La Grèce ?

La Grèce ? Un pays, une Nation, une illusion ? Des "gens", sans doute, mais avec un passé qui renvoie à une réputation sulfureuse : qui d’entre nous n’a pas appris dès son plus jeune âge "qu’il fallait se méfier des Grecs, surtout quand ils vous offraient des cadeaux" !


N’empêche, apparemment cigales, les Grecs, aujourd’hui, nous ont embarqués dans une curieuse aventure où l’unité de compte semble être la centaine de milliards. En fait, les traitements proposés, pardon, imposés à la Grèce paraissent s’exercer dans un monde mythique. Le pékin vulgaire -vous, moi, nous- l’Union européenne, accordent à la Grèce des fonds dont la destination immédiate est de lui permettre de payer des intérêts dus sur les prêts antérieurs à moins que ce ne soit de verser les salaires des fonctionnaires. En échange, les autorités autochtones serrent d’un cran supplémentaire une ceinture déjà largement étouffante.

Sur quoi, le pékin, toujours aussi vulgaire, est interdit et se demande comment un pays qui déjà produit nettement moins qu’il ne consomme, en récession accélérée par les dites mesures, va dégager les fonds nécessaires à tendre vers son équilibre budgétaire ? Soit dit en passant, en supposant même que la totalité de la dette souveraine ait été effacée, il est légitime de se demander (comme de demander à l’Union européenne et aux Grecs eux-mêmes) par quel miracle le déficit aura également disparu ?

Bref, un pays peut-il mourir guéri ?

DRÔLE DE PAYS

Qui n’a pas dans son entourage, un, une ami(e) grec(que) ? Et si nous n’avons pas cet avantage, le "bouche à oreille(s)" est délicatement révélateur. Ce qui nous est universellement murmuré est que :

1 • il n’existe aucune administration fiscale digne de ce nom en Grèce et l’impôt dû, voire l’impôt payé, n’ont qu’un rapport lointain, voire pas de rapport du tout, avec les sommes encaissées ;

2 • l’essentiel des échanges se fait soit au "noir", soit par "troc" et de manière quasi générale ;

3 • le moindre possesseur de fonds a déjà (et depuis longtemps) exporté ses avoirs…, quand il ne s’est pas exporté lui-même (avec sa famille d’ailleurs). Et il n’est pas nécessaire d’être armateur ou banquier, la cohorte comprend aussi bien des médecins, des avocats, des ingénieurs…, voire de hauts fonctionnaires.

Et la sécheresse de ces observations ne permet pas d’imaginer la réalité de la situation. En outre, un récent reportage, entrevu sur une chaîne de télévision, indique une très grande différence entre les situations rurales et urbaines. Ainsi, une Grecque, vivant dans un petit bourg, indiquait, avec calme et détachement que la crise ne la touchait guère. Ses quelques arpents de jardin lui fournissaient les légumes et les fruits nécessaires et quant au reste…, elle se "débrouillait" !

L’impression générale que le spectateur pouvait tirer de ce passage, c’est que la Grèce paraissait être un lieu, certainement pas un pays et encore moins une Nation. Et cette impression fugitive se confirme dès lors qu’on écoute ce qu’en disent les expatriés, pardon les "voyageurs", rencontrés. Une enquête à peine plus fouillée permet d’apprendre que cette situation est la norme depuis des années et que tous y participent depuis toujours. Au point d’ailleurs que l’économie visible n’est qu’un pâle reflet de la réalité.

Bref, depuis des années, avant même que la Grèce ne soit entrée dans la Communauté, le budget de l’Etat (si l’on peut dire) a été alimenté presque exclusivement par l’emprunt. Aussi, n’est-il pas étonnant que la vox populi grecque tienne à son maintien dans l’Union européenne : cette adhésion représente la garantie ultime de l’existence d’un Etat, serait-il mythique, aux yeux de la communauté internationale. Il est toujours "juteux" de prêter à un Etat : ceux qui le considèrent comme tel sont prisonniers d’une réification imaginaire dont ils sont eux-mêmes les créateurs. Ils sont amenés volens nolens à courir au secours des naufragés…. Même s’ils sont persuadés qu’ils opèrent à fonds perdus. Peu importent les raisons "raisonnables" qu’ils affichent (menaces de contagion sur l’Espagne, le Portugal, l’Italie, voire la France) le problème réel est celui de la légitimité internationale d’un Etat.

