Une alternative.... enfin ?

Ce qui paraît, à nos yeux, caractériser l’élection présidentielle à venir, c’est qu’elle se déroule sur fond de la faillite d’un système matérialisée par une crise planétaire.

Du passant, de la passante (de 7 à 77 ans, voire 97) qui vous bousculent en vous croisant au(x) banquier(s) qui se votent des bonus dont les montants sont proportionnels aux engagements malheureux dont ils sont responsables en passant par l’incapacité de la plupart des responsables de tout et de rien à gérer leur quotidien comme nous avons de la peine à gérer le nôtre, tout part en quenouille.


Mais à quelque chose, chaque fois, malheur peut être bon. En l’occurrence, le scepticisme ambiant, semble pousser un grand nombre de "sociétaires" à s’intéresser à autre chose qu’aux traditionnelles promesses de lendemains enchanteurs. L’idée qu’il faudrait ouvrir les yeux sur la réalité, semble (une vague brise n’est pas obligatoirement l’annonciatrice d’un renouvellement radical de la qualité de l’air… aussi restons prudent dans les analyses) prendre naissance. Evidemment, la tentation est grande de s’en remettre au sacrifice traditionnel d’un bouc émissaire, cependant ceux-là mêmes qui crient le plus fort ne sont pas persuadés d’aller au-delà d’une satisfaction éphémère, superficielle et passagère. Pour tout dire, une ivresse fugitive qui, à peine ressentie, laissera le goût amer et persistant d’une belle g… de bois.

Voyons un peu, non, tentons plutôt de voir en sachant que notre regard n’est qu’un regard et qu’il en est d’autres…

RÉINVENTERIONS-NOUS LA POLITIQUE ?

Un président de la République avait dit, naguère, qu’en matière d’emploi, (de chômage disait-on alors) tout avait été fait. Tout, sans aucun doute, mais à une exception près : la reconsidération des hypothèses sur lesquelles se fondaient, se fondent encore aujourd’hui, les principes qui organisent la gouvernance des groupes en général et du nôtre en particulier.

Disons que, depuis la nuit des temps, toutes les productions étaient constamment en retard sur les demandes. Dans ces conditions, la consommation constituait le moteur quasi unique du développement socio-sociétal. Les conflits entre groupes, le plus généralement générés par la volonté de conquérir des marchés ou des sources d’approvisionnement, voire les deux simultanément, s’inscrivaient dans cette lecture du monde. Un schéma simple dont la portée universelle semblait inscrire une permanence éternelle : le désir de consommer appelait des réponses industrielles et commerciales traduites en manufactures qui multipliaient les créations d’emplois. Certes, de temps à autre, souvent à la suite de bouleversements technologiques inattendus, le mécanisme se coinçait et une crise éclatait. Quasiment chaque fois, l’origine en était que l’offre, soudainement, était nettement supérieure à la demande. En fait, à regarder de plus près, ce n’est pas que les consommateurs s’arrêtaient de consommer mais que les biens produits étaient en peine de consommateurs nouveaux. Et, chaque fois, la "guérison" résidait dans l’accession d’un public nouveau à l’univers commercial. La crise durait le temps qu’il fallait au système pour réamorcer la "pompe à achats", c’est-à-dire le temps qu’il lui fallait pour réajuster le pouvoir d’achat des futurs clients au niveau minimum correspondant au nouveau déséquilibre "offre versus demande" compatible au fonctionnement socio-sociétal.

[Il arrivait parfois que cette remise en cause productive était si profonde que la crise dépassait un secteur, une nation même, pour prendre une dimension internationale. Ce fut le cas dans les années trente où les progrès technologiques dus à l’effort de guerre nécessaire aux divers belligérants ont complètement bouleversé les moyens de production créant un nouveau déséquilibre. La remilitarisation de l’Europe face à la menace nazie, la politique de grands travaux du new deal et, enfin la guerre de 39-45, ont contribué à la constitution d’un nouvel état stable. Il faut noter, cependant, que très rapidement, dès les années soixante plus précisément, les conflits comme l’Indochine, le Maghreb, le Moyen-Orient, l’Afrique, n’ont plus été un quelconque moteur du développement économique. Pis, ils ont été, comme on peut le constater aujourd’hui avec les événements d’Irak, d’Afghanistan, demain d’Iran peut-être, les instruments d’une détérioration économique et financière, probablement en partie responsable de notre situation actuelle.

