Des mœurs plutôt curieuses

Une société en crise parmi d’autres, un refus du personnel d’accepter une offre de reprise et le recours à l’Etat : un scénario qui ne cesse de se répéter depuis le début de la crise. Pourtant les uns comme l’autre, c’est-à-dire les personnels et leurs représentants, d’une part, et la puissance publique, d’autre part, n’ont pas réussi jusqu’ici à établir une doctrine.


Il ne s’agit pas d’inventer un mode d’emploi bureaucratique qui permettrait d’aborder ce type de problème sans être pris, chaque fois, complètement au dépourvu.

Que pourrions-nous imaginer ?

UN CAS PARMI D’AUTRES

SeaFrance ? Le cas, parmi tant d’autres, d’une société dont les dirigeants, à coup sûr, le personnel, peut-être, n’ont pas perçu un bouleversement de leur marché. D’autres compagnies, opérant dans le même secteur, ont su réagir. Elles ont restructuré l’outil, inventé d’autres services, recherché d’autres clientèles jusque là inexplorées. Leurs dirigeants semblent avoir su intéresser leurs personnels à ces évolutions ; sans doute, le climat social de ces entreprises n’a jamais atteint le degré de tension qui semble être celui de SeaFrance depuis un bon moment.

Sans être au fait des évolutions qui ont agité cette compagnie depuis ces dernières années, un certain nombre de données ont quand même été portées à la connaissance du public. Certes, l’absence d’imagination de la direction ; le désintérêt du propriétaire, la SNCF, paraissent évidents et posent, si nous élargissons notre réflexion, le problème plus général de la gestion et de l’animation des entreprises où l’Etat intervient peu ou prou.

Quelle que soit la solution qui sera trouvée, celle de la Société coopérative semble déjà disqualifiée par les personnels eux-mêmes puisqu’ils n’envisagent même pas d’y consacrer une partie, sinon la totalité, de leurs indemnités de départ. Apparemment ; pas plus qu’avant la débâcle, la communauté productive ne semble prendre la mesure des problèmes pas plus que des solutions envisageables.

[Notons au passage que le problème n’est pas nouveau. Pour parler clairement, le choix des dirigeants par la puissance publique ne semble pas toujours satisfaire les (aux) critères que nous sommes en droit d’imposer aux candidats potentiels. Sans aucun doute, tout en évitant de mêler l’Etat à tout et à n’importe quoi, il existe un certain nombre de secteurs dont le contrôle est affaire de stratégie nationale. L’engagement de l’Etat se manifeste, entre autres, par le choix des dirigeants et les inflexions tactiques –au sens le plus honnête- dues aux évolutions de la conjoncture. Ces nécessités devraient se refléter dans les mécanismes de choix des responsables en introduisant une relation plus étroite entre les définitions de postes et les parcours des impétrants.]

Mais il semble que depuis longtemps déjà le climat social qui caractérise l’entreprise est détestable, le dialogue étant réduit à l’affrontement quasiment permanent, la grève n’en étant qu’une manifestation particulière. Cela dit, il y aurait quand même lieu de s’interroger sur ces exigences, constantes dans ce genre de situation, de recours à l’Etat. Le recours à l’Etat signifie l’obligation d’attribuer des aides, des subventions, des crédits, du crédit. Or l’Etat, c’est nous et c’est donc l’obligation que nous imposent les représentants du personnel, de mettre la main à nos poches. Il faudrait quand même que ces solliciteurs en prennent conscience et apportent en échange de quoi alimenter un véritable processus de solidarité. Comment accepter d’apporter "notre" argent alors que les personnels refusent explicitement de participer à une quelconque capitalisation ?

C’est dire à quel point, une concertation entre l’Etat, les collectivités territoriales et les différentes organisations syndicales (aussi bien ouvrières que patronales) serait nécessaire pour tenter de mettre au point un protocole d’appréhension des problèmes. Certes, il existe des procédures, notamment la nomination de modérateurs, mais elles portent un caractère d’improvisation qui en fait plus des éléments de "système D" que du développement d’une politique. Ne seraient pas ces problèmes (choix des dirigeants, établissement de rapports sociaux internes, procédures d’analyse des situations, élaboration de solutions) qui devraient être collectivement étudiés, entre autres, au cours d’un éventuel sommet social ?

