Un jour l’Europe !... Mais quand ?

L’Europe : ce que nous pouvions espérer, ce que nos technocrates nous en ont fait ! Un peu d’histoire, quelques regrets et, surtout, l’espoir que la nécessité incontournable d’une Europe du quotidien finisse par effacer ce monstre technocratique qui nous étouffe un peu plus chaque jour.


Une remarque : bizarre cette Europe Montagnarde promue par les héritiers des Girondins, non ?

Un rien de bibliographie : Rappelons les quelques numéros des "Humeurs stratégiques" que nous avons consacrés à l’Europe.. Un brin de sagesse, sinon d’expérience, d’abord, un avertissement plutôt : la vérité est un mythe et prétendre en détenir ne serait-ce qu’une miette, est une démarche fantasmatique dont l’objet, unique, est de flatter un ego, celui du prétendu "voyant". "Je vous l’avais bien dit !", le motto de tous les Cassandre… ! Aussi, ne voyez dans ce rappel que la tendance permanente des "Humeurs" à poursuivre un énoncé clair de "l’à quoi ça sert" de la construction européenne.

• numéro 58, mai 1992 "Maastricht : l’art, la manière et la réalité",

• numéro 119, juin 1997 "L’Europe ? Mourrait-elle avant même de naître ?",

• numéro 212, avril 2005 "Constitution ? Contrat ? Le marbre éternel ou l’argile malléable ?",

• numéro 215, juillet 2005 "Etat supranational ou fédération ? (L’Europe des peuples ou des technocrates ?)"

Depuis des années, depuis plusieurs décennies même, une Europe prétend exister. La preuve en est que sa bureaucratie existe au point qu’elle semble avoir définitivement échappé à tout contrôle. Comme "les femmes de mauvaise vie" du dix-neuvième siècle qui cherchaient à conquérir une respectabilité grâce à un habile mariage, cette bureaucratie court désespérément après une reconnaissance indiscutable de légitimité. De referendums en traités, de traités en propositions constitutionnelles, puis en traités de nouveau, c’est une quête de respectabilité, incessante et toujours déçue.

Hélas ; ce n’est même pas du Zola, du Georges Ohnet plutôt, arrangé par Courteline.

Comment avons-nous pu, pardon comment ont-ils pu, en arriver là ?

Tentons de comprendre…

TRAFALGAR, WATERLOO… OU MONTOIRE !

En réalité, parmi tous les événements possibles, il en est de plus probables que les autres. Cette considération est mère de toutes les incertitudes. Elle nous rappelle que rien n’est jamais acquit, que tout peut évoluer de manière drastique et dans l’instant. A la grande rigueur est-il possible d’envisager des tendances dont certaines pourraient suggérer un semblant de permanence. Mais, élevés comme nous le sommes dans un univers qui professe sa foi en la transcendance, une situation de cet ordre est insupportable. Nous construisons donc une irréalité et nous tentons constamment de faire "coller" nos aléas quotidiens à la description théorique que nous imposent la plupart des philosophies et des morales sociétales. Cela pourrait "marcher", cela a même "marché" et si cela commence à ne plus "marcher", c’est que la distance entre le quotidien matériel et l’irréel "discouru" devient ingérable. Chaque jour, l’actualité, censurée pourtant bien souvent sans même que les censeurs s’en rendent compte, vient nous heurter sans que nous puissions éviter le choc.

[L’exemple le plus récent ? Le régime de M. R. Mugabé ! Pour moins d’assassinats, de crimes et d’horreurs, Saddam Hussein a été mis au ban des Nations, attaqué, vaincu, pendu. Malgré le silence relatif et la mansuétude internationale dont le pouvoir du tyran africain a été l’objet jusqu’ici, tout finit par se savoir. Est-il possible de croire que nous sommes si dépourvus de mémoire que l’inaction des "nations développées" ne nous agresse pas ? Et qu’on le veuille ou non, la question se pose de savoir si l’Iraq, dépourvu de pétrole et situé aux fins fonds de l’Afrique, aurait retenu la même sollicitude "humanitaire et libératrice" ?]

Aucun rapport avec l’Europe ? Pas dans les faits mais, sans aucun doute, dans le déroulement des événements. Saddam pendu, avec la bénédiction, au pire, et l’indifférence, au mieux, de la plupart, le Roi était nu, mais personne pour le crier. Mugabé est aujourd’hui dénoncé… avec de bonnes chances d’être acquitté. L’Europe, par contre, commence à apparaître aux yeux des pékins vulgaires de toutes les nations du cru avec son véritable visage : celui de ne pas en avoir. Anonymes, irresponsables, tous puissants, ne rendant aucun compte, soixante-quinze technocrates tiennent en mains les destinées de presque un demi milliard d’individus parmi les plus éduqués, formés, créatifs de toute la planète. Jusqu’ici pourtant aucun problème, dans l’atmosphère feutrée et discrète des couloirs, une poignée de technocrates jouait au monopoly. Certes, de temps à autres, une maladresse, vite réparée, faisait grincer quelques dents mais dans l’ensemble les "masses" restaient indifférentes tant qu’on ne venait pas les chatouiller de trop près.

