La manipulation des moyens ne constitue pas une politique

Rarement le paysage de nos vies a été aussi encombré au point que l’accumulation des événements forme un amas inextricable dont chaque élément est imbriqué dans une multitude d’autres au point qu’il est difficile d’y retrouver un fil directeur. La Grèce, l’Europe, le dollar, l’euro, le yuan, les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, les dettes, les liquidités, la bouillie pour les chats, quoi !


Il est pourtant indispensable de tenter de démêler cet écheveau afin d’envisager les différents avenirs possibles et, par conséquent, l’éventualité de mesures conservatoires qu’il y aurait lieu de prendre.

Alors, comme le pêcheur maladroit devant une ligne emmêlée, armons-nous de patience et commençons par envisager l’état des lieux.

UN ESSAI D’INVENTAIRE

Il se trouve que cette malheureuse situation, où quasiment toutes les nations empruntent pour assurer leurs fins de mois, coïncide avec une série d’événements qui, s’ils n’ont pas de rapports directs avec l’état actuel des choses, compliquent néanmoins la situation. Il s’agit de la dissolution en cours du modèle traditionnel qui organise les rapports entre le capital et l’entreprise.

La recherche du profit est le moteur du développement. Certes, des esprits chagrins cherchent à nier cette constatation d’évidence. En fait, ils sont victimes d’une confusion entre les mécanismes de la constitution du profit et ceux de sa distribution. Un état de choses d’autant plus dramatique qu’il pousse un grand nombre d’opérateurs à privilégier le court terme sans accorder une pensée, même élémentaire, aux conséquences de cette priorité accordée à l’immédiat.

Jusqu’ici le capitalisme était une organisation socio-économique où la recherche du profit passait par une série d’étapes clairement descriptibles et, par conséquent, relativement simples à mettre en œuvre. Des détenteurs de capitaux rencontraient des porteurs de projets. Moyennant des mécanismes appropriés, le résultat de ces rencontres était matérialisé en objets négociables dont la mise à disposition de consommateurs de tous ordres et de toutes natures entraînait la mise en évidence d’un profit. Au passage, ce profit supposait toute une mécanique de distribution plus ou moins équitable, qui assurait le versement de salaires, de taxes, de dividendes et la permanence des investissements. Bref, un fonctionnement où la "régénérescence" du capital entraînait la poursuite d’un processus fondé, en fin de compte, sur la satisfaction permanente des besoins et des désirs de la plupart. Notons au passage que, quels que soient les détenteurs du capital, des individus ou la collectivité, la mécanique était permanente, seuls différaient les processus de choix, de décisions et, tout au moins en principe, la répartition des profits.

Ce qui complique l’état des choses au point de le rendre apparemment inextricable, c’est que nous vivons une collision entre des problèmes de natures différentes, d’origines diverses mais qui s’appliquent sur un même univers. Le tri n’est pas évident surtout qu’a priori il ne semble pas possible d’attribuer une valeur hiérarchique aux différents facteurs qu’il est possible de distinguer. Dans un cas tel que celui-là, il faut commencer par tenter un inventaire quasiment au hasard en espérant qu’au fur et à mesure, l’isolement des éléments fera apparaître de quoi retrouver une organisation provisoire.

Que pouvons-nous observer ?

• En Europe d’abord :

•• La situation grecque et, déjà dans un futur immédiat, les situations italienne, espagnole, portugaise, irlandaise, chypriote. A l’horizon, la situation française. Ce qui apparaît commun, c’est le caractère structurel des déficits budgétaires de cet ensemble de nations.

Cet état débouche ipso facto sur l’existence et le montant de dettes souveraines. Encore que tous les pays européens, quel que soit par ailleurs le montant de la leur, ne sont pas à la même enseigne. Pourquoi ? Parce que le montant de l’endettement des particuliers varie fortement selon les pays considérés. Le ratio de l’endettement des particuliers versus l’endettement de la nation est, en effet, un paramètre important qui traduit, en fin de compte, la solidité ou la fragilité financières d’une nation.

•• Au delà des faits, quelles sont les structures en mesure de les prendre en charge ? Etant donnée l’accumulation des dispositions nées de l’Acte unique et des différents traités, Rome, Lisbonne, etc…, c’est l’Union européenne, la commission de Bruxelles, en particulier, qui devrait prendre en charge la gestion de cet ensemble de facteurs. Et c’est justement là que l’incapacité de l’Europe à dépasser le stade d’une gestion administrative, bureaucratique et technocratique éclate au grand jour. L’Europe est un mythe qui repose sur des actes administratifs dictés par les puissances relatives de lobbies. Par son fonctionnement même, l’Europe est incapable de dépasser le niveau le plus élémentaire de la tactique au jour le jour et d’aborder le fond même de sa réification, c’est-à-dire la politique et la stratégie afférente qu’elle devrait se proposer de mettre en œuvre.