L’ÉTAT ? UN OBSERVATEUR, UN MODÉRATEUR, UN ANIMATEUR ! CERTAINEMENT PAS UN MÉCÈNE AUTOMATIQUE.

En fait, qu’il s’agisse d’un entrepreneur public ou privé, des dispositions légales existent pour le traitement de l’emploi des personnels dont les postes disparaissent au cours de restructurations qui accompagnent des plans sociaux, voire des disparitions d’entreprises. C’est à partir de l’appareil réglementaire existant que les divers intéressés (employeurs et employés) devraient tenter d’imaginer une doctrine et des procédures.

Dans le détail, toutes les situations sont uniques mais elles ont ceci de commun qu’elles relèvent toutes de deux origines et de deux origines seulement : soit d’un défaut dans l’analyse stratégique de l’ambiance, soit d’une bonne analyse stratégique déclinée dans des tactiques inappropriées.

1 • Si la stratégie est en cause, c’est que la politique dont elle est la déclinaison est irréaliste. Exprimé plus crûment, cela signifie que l’entreprise n’a plus de raison(s) d’être.

2 • Si le problème est d’ordre tactique, c’est que certaines (ou toutes, plus rarement) décisions nées de la déclinaison matérielle de la stratégie sont sans rapport avec la réalité ambiante. Exprimé plus crûment, c’est à coup sûr le résultat d’une accumulation d’incompétences qui a eu pour effet de disjoindre l’entreprise de son marché originel.

Si nous devions imaginer un protocole de traitement des situations, en nous référant aux quelques lignes qui viennent d’être écrites, nous définirions une marche à suivre qui parcourrait les étapes suivantes.

• D’abord caractériser l’événement, une catastrophe stratégique ou un dérapage tactique.

Une catastrophe stratégique : l’entreprise est morte même si elle apparaît bouger encore. Elle est morte parce qu’elle s’appuie sur une politique qui n’a pas de sens et l’injection de capitaux, serait-elle illimitée, ne changera rien. On ne vend pas des strings à une esquimaude. Le seul moyen de sauver la vie des personnels , c’est-à-dire leurs emplois, est de créer une entreprise nouvelle en allant jusqu’à nier, si c’est nécessaire, l’acquit professionnel de chacun. C’est un pro-blème délicat dont le traitement demande, exige même, des qualités de dirigeants peu courantes. Le processus passera par une re-moralisation des individus, une évolution des modes de travail et des organisations, par une formation nouvelle, des sacrifices passagers aussi bien financiers que matériels, bref la construction d’un monde nouveau. Tout cela passe par une analyse sans concession et la conviction partagée de la fin d’un monde et la possibilité éclatante de la création d’un monde nouveau.

Un dérapage tactique  : l’entreprise est en panne. Les produits qu’elle offre sont intéressants dans leur conception et leur destination mais ils sont inadaptés, mal vendus, mal présentés (ces mots dans les sens les plus larges) au point que le marché bien qu’il existe et soit demandeur ne les reconnaît plus en tant que solutions attendues. Dans la plupart des cas, le renouveau passe par l’introduction de produits anciens réétudiés en tenant compte aussi bien de la nouvelle expression d’un besoin reconnu, que de son évolution et que du progrès des technologies et des techniques. Il s’agit moins de créer une entreprise nouvelle que de la réintroduire sur un marché dont elle s’était éloignée et où elle a toujours sa raison d’exister. Si on ne vend pas des strings à une esquimaude, on peut toujours remplacer son manteau de phoque (espèce protégée) par une doudoune en polaire.

• Ensuite, choisir les démarches les plus adaptées.

C’est ici que l’Etat pourrait et devrait intervenir en liaison avec l’entreprise, ses dirigeants, son personnel, ses actionnaires, s’il y a lieu, les Chambres de commerce et d’industrie, les syndicats patronaux et ouvriers, les collectivités territoriales. Une règle indiscutable à ne remettre en cause sous aucun prétexte : une intervention extérieure quelle qu’elle soit ne se substituera jamais au "pouvoir" institutionnel qui dirige l’entreprise. Plus de gestionnaire de faillite, de syndic étranger administrateur de dossiers, vivant de la dépouille et monnayant les ruines. Un conseil, un animateur, seront toujours des regards extérieurs dont la qualité s’exerce d’autant mieux qu’ils demeurent des observateurs, poseurs de questions, de toutes les questions. Les réponses obtenues et retenues comme les réflexions qu’elle suggèrent doivent être constamment portées à la connaissance de tous.

