Réformes ! Encore ?

 Un "tiens" vaut mieux que deux "tu l’auras" dit la sagesse des nations (sans s, ni n... majuscules) qui enterre ainsi toute velléité de réforme. Pourtant, vient toujours un moment où une société, quelle qu’elle soit, est placée devant le choix de vivre ou de disparaître. En fait, la voie choisie est déterminée par la vitalité de ses sociétaires... La réforme ne se choisit pas, elle s’impose... ou pas ! 


Oui, les réformes encore ! Mais avant d’aller plus loin, arrêtons-nous une fois de plus sur leur "à quoi ça sert ?" Ou, plus précisément, sur la conscience qu’en ont les pékins les plus vulgaires, vous et moi, l’homme et la femme de la rue.

Petites, mesquines, étroites, autant de qualificatifs que nous pourrions nous appliquer et appliquer à nos réactions individuelles dont la considération pourrait, peut-être, ouvrir des perspectives insoupçonnées à une ardeur réformatrice dont nous ne saisissons pas toujours la grandeur quand elle opère au niveau des principes.

Abandonnons donc pour quelques pages l’organisation et la gestion de l’Etat pour ne considérer de spectacle que celui que nous offre le "petit bout de la lorgnette". Nous découvrirons, peut-être, que la politique, la stratégie et la tactique sont autant d’instruments dont nous ne pensons pas toujours à exploiter toute la puissance.

LA RÉFORME VUE DU PAS DE NOS PORTES

Certes, les analyses que nous offre notre personnel politique, les exégèses dont nous inondent les commentateurs et les informations dont nous abreuvent l’ensemble des medias, nous rappellent constamment que la situation de l’entreprise France n’est pas bonne. Nos institutions sont inadaptées, le budget est déséquilibré, la situation financière des organismes de sécurité sociale est dramatique, les retraites risquent de ne plus être assurées incessamment sous peu, l’Education nationale, la Justice, la Poste sont en crise. Et, pour couronner le tout, le cours du pétrole ne va pas tarder d’atteindre celui des grands crus classés, Bordelais ou Bourguignons.

Pourtant, à part le prix de l’essence ou du gazole à la pompe, toux ces problèmes ne nous apparaissent que comme des spéculations intellectuelles. Les médicaments sont chers, les consultations médicales mal remboursées, le montant des retraites les plus courantes est très insuffisant mais, dans l’ensemble, le déséquilibre des comptes sociaux ne constitue pas une donnée immédiate d’expérience pas plus que le déficit du commerce extérieur. En ce qui concerne les remèdes nécessaires, il est clair que les meilleures mesures ne porteront des fruits que dans plusieurs années et la perception des résultats sera loin de suivre leur annonce.

C’est dire qu’à l’évidence si des réformes de fond sont absolument nécessaires, ce n’est que dans plusieurs années que nous pourrons commencer à en ressentir les effets. C’est dire aussi qu’une entreprise dé rénovation de cette envergure exige un sens de l’intérêt collectif et une éducation civique, pour ne pas dire politique, dont la plupart d’entre nous sont totalement dépourvus. Pourtant, notre survie socio-sociétale est à ce prix et la question que devraient se poser nos dirigeants, c’est de trouver les moyens propres, non seulement à nous faire patienter jusque là mais de nous rendre solidaires et acteurs des changements envisagées.

Pour y parvenir, il serait intéressant de quitter le domaine des réformes structurelles pour tenter de reconnaître ce qui fait l’environnement quotidien de chacun d’entre nous. En effet, dans notre capacité de citoyen lambda, confronté chaque jour aux vicissitudes existentielles les plus élémentaires, nous allons bien souvent d’agacement en agacement. Combien de fois, n’avons-nous rêvé, ne rêvons-nous d’un monde où le dernier métro ne partirait pas sous nos yeux, où le pain serait toujours frais, notre gardienne toujours aimable et une place disponible à notre stationnement dès lors que nous en aurions le désir ?