Toute recherche d’un modèle interprétatif des réactions actuelles des uns et des autres aux situations présentes, doit tenir le plus grand compte de l’influence du poids du passé sur les choix des nations. En l’occurrence les cas de l’Allemagne et de la France sont exemplaires. L’Allemagne, deux fois brisée par des défaites militaires totales, a vécu d’une part, une désorganisation économique et financière dramatique qui lui a donné un réflexe anti-inflationniste quasiment obsessionnel et, d’autre part, une destruction matérielle à ce point étendue qu’elle a orienté depuis la politique socio-sociétale vers une priorité donnée à la production et à l’exportation sur le développement de la consommation, vécue alors comme une conséquence heureuse. En France, par contre, une habitude séculaire de la centralisation du pouvoir a profondément ancré le recours à l’Etat qui entraînait ipso facto d’accorder la priorité à la "satisfaction citoyenne" en faisant de la consommation l’objet de tous les soins aux dépens du développement et du fonctionnement de l’entreprise. Certes si cette analyse ne donne pas l’interprétation définitive de nos comportements nationaux, elle contribue probablement à éclairer le paysage en dehors de toute recherche de bouc(s) émissaire(s).]

Une analyse plus approfondie des rapports entre le développement (aussi bien économique que socio-sociétal) et les opérations militaires [menées ces dernières années par les nations occidentales] semble indiquer que la consommation ne constitue plus le moteur de progrès qu’elle était jusque là. Il en résulte que les mesures jusqu’ici mises en œuvre pour parvenir, d’une part, à limiter les effets d’une crise, puis pour permettre, d’autre part, l’établissement d’un nouvel équilibre paraissent complètement inadaptées. C’est au regard de ce nouvel état des choses que la remarque du président Mitterrand ["on a tout essayé"] prend toute sa signification.

Aussi, pour tenter d’interpréter les conditions de cette "dégradation" de la consommation qui ne semble plus être le moteur principal du développement, il pourrait être intéressant de se pencher sur la nature des objets actuels de consommation. Ainsi nous pourrions penser que leur rareté sur le marché, leur valeur ajoutée, bref, leur participation à la constitution de la valeur, n’ont plus la même influence sur le développement socio-sociétal. Est-ce alors que la consommation pourrait être une conséquence, c’est-à-dire un paramètre d’entretien, au lieu de constituer, comme par le passé encore récent, le moteur de l’activité ? Vendre, c’est bien et indispensable mais, compte tenu de l’univers productif actuel, inventer et produire sont devenus autant de préalables. Ils sont à l’origine de la création des emplois et, par conséquent, de l’amélioration du pouvoir d’achat de la plupart, donc de la consommation.

RETOUR A LA RÉALITÉ AMBIANTE

Mais mettre en cause notre appréciation de la situation, c’est remettre en cause notre vision du monde, le "pourquoi" de nos comportements individuels et collectifs. Bref, c’est nous obliger à changer de politique, c’est-à-dire à choisir une autre vision du monde. Toutes nos habitudes nous poussent à repousser ce saut dans l’inconnu en nous raccrochant à des réflexes qui, pensons-nous, vont nous éviter ce réexamen drastique.

En fait, nous fonctionnons sur des représentations socio-sociétales qui datent de l’industrialisation de la France et qui nous renvoient à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Une époque où la négociation sociale se réduisait le plus souvent à l’intervention musclée des dragons et/ou des gardes mobiles, sinon des CRS. Le traitement des revendications était d’une simplicité biblique, front contre front, classe contre classe, des boulons contre les chassepots… mais les temps ont changé et l’esclavage, s’il existe parfois encore, n’est plus, et de loin, la règle générale… Au point d’ailleurs que la rigidité du code du travail est, en de nombreuses circonstances, plus un frein qu’une défense.