Oui, qu’est-ce qui fait un Etat aujourd’hui ? La question mérite d’être posée et un large débat devrait s’ensuivre. Pourtant, chaque fois, ici comme ailleurs, les passions que sa simple mention soulève sont telles qu’aucun examen rationnel ne semble possible. Mais il n’en demeure pas moins qu’ un ensemble de conditions matérielles doit être satisfait en dehors de tout l’aspect affectif et des besoins d’appartenance, de l’héritage culturel au sens le plus large. Entre autres, l’existence d’un appareil gestionnaire crédible paraît indispensable. Que se passe-t-il ou, plutôt, que devrait-il se passer, lorsque cette crédibilité est assurément discutable ? Une disparition de l’Etat considéré par suite de l’impossibilité d’existence d’interlocuteurs. Qui pourrait, en effet, prétendre parler au nom d’une fiction ? Intéressant, non ?

Soit dit en passant, l’exemple récemment donné par la Belgique est tout à fait révélateur. Bien que, pendant plus d’un an, il ait été impossible au système belge de générer un gouvernement, la Belgique n’a pas manqué de continuer à exister grâce à la permanence de son appareil administratif ! Cette remarque montre également à quel point les cas des autres puissances citées sont d’une autre nature. Quel que soit le montant de leur endettement, leur qualité de Nation ne fait aucun doute car l’appareil qui les organise, quelle que soit par ailleurs la vision du monde qui devrait lui indiquer le "pourquoi" de son action, est matériellement indiscutable.

Alors, la Grèce ?

BEAUCOUP DE BRUIT(S), BEAUCOUP DE VENT…

Tout a été dit sur l’état actuel de ce pays et la Communauté européenne n’arrête pas de discuter, d’en discuter sans trouver de solution. Certes, à chaque échéance, un accord de compromis est enfin trouvé… et la discussion repoussée jusqu’à la prochaine. En fait, il semble que nous allions d’expédient en expédient, chaque fois avec moins d’entrain pour ne pas dire avec de plus en plus de réticences.

Il existe, dit-on, un gouvernement grec, il existe, dit-on, une pression internationale (enfin, soyons modeste, une pression européenne, et encore…) qui tente d’obliger les autorités locales à prendre des mesures dites d’austérité, à chaque instant plus drastiques. La seule chose qui semble dramatiquement manquer, c’est une vision de l’avenir ou, plus crûment, l’expression des objectifs que ce remue-ménage se propose (propose aux Grecs eux-mêmes et aux partenaires européens) d’atteindre.

"Quand ma bouche et mon bras…" dit ce dicton chinois dont nous faisons un large usage. Un air connu dont nous ferions bien constamment d’envisager les enseignements, particulièrement en l’occurrence.

A quoi servent effectivement les crédits et les remises de débet qui sont actuellement accordés à la Grèce ? En fin de compte :

• d’une part, à assurer les débours quotidiens nécessaires à un fonctionnement minimum de l’Etat (avec toutes les restrictions qu’il y aurait lieu de formuler quant à sa réalité) Grec ;

• d’autre part de permettre à la Grèce d’honorer le paiement de ces obligations, en particulier de payer les intérêts des sommes prêtées.

Envisagée sous cet angle, rien ne semble indiquer que la destination de ces interventions puisse évoluer dans un avenir proche ou lointain. En effet, à part le vote de plans d’austérité successifs dont l’application apparaît comme de moins en moins possible, toutes choses demeurant égales par ailleurs, l’observateur le plus optimiste ne peut imaginer une issue quelle qu’elle puisse être. Ou, les partenaires de l’Union Européenne continuent à "cracher au bassinet"… à fonds perdus… ou c’est.. C’est quoi ? Eh bien, en fait personne ne le sait !