Quel rapport avec les "réformes" ? Aucun en apparence, pourtant c’est la somme de ces "petits riens" qui rend l’existence insupportable. En réalité, sans même nous en rendre compte, alors qu’une importante majorité manifeste son accord avec la politique proposée et les premières mesures qui accompagnent sa mise en œuvre, ce que nous en attendons, c’est un effet immédiat sur les encombrements de circulation, les difficultés de stationnement, les queues aux guichets des administrations et les résultats scolaires de nos "chères têtes blondes". En quelques mots, la diminution, voire la disparition de tous ces agacements que nous mentionnons plus haut.

Et c’est loin d’être facile. Par exemple, alors que l’INSEE, peu suspecte de sympathie pour les pouvoirs publics actuels, indique une hausse du pouvoir d’achat, le sentiment général, les relevés des diverses associations de consommateurs et les observations individuelles semblent mettre en évidence des conclusions parfaitement antinomiques. Les relevés de l’INSEE sont probablement exacts mais le prix du baril de pétrole augmente tous les jours et un grand nombre de citoyens en sont chaque jour les victimes. Peut-être bien aussi que le panier de la ménagère mélange pêle-mêle des fournitures qui ne correspondent pas aux mêmes niveaux d’investissements ?

Quoi qu’il en soit, la réalité observée du pas de notre porte apparaît sans rapports avec ce que les observateurs officiels nous présentent. Toutes ces observations finissent par créer un sentiment général d’insatisfaction qui détache l’opinion publique de l’action gouvernementale. Dans la mesure où la politique engagée, quelles que soient les perspectives qu’elle nous offre, exige de la patience et la participation des citoyens, ce désenchantement met en péril sa poursuite.

Quelles pourraient donc être ces mesures élémentaires, triviales même, qui pourraient redonner à chacun le sentiment que "les choses bougent" dans le sens d’une amélioration de la vie quotidienne ?

POURQUOI FAIRE ?

Dès que se pose la question de cet inventaire de nos frustrations, les éléments qui nous viennent à l’esprit sont tellement nombreux que c’est un casse-tête permanent que de les traiter. Il en est qui touchent à la fois Pierre, Paul, Jacque-line et Françoise, d’autres qui agacent les garçons, d’autres qui ne perturbent que les filles, qui ne gênent que les couples et ne frappent que les célibataires… Bref autant d’individus que de groupes où les âges, les sexes, voire les habitudes, se mélangent ou s’entrechoquent.

Si certains caractères appartiennent à l’univers social, tout ce qui relève de l’administration de la Cité dans ses relations avec l’individu par exemple, d’autres relèvent du secteur privé. Les uns et les autres constituent notre environnement quotidien. Leur gestion dans un sens qui nous soit favorable ne relève pas des mêmes autorités et n’appelle pas les mêmes traitements.

Selon les quelques remarques que nous avons faites, il s’agit d’introduire un regard nouveau. Celui-ci doit prendre en compte que nous sommes entrés dans l’ère du mouvement qui permettra d’adapter le fonctionnement socio-sociétal aux nécessités de l’heure d’une manière permanente. Plus le temps passe, plus les techniques et les technologies évoluent et transforment nos conditions d’existence. Des décisions sont prises, des rationalisations, des modifications apparemment logiques sont introduites. Leurs auteurs, cependant, ne semblent pas s’être posés quelque question que ce soit sur l’influence de ces mesures sur la facilité de la vie de ceux et celles qui les subissent.

[Un exemple récent : les compagnies de transport aérien viennent de supprimer le billet papier et sa distribution traditionnelle. Un progrès, paraît-il qui se traduit par des économies importantes de frais d’exploitation. Soit !
Quelques remarques, cependant :

• une démarche de ce type ne semble avoir pour le moment que d’améliorer les marges des compagnies sans incidence sur les prix payés par les voyageurs ;

• en outre, les billets seront dorénavant émis en passant par Internet accessibles au moyen de postes téléphoniques portables ; il faudra donc que tout voyageur éventuel soit muni de ce type d’appareil et de l’abonnement correspondant. En fait, il s’agit moins d’une économie que d’un transfert de charges.

Voilà donc une amélioration, simplificatrice en apparence, qui complique la vie des voyageurs et rend plus cher les frais de déplacement.]