Nous pouvons trouver bizarre que l’acier européen devienne Indien. Nous pouvons être surpris de la disparition de l’Aluminium français (alors que pendant un moment, il avait failli devenir mondial sous notre drapeau). Nous pou-vons nous étonner de constater que telle ou telle industrie, banque ou commerce se trouvent interdits de développement. Nous pouvons être ébahis par l’impossibilité de faire diminuer la TVA des restaurateurs français au nom d’une libre concurrence dont les arcanes nous échappent. Nous pouvons…, mais nos stupéfactions et nos incompréhensions demeurent. Tout s’est passé "en douce". Mais un moment vient toujours où l’accumulation des choses devient insupportable et la barque tangue qui se trouve chargée d’une babiole inattendue (le bouleversement, par exemple, des immatriculations automobiles). C’est alors, qu’interrogés sur la légitimation de cet univers bureaucratique, malgré toutes les précautions prises, le ver qui sommeillait dans le fruit et que l’on avait jusque là prudemment laissé dormir a été réveillé. Monsieur Giscard d’Estaing, qui se voyant déjà, le premier président d’une Europe nation, après avoir bouleversé la France en introduisant le quinquennat, révolutionnait l’Europe en lui inventant une constitution dont la faiblesse même se traduisait dans la corpulence du texte proposé.

Las, la parole accordée au pékin vulgaire, bien que mesurée aux aunes française et néerlandaise, permettait à la voix de quelques peuples d’exprimer au mieux une méfiance, au pire un rejet. Quoi, la piétaille inculte, conservatrice et inconsciente se permettait de rechigner ? Ah, les admirables exégèses, les puissantes lectures des citoyens jusque dans le fond de leurs yeux. Enfin, tout s’éclairait, un public rétrograde, analphabète et râleur avait profité d’une occasion référendaire pour exprimer…, mais quoi au fait ? Mais ; mon cher Watson, un mécontentement qui n’avait rien à voir avec l’Europe, voyons ! D’ailleurs, voyez, une habile remouture et zou, le tour est joué ! Seulement voilà, restaient les Irlandais ! Ingrats, rétrogrades (une sordide histoire d’autorisation éventuelle d’interruption de grossesse et autres incompréhensions du même type), ils nous refont le coup du "nous n’en voulons pas". Notons au passage que tous nos juristes, si pointilleux par ailleurs, n’hésitent pas à se préparer, à nous préparer, à la négation du principe même de l’adoption du traité : tous ou pas un. Une procédure dont la haute valeur ajoutée en terme de respect de la parole donnée, inaugure, pardon répète, une vieille histoire de "chiffon de papier".

Nous n’en voulons pas, mais de quoi au juste. De quoi s’agit-il ?

QUELQUES SOUVENIRS

Une bien vieille histoire dont plus personne aujourd’hui ne semble se souvenir. L’Allemagne nazie et le Japon impérial viennent d’être vaincus. L’Europe était à reconstruire, à construire peut-être, dans une situation dont la complexité traduit la profondeur de l’influence aujourd’hui effondrée du nazisme. La paix revenue mettait en évidence un chaos qui n’était pas seulement dû aux destructions Comme toujours dans un tel cas, il fallait gérer le présent et imaginer le futur.

D’une part, le principe même d’une Europe unie. Intellectuellement séduisant mais les cellules des prisons, les camps de concentration, les murs d’exécution encore trop frais du sang des martyrs rendaient le passage à l’acte difficile, voire impossible. Il fallait donc temporiser.

D’autre part, dépassant la situation immédiate, il fallait quand même imaginer le type de construction à entreprendre.

En ce qui concerne le premier volet, la procédure choisie a été subtile et adroite. Dans un monde chaotique, aux frontières et aux habitudes bouleversées par des occupations successives et adverses, un antagonisme déjà apparent entre l’Est et l’Ouest, les citoyens ne pouvaient être séduits que par des mesures présentées comme autant de progrès des manières de vivre. Le pool charbon-acier, les démantèlements des barrières douanières et administratives, une tentative de définir des intérêts économiques et commerciaux communs, bref un dépassement administratif de la géographie politique héritée du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Ce faisant, toujours dans le but de ne pas réveiller d’antagonisme nationalistes, toutes les décisions prises étaient chaque fois présentées comme autant d’aménagements techniques.