Alors, yaka et ifoque ! Evident ? Et bien non ! Car une autre manière d’aborder le problème vient d’être proposée. Est-ce la bonne ? Nous n’en savons rien mais ce qui est évident, c’est qu’elle semble tenir compte de cette nouvelle donne où la relance de la consommation devient un résultat indirect. En proposant de toucher à un domaine tabou jusque là, celui de la constitution de la valeur, le président de la République vient de formuler implicitement l’application d’un regard différent. En modifiant, à la marge encore mais ce ne peut-être qu’un début, le financement de la charge sociale, le fonctionnement des entreprises vient d’être libéré d’une partie du carcan qui pèse sur elles. Un postulat vient d’être remis en cause, celui selon lequel l’existence même de l’entreprise entraîne ipso facto la constitution du profit. C’est la reconnaissance publique que celui-ci ne va pas de soi et que la création de valeur s’organise.

Voilà des décennies que le travail porte la charge de toutes les améliorations sociales dont le bénéfice dépasse de loin le seul "peuple ouvrier" ou, si l’on préfère, l’ensemble des créateurs de valeur. Il est consternant de constater que toute tentative d’élargir l’assiette de contribution est immédiatement combattue comme "atteinte aux droits acquis" et remise en cause du pouvoir d’achat. C’est encore une manifestation du retard de la pensée sociale sur le fonctionnement quotidien de la société.

Autre tabou égratigné, celui des conditions du dialogue social où l’on s’adresse enfin au cadre de la réalité, celle du quotidien des entreprises. A écouter les contradicteurs, les personnels seront sans défense face au pouvoir des dirigeants d’entreprise, à leur capacité de chantage.

Bref, le poids de la crise, son universalité ont créé un état de choses tel qu’il est impossible d’échapper aux conséquences qu’elle [la crise] entraîne. De l’expression quotidienne des citoyens à la mécanique de la création, à l’évolution des moyens de production, aux contenus du travail, aux relations entre individus aussi bien dans l’intimité que collectivement, à la demande de soins, à l’exigence de formation, etc… toutes les conditions de la vie sont bouleversées. Il en résulte que nous sommes collectivement et individuellement déphasés. Depuis quelques décennies, ici ou là, certains et certaines parlent de rupture à des niveaux quasiment primitifs et envisagent des bouleversements socio-sociétaux qui touchent jusqu’aux comportements individuels et collectifs les plus élémentaires. Pas plus que d’autres, ils sont capables de décrire les états de l’avenir mais, au moins, ils et elles disent depuis longtemps ce qui ne sera plus.

Les idéologies nées au dix-neuvième siècle ont eu leur utilité ne serait-ce qu’en proposant des modèles dont la manipulation a permis de nombreuses évolutions parce qu’elles ont apporté des interprétations dynamiques. L’évolution phénoménale des sciences, des techniques et de la technologie ont construit un monde dont nous ne savons plus interpréter les ressorts. Comme souvent dans de tels cas (encore que jamais jusqu’ici le problème n’ait atteint ce degré d’universalité), nous sommes tentés d’ignorer des pans entiers de la réalité pour continuer à utiliser des outils pourtant dépassés.

Et c’est à ce moment-là que nous nous trouvons devant des élections présidentielles. Certes les Etats-Unis demain, l’Allemagne après-demain, vont s’engager dans un processus analogue mais la France ouvre le bal et l’occasion nous est donnée de choisir entre une voie traditionnelle apparemment progressiste et un pragmatisme qui tente de traiter les problèmes à mesure qu’ils se posent en choisissant timidement des gestes dont le seul aspect positif est qu’ils n’ont jamais été tentés jusqu’ici.

[En gros, nous ne savons pas réellement lire le présent mais nous savons qu’il est en rupture avec le passé, ce qui signifie que toute mesure qui prend ses racines dans l’expérience est par avance inappropriée. Il en est aussi vrai de la dépense publique que de la gestion du déficit, de l’intervention de l’Etat comme de son dégagement. Parler de dérégulation alors que la plupart s’abstiennent de suivre les règles existantes, s’affranchissant dans l’anarchie et le narcissisme égocentrique (même les piétons ne sont plus à l’abri sur les trottoirs et nos édiles détruisent patiemment le code de la route en ’libérant" les vélocipédistes de toute contrainte aux carrefours et dans les sens uniques) des règles de cohabitation sociétale les plus élémentaires. Quant aux règles plus complexes de niveau international, il n’est qu’à dresser un florilège des œuvres complètes de la technocratie européenne.]