Mais l’important est moins le contenu de la démarche que la manière dont elle est mise en œuvre en dehors de toute étude sérieuse des avantages et des inconvénients qu’en retirent les consommateurs, les citoyens, les contribuables, les "clients" des services publics. Depuis trop longtemps, les professionnels se sont emparés de la propriété des organismes dont ils sont les salariés. Ainsi, par exemple, les juges, qui devraient se contenter d’appliquer la Loi, se sont emparés du droit de la dire, voire de la créer ; les enseignants se sont autoproclamés experts en programmes, voire en méthodes, interdisant la moindre suggestion externe aussitôt présentée comme une attaque contre le service public ; une réaction identique des dockers et autres fossoyeurs de l’activité portuaire de la plupart des ports français. Vrai aussi du comportement d’un grand nombre de fournisseurs qui, au nom du progrès, proposent modèles sur modèles prétendument nouveaux. Un examen attentif révèle aussitôt l’inconséquence et l’inutilité de ces propositions. Ces machines à laver le linge, par exemple, qui offrent des dizaines de programmes de lavage alors que toute mère de famille prise au hasard indique qu’elle en utilise trois au maximum.

Derrière cette "réforme" du comportement des institutions (terme volontairement vague qui recouvre aussi bien le guichet de la Poste, celui de la SNCF et de la RATP, l’accueil du grand magasin et/ou de l’Ecole…, etc…, la liste est inépuisable !), apparaît l’urgence d’une autre réforme. La réappropriation du service par le citoyen, le contribuable, le consommateur. Nous touchons là, un des points essentiels de toute réforme qui met en jeu, justement, cette perception que nous avons citée au début. Nous admettrons d’autant mieux la nécessité de décisions dont les résultats ne sont pas immédiats que nous aurons été consultés sur les multiples aléas de la vie quotidienne et les mille et une manières que nous pourrions proposer de les rendre supportables.

Or, la plupart de ces décisions là qui ne mettent pas en jeu des dysfonctionnements aussi généralement structurels que la politique de la santé, l’organisation du travail, la machinerie des retraites, les rapports entre la fiscalité et l’investissement, ont une influence importante sur la qualité de nos vies. Leur proximité de nos vies pourrait nous permettre de participer à leur conception, à leur simplification, voire à leur suppression et à leur mise en œuvre quasiment immédiates.

Cette autre manière d’aborder le quotidien rendrait peu à peu aux membres du groupe un pouvoir que leur ont confisqué tout un peuple d’intermédiaires dont les situations s’appuient sur un immobilisme qui conduit le groupe à la sclérose, c’est-à-dire à la dissolution.

C’est en accédant à des démarches de ce type que, peu à peu, nous prendrons conscience des capacités d’amélioration des rapports socio-sociétaux, du temps nécessaire à les mettre en œuvre. Une fois acquise la nécessité du mouvement, la nécessité de sa permanence ira de soi. La nécessité d’évoluer et de faire évoluer notre environnement, devenues la respiration de notre univers.

NOTRE PANIER DE MÉNAGÈRE OU "PRÉVERT AU MARCHÉ"

Ne perdons jamais de vue que l’objectif attribué à toute réforme est l’amélioration du fonctionnement du sujet, voire de l’objet, concernés en vue d’améliorer l’existence de celles et ceux qui y ont recours. Cela rappelé, le champ des possibles devient infini et, si la "réforme", parfois "refondation", des institutions demande du temps avant que nous puissions jouir de leurs effets, les mesures d’effet immédiat ne manquent pas.

Pêle-mêle, citons-en quelques unes… une fois le pli pris et le mouvement lancé, la matière sera inépuisable.

Un premier exemple : le Garde des Sceaux vient de proposer une réforme de la carte judiciaire qui semble insatisfaisante au regard des professionnels (sans distinction d’âge et de sexe). Peu importe le détail de son contenu. Pourquoi ? Parce qu’il ne met pas en cause un aspect fondamental du fonctionnement de l’appareil : aujourd’hui encore, malgré tous les progrès techniques, tout se passe comme si tous les individus recourant aux services de la justice sont à ses ordres contrairement à l’intelligence la plus immédiate de son rôle qui devrait la mettre aux ordres des plaignants. Supprimer des tribunaux ? Mais dès lors que la technologie peut rendre le juge "mobile", comment imaginer de déplacer des centaines de justiciables, leurs avocats et les auxiliaires ? Ne serait-il pas plus simple d’affecter un véhicule au juge, voire un chauffeur, et le munir d’un ordinateur portable, d’une liaison à une banque de données spécialisées, de lui définir un circuit et de l’envoyer sur les routes à la rencontre des problèmes qui méritent le recours à la justice ? Les tribunaux matériellement constitués (édifices, secrétariats, services sédentaires, personnels spécialement affectés) étant réservés à des opérations particulières, les sessions d’Assises, par exemple. La chose serait-elle si farfelue qu’elle ne puisse être envisagée et représenter une amélioration sensible immédiatement perçue par les uns et les autres ?

