Y vont-"ils" pour gagner ?

Les temps sont durs. Certes, ils ne sont pas durs qu’en France, mais notre habitude de considérer que l’univers s’arrête à la frontière nous rend un peu indifférents, sinon insensibles aux difficultés d’autrui. Pourtant, l’Allemagne elle-même éprouve quelques difficultés à se refinancer…

Bref, ça va mal… et partout. Aussi, sans rapport(s) direct(s) avec l’état des choses, juste pour le plaisir de l’analyse pourrions-nous dire, une question pourrait se poser. A vrai dire, les temps sont durs (bis) et les occasions de sourire se font rares. Alors, avant que le feu ne prenne au lac, offrons-nous le temps d’un intermède plaisant en nous posant la question : "Y vont-"ils" pour gagner ?


Où ? Mais aux élections présidentielles, pardi ! Qui ? Mais les candidats bien sûr ! Les trois ou quatre principaux, ceux qui pourraient se placer dans le quatuor de tête. Evidemment, saluons ici les "candidatures de témoignage" avec tout le respect que mérite le fonctionnement harmonieux de la démocratie. Cependant, bien que leurs motivations soient pures, l’écho de leurs paroles se perdra dans l’absence des signatures de parrainage requises.

Attention, la question posée n’est pas : "Pourquoi y vont-"ils ?" Trop facile, tellement facile même qu’elle en est sans intérêt. Non, "la" question est bien celle que nous avons posée. D’autant plus intéressante que nous pourrons apprécier les réponses éventuelles que nous apportera l’analyse des comportements des uns et des autres à l’aune de ce bijou de sagesse chinoise auquel nous avons si souvent recours : "Quand ma bouche et mon bras sont en désaccord, je crois à mon bras !"

QUELQUES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE STYLE DE LA Vème RÉPUBLIQUE ET LA NATURE DE SES PRÉSIDENTS

Chaque pays pratique une manière très particulière de choisir ses dirigeant(e)s. Dans les pays développés qui pratiquent pour la plupart des systèmes de démocratie représentative, les pouvoirs exécutif et législatif sont entre des mains différentes et les participants à l’un ou à l’autre (nous pourrions d’ailleurs aussi bien dire, les dépositaires) sont élus, soit au suffrage universel (le cas le plus fréquent), soit à un suffrage indirect (le Sénat de la République française, par exemple). Cependant, dans le cas de la Vème République, l’élection du Président prend un caractère un peu particulier. La raison n’en réside pas dans une quelconque exception française mais dans la permanence d’habitudes ancestrales dont l’origine remonte sans doute aussi loin que la première élection politique d’importance, celle d’Hughes Capet. En gros, mis à part l’héritage dont tout récemment, le candidat à la "magistrature suprême, semble s’être extrait, les candidats sont issus, "tout naturellement", d’un milieu spécialisé dans l’exercice de la politique. Contrairement aux Etats-Unis d’Amérique, "le" candidat n’est pas désigné au cours de systèmes divers de palabres (primaires et autres "caucus") mais paraît s’imposer au cours d’un processus qui semble mettre en évidence certaines propriétés individuelles comme le charisme, la chaleur personnelle, bref la séduction, mélangées à l’établissement d’un rapport quasiment affectif entre le futur candidat et les électeurs.

Un curieux état des choses qui porte les foules vers un homme, une femme, et qui pourrait rappeler cette cérémonie de l’Ancien Régime où le Roi touchant les malades accompagnait cette onction d’un "Le Roi te touche, Dieu te guérit !"

A cet égard, la récente tentative de l’introduction d’un processus à tendance démocratique, l’établissement de "primaires" pour distinguer la personnalité digne de représenter un groupe à l’élection, introduit une notion d’égalité entre les candidat(e)s éventuel(le)s qui masque l’inexistence d’une réelle différence : tous les participants ont des qualités, aucun ne s’impose de manière indis-cutable . Procédure moderne, démocratique, égalitaire mais dont le résultat conduit à un choix sans panache qui ne semble pas électriser les foules. Une pléthore de "bons" candidats ne fait pas l’émergence d’un candidat indiscutable. Cette "banalisation" peut-conduire à une élection moins due à un rayonnement personnel qu’au rejet d’un autre candidat, rendu responsable d’échecs nationaux, sommes d’une multitude d’échecs individuels.

Mais ne nous y trompons pas, le processus décrit n’est pas nouveau. C’est une règle qui n’a souffert, jusqu’ici, d’aucune transgression. Depuis le premier président de la cinquième, les élus ont toujours été des concurrents "indiscutables". Que ce soit le Général de Gaulle, Georges Pompidou, Giscard, Mitterrand (qui balaya Michel Rocard rien qu’en se portant candidat), Chirac (même quasiment plébiscité, Edouard Balladur ne tint pas la distance, quant à l’adversaire d’opposition, Jospin…) et le dernier, Nicolas Sarkozy, aucun d’entre eux n’a rencontré dans son propre camp un candidat capable d’alimenter un duel interne. (Et, il n’est pas interdit de se poser la question de savoir qui a battu Ségolène Royal ? Son adversaire ou ses propres amis politiques ?).

