’ententes en matière de protection sociale, voire de l’examen de mesures propices au développement et au rayonnement internationaux des productions européennes, aucune politique n’est possible, aucun accord envisagea-ble. A moins de déambuler pendant des mois, sinon des années, dans un dédale administratif où une bureaucratie tatillonne se plaît à décourager toute initiative visionnaire.

Mais l’origine de cette impuissance réside en ce que les "pères fondateurs", enfants d’un cataclysme terrible, ont tenté d’introduire une Europe construite sur des aménagements techniques. ils considéraient que les plaies étaient encore trop vives pour proposer d’envisager une vision commune. Erreur dramatique, car ils ont à jamais figé l’Europe dans un développement bureaucratique qui matérialisait une compréhension purement technocratique. Le résultat, aujourd’hui, dépossède les peuples de tout regard, de toute initiative. Ainsi, au moment de l’éclatement de la crise, il a fallu la présence à la présidence tournante d’un homme qui a su faire plier, un bref instant, le monstre bruxellois. Un bref instant, ce n’est pas soixante-quinze fonctionnaires irresponsables (vingt-cinq commissaires, vingt-cinq banquiers et vingt-cinq juges) qui ont fait face mais un élu qui sera dans quelque temps responsable devant ses électeurs de l’action qu’il a menée en leur nom et dont compte lui sera tenu.

Alors aujourd’hui la Grèce, qui demain ?

Tout se tient et si l’Europe ne se crée pas, nous irons de crise en crise, incapables que nous sommes et que nous demeurerons de proposer et de mettre en œuvre une politique, cette matérialisation d’une vision conquérante.

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 16 septembre 2011 (Date de rédaction antérieure : juillet 2011).