•• Sans aller plus loin dans le détail du délitement, remarquons que les errements de l’U.E. ont mis les nations constituantes dans des situations impossibles sur les plans industriel et commercial en les privant de tous les instruments de défense, donc de développement, face à des nations qui ne pouvaient être obligées à la réciprocité des échanges.

• Dans le monde ensuite :

•• Sans insister sur le montant phénoménal de la dette souveraine des Etats-Unis et sur l’état d’endettement des particuliers, c’est sur le caractère anarchique des opérations des institutions financières américaines et leurs débordements planétaires qu’il y aurait lieu de se pencher.

Du point de vue étroitement national des dettes souveraines, passons d’abord à ce commerce des liquidités où des prêteurs tirent l’essentiel de leurs profits en dévoyant le mécanisme de l’investissement dans la mesure où ils financent des fonctionnements plutôt que des opérations de progrès économiques. Ainsi, un jour ou l’autre, ces gestions à courte vue que mènent les détenteurs de liquidités, se traduiront par le recours des nations à cette source pour le moment accessible que sera l’épargne des particuliers.

Puisque nous en sommes à ce commerce des liquidités, rappelons que l’activité des prêteurs est avant tout un investissement  : des détenteurs de capitaux offrent ces liquidités à des particuliers, des groupes de particuliers, des Etats, moyennant des loyers (obligations, actions, intérêts). Dans un régime de croisière, en l’absence de perturbations catastrophiques, les créanciers, avant tout des investisseurs, sont moins intéressés pas les remboursements de principal que par la régularité du retour sur investissements, les intérêts et/ou les dividendes versés par les emprunteurs.

Dans ces conditions, il est indispensable de rappeler qu’il n’est pas d’investissements sans risques : c’est aussi vrai pour une "aventure" industrielle, commerciale et/ou de développement. Et c’est ainsi que le monde progresse où des investissements conduisent aussi bien à des pertes qu’à des profits. C’est pourquoi, cet investissement particulier qui consiste à prêter des liquidités à un Etat devrait être traité sur le plan des échanges financiers exactement de la même manière que toute autre aventure. En cas de "déconfiture", la note ne devrait pas être totalement à la charge de l’emprunteur.

ÉLARGISSONS NOTRE REGARD

En poursuivant nos investigations, nous en arrivons à l’origine des liquidités : le marché. En réalité, ce terme général recouvre un univers financier où se croisent aussi bien des particuliers que des institutions. Tous n’ont pas les mêmes objectifs. Certains intervenants recherchent des placements à plus ou moins longs termes et qui reposent sur l’apparition de développements scientifiques, technologiques et techniques, d’autres s’intéressent à un profit maximum et jouent constamment sur des placements à courts termes. Ces derniers constituent justement le groupe des spéculateurs dont les bénéfices éventuels se créent à partir de fluctuations des cours, souvent le fruit de la manipulation instantanée d’informations passagères qui n’ont généralement pas d’influence sur le long terme.

[Parmi les exemples de cette collision entre différents phénomènes, le problème posé par la banque Dexia est un véritable cas d’école. Les fruits d’un mélange de "Fannie Mae et Freddy Mac" et de placements de combinaisons imprudentes -une litote- sur le marché des produits dérivés offert à des élus financièrement incompétents dont la crédulité rappelle celle des "obligés" de ce si bienveillant monsieur Madoff. Parions que les finances des deux pays couvrirons l’essentiel des pertes et que le scandale n’aura probablement pas les suites pénales que les comportements de l’institution et des emprunteurs appelleraient.]

Tout ce système, cependant, repose sur l’origine véritable des liquidités en jeu. Une part importante des liquidités disponibles provient d’institutions financières de dépôt et dépendent, par conséquent, de l’humeur des déposants. Aussi, malgré la prudence exigible des gestionnaires, il arrive que celle-ci soit en défaut parce que ceux-là ont été piégés par le volume des créances qu’ils détiennent et la perception inattendue qu’en ont les déposants. Les institutions concernées doivent alors faire preuve de leur santé financière c’est-à-dire de leur capacité à répondre sur l’instant à toute demande de retrait d’un déposant, voire d’une multitude… en cas de panique. [Cette panique, le moment rêvé par tout spéculateur qui peut alors se saisir à bas prix de la propriété d’une institution.]

Cela dit, quels que soient les remèdes envisageables, ceux que l’établissement politique tente de nous offrir paraissent si peu crédibles que ceux-là mêmes qui les proposent ne semblent pas réellement pressés de les mettre en œuvre. Les retards constants des versements promis à la Grèce en sont une manifestation indiscutable.