Ces quelques considérations qui n’ont rien, rappelons-le, de partisan, rendent tout a fait intéressante cette question que nous posons et qui fait le titre de cette livraison des "Humeurs" : "Y vont-ils pour gagner ?"

L’ÉTAT DES LIEUX

La question peut alors se poser des options qui sont ouvertes à un candidat, quelles que soient sa couleur politique, éventuellement son idéologie, à coup sûr son programme et ses alliances, celles qui sont déjà déclarées et celles, probables, qu’il lui faudra passer, pour être élu d’abord, faire face aux élections législatives et, enfin, gouverner.

Les temps sont durs (ter) et quelles que soient nos souffrances individuelles et/ou collectives, locales, nationales, voire internationales, il va falloir que le futur élu et l’équipe qui l’accompagnera envisagent de se confronter aux réalités. Celles-ci passent bien évidemment par deux types de mesures. Les unes, relatives au fonctionnement quotidien de la Nation sur tous les plans, régaliens ou pas, (pour mémoire, citons rapidement sans ordre de priorité, la santé, l’éducation, le modèle social, la sécurité publique, l’énergie, l’activité industrielle, agricole, commerciale, bancaire et son corollaire l’emploi, l’investissement…), les autres, relatives à nos rapports aux autres nations européennes et au reste du monde. Rien de nouveau, rien d’exceptionnel, rien d’inattendu dans cette énumération, à cela près, bien sûr que des promesses sont déjà faites, d’autres le seront au cours de la campagne et qu’il faudra bien d’un candidat à l’autre, les mettre en œuvre, les tenir partiellement ou totalement, éventuellement les repousser, voire les abandonner. Mais n’est-ce pas là le sort commun à tous les candidats, à toutes les élection, à toutes les promesses ?

Le problème, c’est que les considérations à mener sont loin d’être purement théoriques. Elles mettent en jeu une vision du futur qui ne se borne pas à la "défaite de l’ennemi". Pourquoi des termes aussi crus ? Parce qu’il n’est qu’à écouter le ton des informations, si l’on peut baptiser ainsi les bruits de bouche et les mouvements de menton de commentateurs incompétents. Rien, en effet, ne peut être retenu dans les actes du gouvernement. Quels qu’en soient le motif, les objectifs, les contenus, tout est à rejeter ! Sans doute, en y réfléchissant à tête reposée, il serait possible de lui attribuer la responsabilité du bris du vase de Soissons !

Pour gagner, un candidat doit proposer, moins un programme, qu’un chemin, des étapes. Il doit décrire les obstacles, indiquer les comportements indispensables. Les temps sont durs (quater) : il ne peut plus promettre des lendemains qui chantent mais prévenir ses concitoyens des rigueurs, de toutes les rigueurs, de la route. De fixer un objectif qui ne sera pas la promesse d’un rasage gratuit mais d’une transpiration quotidienne, samedi, dimanche et congés compris pendant une mandature au moins. Alors, peut-être, au bout de ce délai, la Nation pourra espérer entrevoir l’espoir d’une amélioration sensible de la situation… mais à terme !

Pas réellement de quoi enthousiasmer les populations, de quoi créer un sursaut national, de quoi jeter au travail des millions de chômeurs. A moins d’imaginer qu’un tel élan puisse naître et se développer en rappelant à tous que le salut n’est pas d’origine divine mais qu’il naît de l’addition des participations de chacun, seraient-elles infinitésimales !

Voire ! Y aller dans ces conditions ? Pour faire quoi ?

Certes, pour développer une critique impitoyable de tout ce qui a été fait depuis… (depuis quand ? Mais depuis qu’on a perdu le pouvoir bien sûr !). Comme c’est le passé, il suffit de critiquer ce qui a été fait mal, surtout ce qui n’a pas été fait, sans autres considérations et d’ajouter la promesse d’un retour au statu quo ante. Mais manifester une volonté farouche d’être élu ? C’est là bien autre chose ! Voyons un peu !

QUAND MA BOUCHE ET MON BRAS…

A quoi peut s’attendre aujourd’hui le candidat à l’élection ? A une mandature d’efforts imposés, faite de salaires bloqués, de RTT perdues, de sacrifices financiers, de retraites retardées, d’emplois disparus, bref de sueurs et de fatigues et la certitude d’être les éternels brimés. Avec quels espoirs ? A coup sûr, la certitude de l’ingratitude des populations, une fois atteint un semblant d’amélioration à l’horizon pour peu qu’il faille continuer à soutenir l’effort.