S’il s’agit de ressusciter une entreprise, il sera nécessaire de commencer par écarter l’équipe dirigeante qui doit être considérée comme directement responsable de la situation. Donner ensuite à une force d’intervention restreinte le mandat d’examiner la possibilité d’inventer une autre activité en fonction de la localisation initiale.. Cela suppose l’établissement d’un projet qui ne réponde qu’aux questions essentielles. Une autre politique, un "pourquoi" nouveau, une autre stratégie, à qui et à quoi ce "pourquoi" peut-il s’appliquer, une autre tactique, le "comment" de ce pourquoi appliqué aux "qui et quoi" précédents. C’est à un investisseur entrepreneur d’étudier ensuite le projet et d’en faire un plan véritable d’activité où il sera tenu compte de tous les éléments. Bref, les opérations habituelles qui président à la création d’une entreprise.

L’activité nouvelle ne demande pas toujours le maintien en nombre des emplois qui assuraient l’activité abandonnée. En ce qui concerne les personnels, la loi prévoit que l’entreprise défunte reste responsable du réemploi des personnels licenciés. Trop souvent les dispositions réglementaires sont contournées et les offres proposées seraient ridicules s’il ne s’agissait pas de la survie d’êtres humains.

S’il s’agit d’effacer un dérapage, c’est une analyse minutieuse de tous les processus qui constituent l’activité. En un mot comme en cent, il s’agit d’opérer un audit complet de l’entreprise. Une fois pointées les insuffisances, envisagées toutes les "améliorations" à apporter pour qu’elle redevienne un outil performant dans l’environnement nouveau qu’elle n’avait pas, jusque ; là réussi à saisir, il faudra, sans doute, abandonner certaines pratiques dont la mise en œuvre pourtant courante est généralement vouée à l’échec. Entre autres, le recours à des plans sociaux et à des licenciements : l’expérience montre que le recours à ces procédés masque une absence totale d’esprit d’entreprise. En général, les plans de "restructuration" se succèdent jusqu’à une cessation d’activité tout à fait prévisible et quasiment fatale. En fait, le choix des suppressions de personnel est une reconnaissance explicite d’une incompétence et d’un manque d’esprit d’entreprise. La conjoncture est la même pour tous. Si certains en subissent les effets plus que d’autres, c’est qu’ils ne saisissent pas les évolutions du marché. Cette incapacité de répondre est moins une affaire de crédits et de budgets que de la qualité des hommes et des femmes qui dirigent.

Aujourd’hui, la plus grande partie du personnel est indifférente aux problèmes auxquels doit faire face l’entreprise à laquelle ils apportent leur force de travail. Il n’y a de réactions qu’à partir du moment où l’emploi est explicitement menacé. Et c’est à ce moment-là que la plupart réalisent peut-être qu’une série de processus existe dont ils ne se préoccupaient pas : l’offre, la demande, l’écoute du marché, la réponse. C’est aussi à ces moments-là que ces personnels réalisent que la communication interne ne dépasse que rarement le niveau de revendications le plus élémentaire (les rémunérations et, parfois, les conditions de travail) et que l’entreprise est un ensemble autrement plus complexe dont le fonctionnement exige une politique, une stratégie, des tactiques. Dépassés, affolés, anxieux, les travailleurs réalisent qu’en fait, ils ne connaissent rien de leur entreprise et, dans leur besoin de comprendre, ils se précipitent vers "le" bouc émissaire, "le patron" sans imaginer un instant qu’ils ne sont pas étrangers à l’évolution dont ils subissent les effets.