Un autre exemple : depuis des années, tous les écoliers s’effondrent sous le poids de leur cartable. Depuis des années, parents d’élèves, associations, médecins scolaires protestent : rien n’y fait. Mais qu’y a-t-il dans ces cartables ? Des collections de la manifestation des idiosyncrasies enseignantes ; l’un, l’une sont fanatiques des classeurs de tailles, de formes et de couleurs particulières, exigeant la satisfaction d’exigences souvent injustifiables et toujours coûteuses. Des piles de bouquins dont on peut se demander avec raison(s) s’ils sont indispensables à la qualité de l’enseignement. Et combien d’autres considérations dont le seul énoncé est une condamnation. Relevons au passage que depuis la disparition des écoles normales d’institutrices et d’instituteurs, le recrutement des maîtres d’abord, leur formation ensuite sont au-delà de toute critique… les résultats suffisent. La suite n’est pas plus reluisante : les maîtres sont supposés maîtres de leur savoir (cela arrive, en effet) mais aucun n’est formé à un véritable savoir-faire. La première des améliorations serait de rendre aux citoyens et à leur représentants, la maîtrise du choix et de la définition des programmes. Comme les juges, les enseignants sont là pour enseigner ce qui leur est indiqué, pas pour en décider. Comme les juges, les enseignants croulent sous le poids des savoirs et manquent cruellement des savoirs-faires. N’y a-t-il pas d’autres méthodologies conquérantes que la taille des lignes, le format des classeurs et la multiplication des couleurs de feuilles ? La présence du livre en cours relève-t-elle d’une pédagogie active, dynamique et moderne ? La liste est longue des remarques relevées par des parents réduits au silence sous prétexte d’incompétence. N’y a t-il pas là une mine d’améliorations dont l’accessibilité ne dépend que de choix immédiats et locaux ?

Un exemple encore : la Poste s’est lancée dans l’activité bancaire, pourquoi pas ? Mais qui s’intéresse à l’accueil de la "clientèle" dans les bureaux, à l’organisation dont l’amélioration n’a probablement que peu de choses à voir avec le nombre de personnes mais avec leur disponibilité. Là aussi, la technologie ne semble être utilisée que pour rendre les opérations plus compliquées encore.

Et les grandes surfaces ? Les queues aux caisses au moment justement où celles-ci sont le plus nécessaires. Les heures d’affluence, les grandes manœuvres des ouiquendes,

Et les transports en commun, tous les transports en commun ? Ces lignes de bus où circulent des machines inadaptées à la fréquentation, inadaptées aux itinéraires ! Ces lignes de métro ou de RER où les incidents se multiplient ! Cette ignorance des responsables qui semblent n’avoir pas jugé sur le terrain des conséquences d’une décision marquée au coin de l’idéologie plutôt qu’à celui du service. Ces tarifs de la SNCF qui rendent l’avion compétitif. A ce propos, jamais une organisation syndicale ne semble avoir protesté contre ces tarifs qui interdisent le voyage à des impétrants de plus en plus nombreux. La défense du service public serait-elle limitée à la recherche d’amélioration de la situation des agents ? Mais, il est inutile d’insister. Le jeu pourrait être ouvert à l’imagination individuelle, à l’expression collective de nos insatisfactions comme à la satisfaction de nos agacements. La plupart des réponses ne nécessitent aucun crédit nouveau… la simple reconnaissance qu’un service public ou commercial est là pour satisfaire des administrés, des clients, pas pour le plus grand bien de ceux qui sont chargés de gérer les mécaniques.

En somme, toute réforme pour être mise en œuvre appelle sa nuit du 4 août !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 4 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : juin 2008).