Alors ? Alors passe encore d’y rester dans l’espoir d’une évolution… pour l’honneur… pourquoi pas ? Après tout, la réélection est unique mais aller au "casse-pipe" ? Passe encore quand on est sortant et qu’on porte l’espoir d’une amélioration, mais un challenger ?

Un rêve ?

Ce n’est pas sûr. L’opposition, les oppositions plutôt, les opposants de toutes origines, ont la partie belle.

Qu’on en juge.

Ils exercent aujourd’hui,

• le pouvoir dans 22 régions sur 24 sous le régime d’une décentralisation qui rend le pouvoir central quasiment impuissant quelles que soient les expressions paranoïaques des potentats locaux,

• le pouvoir absolu au Sénat, c’est-à-dire une capacité permanente de nuisance qui, sans aller jusqu’à la paralysie définitive de l’Etat, rognera sérieusement sa liberté d’agir.

Ils peuvent, aujourd’hui toujours,

• raisonnablement espérer la conquête de la majorité à l’Assemblée nationale. Et si leurs espoirs de conquête sont déçus, ils peuvent toujours caresser celui d’augmenter substantiellement le nombre de leurs élus (les Verts, en particulier).

Cette situation et les espoirs qu’ils caressent ne laisseraient au Président éventuellement réélu que le choix entre se démettre où d’endosser pour cinq ans l’habit du bouc émissaire dans l’ombre duquel une opposition sans programme pourrait tricoter la faillite du régime.

Allons, allons, mais ce n’est pas sérieux ! Pas sérieux ?

Alors, s’ils y vont pour gagner, comment se fait-il qu’ils ne se sont armés que de pétoires antiques, d’arcs aux cordes mitées et aux flèches émoussées .

Qui pourrait aujourd’hui accorder foi à un programme qui comprendrait, pardon qui comprend :

1 • le retour à la retraite à soixante ans… à taux plein ,

2 • des milliers d’embauche de personnels dans la fonction publique de l’Education nationale ,

3 • l’abandon progressif (?) de l’énergie nucléaire ,

4 • des centaines de milliers d’emplois contractuels sur budget d’Etat ,

pour ne citer que les points les plus aberrants, sans oublier enfin, le texte de l’accord qui lie le PS aux Verts pour la durée de la législature et qui donne la réalité du pouvoir à une minorité dont le sectarisme s’exprime bien au-delà de sa réelle influence.

[A lui seul, ce boulet, cadeau spécial de Martine Aubry à son cher et ami, François Hollande, est un gage d’échec assuré, une peau de banane garantie ! Sans oublier que l’un des coups les plus durs portés à la candidature, alors éventuelle, de l’ex-secrétaire national du PS a été l’accusation d’indécision dont il a été l’objet publiquement.]

Qui, en effet ? Comment imaginer qu’un candidat au succès puisse être élu, entravé comme il l’est par cette accumulation de boulets dont ses propres amis politiques l’ont soigneusement chargé ?

Et nous ne mentionnons pas les prises de positions relatives aux relations avec nos principaux partenaires européens, à commencer par notre partenariat avec la République fédérale.

Non, nous ne savons pas si Martine Aubry, candidate retenue, aurait laissé son remplaçant définitif signer une capitulation en rase campagne devant les Verts, mais il est permis d’en douter.

Il y a quelque temps semaines encore, les élections semblaient se jouer sur une haine de l’Homme. (Le mot n’est pas trop fort, il suffit de suivre le matraquage méthodique de la personnalité du Président actuel, soigneusement mené par la quasi totalité des commentateurs -radio, télévision, "humoristes" ou supposés tels). Mais il semble que nous assistions à présent à une évolution de l’opinion publique, certes pas plus convaincue mais, à coup sur, excédée : trop, c’est trop !

Serait-ce que la gravité de la situation, aussi bien intérieure qu’internationale, commence à mettre en évidence le manque de stature du principal candidat d’opposition ? Faudrait-il y ajouter l’inadaptation de son programme et le manque de soutien éclatant de sa famille politique ? La prise en compte de cette accumulation ne jetterait-elle pas un jour curieux sur la réalité de sa candidature ?

Bref, la question pourrait se poser de savoir si, quand bien même, François Hollande caresserait encore le désir, voire l’espoir, d’être élu, les appareils du PS et des Verts partagent cette ambition ? Mieux… ou pire…, considèrent-ils souhaitable la victoire de leur champion au second tour ?

Et si leur unique ambition n’était qu’une systématique conquête de l’appareil d’Etat par occupation des pouvoirs locaux et la paralysie des institutions nationales ?

Serait-ce aussi fou qu’il y paraît à première vue ?

Qu’en pensez-vous ?


jeudi 9 février 2012 (Date de rédaction antérieure : décembre 2011).