C’est à cet état des choses que se heurtent toutes les tentatives, seraient-elles prometteuses, de trouver des solutions aux problèmes rencontrés. Aussi qu’il s’agisse d’une catastrophe ou d’un dérapage, rien ne pourra être entrepris dans le climat délétère créé par l’ignorance. Et dans ces conditions quel que soit le degré de gravité de l’état actuel, la première des démarches à entreprendre est de dire la réalité sans rien en cacher, exprimer le pourquoi, le comment sans tenter d’en rejeter les responsabilités sur les autres et l’air du temps. Informer en insistant sur le fait que dans ces moments-là, la priorité n’est pas dans la recherche des responsabilités et la dénonciation des coupables. La survie immédiate assurée, il sera toujours temps de couper les têtes, en constatant d’ailleurs que les têtes à couper ne sont pas celles vers lesquelles une colère irrationnelle nous dirige de prime abord.

Mais alors, comment réagir ?

LES OUTILS, L’EXPERTISE, LA VOLONTÉ

Le feu est à l’entreprise ! Les pompiers existent, encore faut-il qu’ils soient appelés, informés, qu’ils réagissent et qu’ils interviennent. Mais quels sont-ils ? Le personnel d’abord et le comité d’entreprise, les sections syndicales puis l’environnement, les organismes institutionnels, la Chambre d’industrie et du commerce, la ou les banques concernées, les experts-comptables, l’en-vironnement (les fournisseurs,les principaux clients), bref tous ceux qui sont perdants, à un degré ou à un autre. L’Etat, enfin. Mais un Etat qui ne doit être qu’un coordinateur, un médiateur et un organisateur. L’Etat mais à tous les échelons, à commencer par les collectivités locales concernées. Evidemment, tout progrès dans cette lutte pour le développement des entreprises et l’amélioration de leur fonctionnement passe par une mobilisation de tous les participants.

[Certainement pas un financier : l’argent de l’Etat n’est autre que celui de chacun et à moins d’une politique systématique de nationalisation de toutes les entreprises en difficulté qui "nous" en rendrait propriétaires, rien ne devrait nous pousser à mettre la main à la poche au nom d’une "charité sociale" injustement baptisée "solidarité".]

C’est alors qu’apparaît le véritable rôle d’un Etat représenté selon le rayonnement de l’entreprise en difficulté par l’interlocuteur approprié, le préfet, le préfet régional, le gouvernement en dernier ressort. Quel que soit le niveau, la fonction est la même, constituer, animer en chaque point, en chaque lieu, l’état-major de crise qui convient en s’adressant à tous les représentants des populations concernées. Réunie dans les quarante-huit heures qui suivront l’alerte, elle aura trois mois pour établir le diagnostic (l’audit), proposer les différentes solutions possibles et lancer éventuellement des actions choisies collectivement. La recherche d’investisseurs, de repreneurs, d’associés éventuels, le recrutement de nouvelles équipes doivent faire l’objet de la plus grande publicité et constituer en quelque sorte une mission collective.

Il faut être clair : en l’occurrence, l’emploi ne peut-être qu’un paramètre parmi d’autres. Ce n’est pas la sauvegarde de l’emploi qui permettra à une entreprise de retrouver la prospérité ; c’est la prospérité retrouvée qui se traduira en emplois conservés, voire créés. Un regard antithétique de Keynes à propos des rapports entre reprise et consommation. Il est probable que ce changement d’approche où le redressement de l’entreprise est préalable à toute intervention sur l’emploi ouvrira la voie à de multiples améliorations inaccessibles jusqu’ici parce qu’en dehors du champ de la réflexion.

On pourrait imaginer une saisine de la Chambre de commerce et d’industrie par un Comité d’entreprise, par exemple, régulièrement informé par la direction de l’entreprise. Sur avis immédiat d’une cellule de veille, un audit pourrait être déclenché dont le premier avis d’alerte conduirait à la constitution de l’état-major de crise auquel nous avons fait allusion plus haut. Le détail de la manière est un problème de logistique relativement aisé à résoudre ; l’important est d’acquérir le réflexe qui pousse à la prévention. Bref, peu importent les susceptibilités des uns et des autres, peu importent les recherches de responsabilité et le choix des boucs émissaires, l’important est de prendre au plus tôt les mesures de redressement sans les masquer par des suppressions d’emplois souvent gratuites parce qu’elles ne résolvent rien.

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 8 février 2012 (Date de rédaction antérieure : janvier 2012).