Le problème, c’est que les mesures techniques relèvent du "comment", c’est-à-dire de la tactique. Dans la mesure où elles ne sont pas la conséquence de choix stratégiques, eux-mêmes traductions d’une politique, une situation se dé-veloppe qui devient peu à peu incontrôlable. Bâtie ainsi, au jour le jour, au hasard des pro-blèmes à résoudre traités dans une évidente anarchie, la démarche n’a produit aucune cohérence et les contradictions qui ont agité, et continuent d’agiter, cette pseudo construction européenne ont fini par mettre en péril l’idée même d’une Europe structurée.

Mais la chose est d’autant plus complexe que, parallèlement à ce "bricolage" technique, un combat a été mené entre deux conceptions de l’Europe : celle d’une Europe fédérale, inspirée par le régime des Etats-Unis, et celle d’une Europe des Nations, fondée sur l’idée d’une association d’Etats souverains. Malheureusement, cette lutte s’est déroulée dans l’ombre, jamais la question n’a été l’objet de débats publics et de décisions publiquement proposées à l’ensemble des citoyens européens. La solution choisie, la pire de toutes, a été d’installer peu à peu, à travers des décisions partielles, l’appareil d’une Europe-nation, fédérale en apparence, centralisée dans la réalité. A force d’épuiser le réservoir à "décisions techniques", il a bien fallu en arriver aux décisions directement politiques dont la première a été la monnaie commune. Dans la mesure où la monnaie est le moyen d’une politique, l’absence de cette politique européenne définie collectivement avant le choix de la forme institutionnelle de l’Europe, la mise en place de l’Euro a tenu lieu de constitution. La politique et la stratégie européennes ayant été court-circuitées par la permanence de considérations tactiques, la construction qui nous administre est une accumulation de textes et de règlements souvent incohérents, quand ce n’est pas contradictoires, inspirés par une bureaucratie technocratique complètement indépendante et irresponsable.

Même si l’alpha et l’oméga de ce désordre ne sont pas explicités publiquement, il n’en est pas moins certain que les peuples européens dans leur majorité y sont sensibles. Aussi est-il normal qu’ils expriment leur scepticisme, sinon leur refus, chaque fois que l’appareil leur en donne l’occasion. Ignorer ces réactions, c’est aller vers un statu quo sans cohérence, une Europe de l’attelle et du sparadrap dans un climat d’aspirine et de mercurochrome. Un boulevard ouvert aux économies américaines, chinoises et indiennes aujourd’hui, argentines et brésiliennes, demain.

Cette contradiction originelle, ce péché conceptuel, qui remontent à la création même de l’Europe que nous vivons aujourd’hui, relèvent, en fait, du mépris éprouvé par la grande majorité des "élites dirigeantes" pour le vain peuple que nous sommes. Ces choix implicites, traduisent également, une conception dépassée du rôle et de la forme de l’Etat, cette structure hiérarchique où les pouvoirs sont délégués à des groupes rendus irresponsables par la nature même des structures qu’elle suggère. Mieux que chaque pays, mieux que chaque européen, la commission toute puissante –ne serait-ce que par sa permanence et son système d’irresponsabilité- est juge des situations et des mesures à prendre. Il n’est pas de crises internationales, hier, aujourd’hui qui n’aient été gérées au détriment des intérêts de l’Europe. Celles que nous vivons actuellement, le choc pétrolier et toutes ses conséquences, l’activité halieutique, sont gérées en dépit du bon sens. A quoi cela rime-t-il de renvoyer les pêcheurs européens au port si l’on abdique devant les agissements anarchiques des pêcheurs étrangers à la zone européenne ? A quoi cela rime-t-il d’ignorer la situation de l’économie européenne face à l’augmentation du prix du pétrole ? A quoi sert une Ban-que centrale européenne si elle est incapable de s’opposer au déséquilibre entre le dollar et l’euro et de réguler les flux financiers ? Bref, à quoi sert une administration européenne si elle s’obstine à paralyser l’action quotidienne des entrepreneurs et à les livrer aux conquêtes étrangères sous prétexte de permettre la concurrence ?

[Et si l’on se penche sur les détails les plus quotidiens, la liste semble inépuisable de règlements dont la considération attentive met en évidence l’irréalisme. Un exemple entre mille : le chocolat "nouveau à la bruxelloise" qui non seulement permet l’autorisation de fabriquer sans beurre de cacao mais qui interdit au passage de mentionner la présence de beurre de cacao comme argument de qualité.]