Parmi les candidats qui se présentent, dont l’identité n’est que secondaire relativement aux philosophies dont ils se réclament, deux regards se distinguent. Quels qu’ils soient, ils sont l’un et l’autre portés par des êtres de qualité et c’est sur leurs prémisses qu’il y a lieu de s’arrêter. D’une part, la conviction que l’Etat, et l’Etat seul, est capable d’entreprendre et de guider la collectivité vers plus de "justice" (quelle que soit la réification de ce terme aussi mythique que mystique). Un Etat dirigé par des citoyens hors du commun, porteurs d’une recette (pardon, d’un modèle qui a tous les caractères d’un dogme) dont l’application permettra l’atteinte les objectifs envisagés. D’autre part, la conviction, tout aussi sincère et authentique que la précédente, de la mise en cause nécessaire d’un "trop d’Etat" et de ses corollaires comme l’excès de la dépense publique, l’excès d’impôts et, simultanément, d’un défaut dramatique d’investissement . S’il y a beaucoup de points communs dans l’inventaire, c’est au niveau des mesures liée à la conception du rôle de l’Etat que s’inscrit la différence, pour ne pas dire l’incompatibilité entre les solutions possibles.

C’est sur ces aspects, et ces aspects seuls que devraient porter les débats et pas sur les catalogues de propositions. C’est de politique qu’il faut débattre, pas de tactique. Les "comment" ne viennent qu’après les "pourquoi" et c’est bien de l’expression de ceux-là que manque l’arène civique. Le choix, sans aucun doute difficile à faire, est simple à décrire :

• la relance par le rétablissement de la consommation (alimentée par la dépense publique fondée sur l’impôt) qui gouverne le pouvoir d’achat, le recul du chômage, la création d’emplois nouveaux.

• la relance par la réindustrialisation, l’amélioration d’une compétitivité insuffisante, le retour aux équilibres au prix d’un recours minime à l’impôt, d’une politique drastique de réduction des dépenses publiques et d’un accompagnement de l’investissement.

C’est sur ces deux thèmes illustrés ensuite par des mesures proposées pour leur mise en œuvre que nous devrions prendre position après que la campagne aie donné à tous l’occasion de se faire une opinion et choisir une des deux politiques en connaissance de cause.

AH OUI ! CEUX QUI CAUSENT DANS LE POSTE…

Un mot enfin sur les médias et leur rôle. Il est consternant de constater, là encore, que les commentateurs nous abreuvent de "wishful thinking" relatifs aux états d’âme des unes, des uns et des autres et ont été jusqu’ici incapables d’organiser des débats de fond. Quand entendrons-nous la ménagère de Carpentras donner son avis sur le prix de l’électricité (donc sur la poursuite du programme nucléaire), sur l’aptitude de son petit-fils d’entrer dans la vie active (donc sur ce qu’elle attend de l’instruction publique, pour ne pas dire de l’Education nationale), sur l’absence de clous français dans les quincailleries, voire sur la disparition des quincailleries elles-mêmes (donc sur l’état de délabrement de l’industrie nationale) ? Et sur combien d’autres sujets ? Après tout, si "on" l’engage à voter, c’est qu’elle est capable de poser des questions et de juger des réponses. Non ?

Combien d’heures, d’images et de commentaires consacrés au dîner du Fouquet’s, à DSK, à de multiples fréquentations des caniveaux les plus sordides et combien d’heures, d’images et de commentaires sur la réalité de la crise, le rôle des produits dérivés, les motivations effectives des "délocalisateurs", le quotidien de l’Europe et, et, et ? Les sujets ne manquent pas pourtant où le citoyen est demandeur d’informations…, pas de clefs ! Tout se passe comme si nous étions incapables de nous faire une idée du présent. Serait-ce vraiment, comme le dit à "plus soif" l’auto publi-cité d’une chaîne d’information en continu, un temps où le rôle des médias deviendrait d’apporter "mieux que l’information, la compréhension…" ? Et l’on parle d’arrogance.

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 8 février 2012 (Date de rédaction antérieure : février 2012).