Aussi, de la dette de la Grèce, nous sommes immédiatement amenés à considérer la dette des autres pays européens, puis la "dette-mère" du monde, celle des Etats-Unis. Ces dettes, cependant, sont inséparables du dérèglement général du système financier mondial. Certes, le président des Etats-Unis, porte-parole à la fois de son pays et du regard posé par les anglo-saxons sur les échanges financiers, rend l’Europe continentale responsable de la situation actuelle et la somme, en quelque sorte, de mettre fin à des dérèglements qui menaceraient les équilibres financiers mondiaux. C’est oublier un peu vite que la mode du "trading" est née aux Etats-Unis, vite relayée d’ailleurs par la City de Londres. C’est également passer sous silence, l’autre volet de la déviance du rôle des organismes financiers mis en évidence par l’affaire des "subprimes" et la quasi faillite des deux plus importants organismes de gestion des prêts immobiliers. Deux aspects apparemment parfaitement distincts mais dont la superposition a définitivement mis en cause le fonctionnement d’un système qui ne fonctionnait plus que par l’aveuglement volontaire de toute la communauté. En y ajoutant le manque de sincérité du comportement de la Chine à la fois financier (un yuan dont la valeur n’a aucun rapport avec la nature des échanges internationaux, commerciaux et industriels), l’absence quasi totale de réciprocité dans les rapports avec les tentatives des investisseurs et, enfin, sur le plan de la qualité des objets exportés (fiabilité, qualités sanitaires, etc…), les facteurs sont à ce point divers qu’ils en deviennent incontrôlables.

Quoi qu’il en soit, le fait de rejeter sur l’Europe la responsabilité d’être le détonateur dont le déclenchement met en cause tout l’équilibre financier et économique mondial, même s’il ne résiste pas à un examen un peu sérieux, présente tout au moins caractère positif, un atout-maître même… si les Européens qui comptent, l’Allemagne et la France accompagnées du Benelux, voire de l’Espagne et l’Italie, décidaient de l’utiliser. Il n’est pas possible en effet d’accuser l’Europe d’être un élément responsable d’une catastrophe si, ipso facto, on lui refuse d’être un acteur majeur dans une nouvelle distribution des pouvoirs et de l’intelligence de la situation. Une vieille allusion à la possession de l’argent du beurre et à son utilisation.

ON PEUT TOUJOURS RÊVER…

Les dettes souveraines d’abord ! Une extraordinaire mise en évidence de l’inadaptation des théories de Keynes à la situation actuelle. Pas plus qu’on ne relancera la consommation, donc l’économie, en injectant de l’argent public, on n’assainira la situation en développant des politiques d’austérité. D’autant plus que l’absence de liquidités interdit toute tentative de relance par l’investissement.

En l’occurrence "first things, first" : la Grèce. Au lieu d’alimenter un tonneau des Danaïdes , une démarche qu’on justifie par la ruine du petit peuple grec, assumer la vérité de la situation  : la Grèce est incapable d’assurer son fonctionnement sans recourir à l’emprunt d’une manière permanente. Elle le demeurera si on continue à envisager la situation d’une manière classique en réduisant la dépense publique jusqu’à supprimer l’existence matérielle de l’Etat.

Que faire ?

Déclarer la Grèce officiellement en cessation de paiement ? C’est mettre des mots sur l’état des choses et cela ne changerait rien à l’affaire, sinon d’annoncer clairement que les créanciers (en fin de compte le "petit peuple" dont la masse fait les liquidités disponibles) ont été bernés. Inventer des Eurobonds, mutualiser la dette ? Une si jolie manière de faire payer les pertes des créanciers par le "tout un chacun". Dans l’un et l’autre cas, si les effets immédiats sont assumés, la cause demeure et rien n’est résolu.

Alors ? Tout d’abord, comme nous l’avons dit plus haut, accepter de considérer l’emprunt comme un investissement, ce qui conduit à envisager la possibilité qu’il puisse être une "mauvaise affaire". Il est inconcevable que le poids du risque repose sur les épaules seules de l’emprunteur. La première mesure à prendre devrait être de répartir les responsabilités entre les acteurs. En la matière, un créancier imprudent n’est pas moins responsable que l’emprunteur inconscient . Que cela plaise ou pas, une répartition 50-50 ne paraît pas scandaleuse. L’apprentissage de la vertu a toujours un prix. Ensuite, comme dans le cas d’une entreprise en difficulté dont la communauté ne souhaite pas la disparition, une série de mesures qui s’appliquent aussi bien aux créanciers qu’aux emprunteurs. Première mesure et dans les plus brefs délais, prononcer un moratoire qui dispense l’entreprise, la Grèce dans le cas présent, du remboursement passager des annuités du principal, du versement des intérêts ainsi que des participations diverses aux organismes internationaux. Simultanément , obliger l’entreprise, la Grèce toujours, à réorganiser, voire à organiser, entièrement son système de gouvernance et, en priorité, sa fiscalité. Dans le cas présent, réintégrer le patrimoine financier et immobilier de l’Eglise grecque et des principaux armateurs dans le circuit fiscal et les taxer sans concessions démagogiques. Des mesures immédiates qui précéderont et crédibiliseront aux yeux des citoyens la constitution d’un appareil transparent et sans failles (la fraude des citoyens du plus riche au plus démuni est un sport national). Après deux ou trois ans d’une autarcie partielle, il est probable que l’équilibre financier sera rétabli au point de permettre la reconstitution d’une trésorerie excédentaire qui conduirait à la levée progressive du moratoire et à la réintégration du pays dans le concert international.