En fait, les raisons, le "pourquoi" de l’Europe, nous apparaissent tous les jours, la stratégie qui les formalise s’inscrit dès qu’elles sont énoncées, c’est pourquoi le vide que ne masquent pas les "trop-pleins suggérés", nous fâche si fort. Tous nous voulons l’Europe parce que nous en sentons le besoin dans nos actes les plus quotidiens, les plus élémentaires et tous nous la saluons dans ses manifestations de progrès. Mais tous aussi, nous en rejetons la caricature qui nous est proposée. Cette pâle copie du fruit d’une évolution historique écrite par ces émigrants hollandais et anglais de l’origine, nous est complètement étrangère et s’obstine à nier la valeur créatrice de nos différences. La France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et toutes les autres nations actuellement regroupées ou qui prétendent à nous rejoindre, sont des pays de plein droit, pas des parcelles de territoires dont le caractère relève d’un peuplement de hasard. Si les Etats-Unis ont une histoire, chaque Etat de l’Union a été, est, le fruit d’une aventure commune. Les Etats-Unis ont gagné leurs galons de "patrie", l’Europe ne sera jamais qu’une commodité, aussi agréable qu’elle puisse devenir.

PATIENCE

A mesure que la mondialisation s’étend et que l’appartenance au monde devient une donnée démographique, économique et politique, la constitution de communautés d’intérêts devient un gage de survie autonome. Nos "vieux" pays, pour reprendre une locution stupide dont il serait révélateur d’étudier l’apparition, et les habitudes (une litote pour les "us et coutumes" qui font nos arts de vivre), ne survivront que dans la mesure où, loin d’abdiquer leurs originalités, ils sauront inventer des associations qui respecteront leurs génies individuels.

Nous avons tellement l’habitude de gérer nos prés carrés sans confronter périodiquement nos comportements aux besoins de la survie que les objectifs que nous nous fixons n’appartiennent plus à la réalité quotidienne. Qu’est-ce que la concurrence aujourd’hui ? Peugeot vs Renault et Volkswagen ou l’Europe vs l’Asie ? S’agit-il d’ouvrir les marchés Européens ou de les protéger contre un envahissement à armes inégales ? Quels sont les rôles du l’Ecole, le marché du travail, de la recherche ? Des activités confidentielles et étroitement nationales ? L’Europe, alors, ne devrait-elle pas être une association volontaire destinée à la promotion et au développement des nations regroupées plutôt qu’un ensemble bureaucratique qui a étouffé ces dernières décennies tous les efforts d’entreprises pour atteindre une dimension internationale ?

Cela dit, en y regardant de plus près, dès lors que l’initiative, qu’elle ait été d’État ou individuelle, a pu s’exprimer en réduisant le rôle de l’administration européenne à sa fonction première, l’organisation matérielle, les résultats sont tout à fait intéressants. Erasme, EADS, l’exploitation de l’espace, les programmes d’infrastructures ferroviaires, routières et de multiples programmes d’équipement sont autant de réussites. Ce qui caractérise ces œuvres communes, c’est qu’elles sont des manifestations isolées de coopérations ; dans la plupart des cas, l’administration européenne n’a pas su les coordonner et les transformer en programmes pérennisés. Où était, où est l’Europe au moment des grands travaux des percements alpins, du tunnel sous la Manche, de la liaison France-Italie, France-Espagne ? Les sujets ne man-quent pas qui pourraient être organisés en commun. Pourtant, rien qu’à l’idée du frein que constitue l’appareil européen, ses multiples règlements, l’indépendance jalouse, sinon, le secret, qui isolent les commissaires et la défense de prérogatives d’un autre âge, on en vient à souhaiter que ces opérations d’un intérêt évidemment général, échappent à la bienveillance égocentrique des eurocrates.

Alors ? Alors, il faudrait commencer par préparer des Etats généraux pour l’Europe. Demander aux citoyens et aux citoyennes, qu’ils soient ou pas en âge de voter, s’ils souhaitent une construction européenne, ce qu’ils en attendent, comment ils la voient. Leur parler de souveraineté, d’abandons éventuels au profit de la collectivité, de quelle nature et jusqu’où, Bref de poser la question "L’Europe ? En voulez-vous et pourquoi faire ?" Cela fait, le texte qui lancera l’opération prendra sans doute quatre ou cinq feuillets et sera lisible par tous. Qu’on en finisse avec les problèmes de plomberie polonaise ou de prostitution roumaine et qu’on apprenne à mettre en œuvre ce fameux principe de subsidiarité si populaire au début de la construction européenne et dont on n’entend plus guère parler de nos jours.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 4 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : juillet 2008).