Un autre problème se pose immédiatement : celui de l’incapacité des organismes européens de gérer la situation qui exige aussi un réaménagement immédiat de leur gouvernance. Compte tenu de l’étendue des mesures envisagées, c’est à un ensemble restreint à l’Allemagne, la France et au Benelux de se charger des propositions, des mises en œuvre et des contrôles. Si l’on accepte les mises en accusation du président des Etats-Unis, il paraît normal de remettre toutes ces responsabilités entre les mains des quelques nations qui font l’Europe, compte tenu de la puissance que ces critiques semblent leur attribuer.

[Soit dit en passant, en ce qui nous concerne, une analyse critique de l’Acte unique et de ses conséquences ne devrait pas être négligée. Il est des générosités suicidaires tant elles sont irréalistes (l’absence de préférence européenne, la résistance au dumping social, par exemple). Est-il acceptable que des subventions européennes attribuées à un pays de l’Union soient utilisées à l’achat d’avions américains ou que le commissaire à la concurrence préside à la disparition de l’industrie européenne de l’aluminium ? En combien d’autres circonstances, les gestionnaires de l’Europe ont pris des décisions qui nous ont affaiblis face à la concurrence politique économique et commerciale de l’extérieur ? Les souverainistes, même si leur regard est passéiste, ont là quelques raisons de le justifier !]

Ces premières démarches étant entreprises, le champ sera enfin ouvert à une réflexion générale sur l’endettement, l’emprunt et le financement des Etats. L’exemple représenté par la gestion de l’état de la Grèce conduira ainsi à repenser le fonctionnement des échanges internationaux sur d’autres bases… une fois que l’on ("on" : le concert des nations qui accepteraient d’être concernées) aura entrepris de moraliser les trafics spéculatifs en les soumettant à une fiscalité quasi confiscatoire (une taxe permanente de 90% sur tous les profits, y compris sur les salaires abusifs, les "bonus"… et les commissions bancaires afférentes).

Ensuite, et si la communauté (passant de la Grèce, de l’Europe à la gouvernance financière et économique mondiale) consent à donner aux événements actuels l’importance qu’ils méritent, il y a lieu de repenser un certain nombre de décisions et de pratiques courantes depuis la fin de seconde guerre mondiale. Trop de bouleversements sont intervenus ces soixante dernières années pour que les fondements mêmes des organismes internationaux comme les règles des échanges planétaires doivent être réexaminés. Il est temps d’entreprendre une réflexion fondamentale sur le mécanisme des échanges internationaux, à commencer par un accord sur la place et la valeur relative des monnaies. Un nouveau Bretton Woods qui tiendrait compte des équilibres actuels. La remise en ordre des économies de la plupart des pays qu’ils soient développés, émergents ou du tiers monde est à ce prix. Que pèsent en effet, les "bonnes santés" apparentes de la Chine, de l’Inde et des pays de l’Amérique du Sud si les Etats-Unis, l’Europe et une bonne partie de l’Afrique sont plus vécus comme des cibles que comme des partenaires ?

La mode est à une reconsidération des utilisations des matières premières comme des ressources en énergie. La disponibilité de liquidités en vue d’investissements productifs n’est-elle pas en soi une ressource tout aussi fondamentale ? N’y aurait-il pas lieu d’en faire une cause planétaire ?

La concurrence, aujourd’hui, exige de la bonne foi. Celle-ci s’exprime par des règles de réciprocité qui s’appuient sur une régularisation du commerce international. Si cette dernière continue à n’être qu’une collection de bonnes paroles, l’Europe doit impérativement se, nous, protéger de manière intelligente. Les mesures à prendre ne manquent pas, qui sont moins protectrices au sens étroit du terme que l’obligation de nos partenaires de suivre des règles du jeu claires et précises sous peine de sanctions financières et de restrictions des échanges, sur la base, par exemple, d’un donnant-donnant

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 10 février 2012 (Date de rédaction antérieure : octobre 2011).