Bref, c’est l’inconnu et comme rien n’est plus terrorisant que l’inconnu, il ne nous reste plus que de continuer à pensionner les Grecs selon des rythmes que nous dictent les événements, l’expression de nos craintes et notre propre solvabilité.

Effrayant, non ?

L’application du principe de Queuille (cet homme politique (?) français dont le rayonnement réel n’a jamais dépassé sa Corrèze natale), selon lequel la seule solution d’un problème est d’attendre suffisamment longtemps pour qu’il disparaisse, conduirait, en l’occurrence, à la disparition de la Grèce rendue effective par la disparition du peuple Grec . Extinction matérielle, disparition par "mise au placard", à la limite peu importe du moment que plus personne n’en parle. La Grèce ? Vous avez dit la grèce (pas de majuscule pour le mythe…) mais la grèce, c’est quoi ? C’est où ? A quoi "ça" sert ? La grèce, les grecs ? Transparents vous dis-je ! Comment ? Mais si, je vous assure. Comme le dit si bien une publicité d’opticien : "avant la Grèce existait puisque nous payions pour… mais c’était avant !"

Bref, des considérations visiblement aussi farfelues que les considérations actuelles sur la justification du comportement de l’Union européenne. Finalement de quoi s’agit-il aujourd’hui ?

Depuis plusieurs décennies, l’Europe comporte un membre, la Grèce constitué d’êtres, les Grecs. Collectivement, le pays, individuellement, quasiment chaque Grec, se sont escroqués et nous ont escroqués. Avec, bien entendu, un certain nombre de complicités extérieures.

[Le processus rappelle d’ailleurs ce que Bertold Brecht avait décrit dans un admirable petit ouvrage intitulé "Les affaires de monsieur Jules César" où il décrivait comment Jules César avait fini par associer à sa cause des puissances financières et politiques en les "mouillant" au point qu’elles n’avaient plus, pour tenter de récupérer une partie des fonds engagés, qu’à soutenir, voire à accompagner, ses visées politiques. Exactement comme nous sommes forcés aujourd’hui, quelles que soient nos réticences, nos oppositions mêmes, à continuer à financer la Grèce, à moins d’accepter une situation que nous paraissons incapables d’imaginer.]

La faillite de la Grèce, les pertes publiques et privées, l’effondrement éventuel du système bancaire, la disparition de l’Euro ; l’éclatement de l’Europe, les faillites subséquentes de l’Irlande, de l"Espagne, de l’Italie, de la France, voire des Pays-Bas et, pourquoi pas, demain, de l’Allemagne ? Un chaos, le chaos même ! Imagine-t-on que les Etats-Unis, la Chine, l’Amérique du Sud pourraient n’en pas sentir les effets ?

Wouah ! L’apocalypse et vive Nostradamus !

Un roman ! Un roman, parce que jusqu’ici, personne semble-t-il dans cette désorganisation que nous nous plaisons à réifier comme une entité, l’Europe, ne semble être suffisamment courageux, sinon lucide, pour dire ce que les choses sont.

SURVIVRE OU DISPARAÎTRE ? POUR VIVRE, NOUS VERRONS APRÈS, S’IL Y A MATIÈRE À…

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, décrire une situation sans se bercer d’illusions n’est pas faire preuve de pessimisme. Bien au contraire… Certes , si jusqu’ici l’espèce humaine ne semble pas avoir vécu des bouleversements aussi profonds et radicaux que ceux auxquels nous allons probablement avoir à faire face, l’évolution dont nous sommes aujourd’hui un maillon passager, est une manifestation éclatante de sa puissance créatrice.

L’essence de ce bouleversement ? Le modèle de développement et, par conséquent, les types de gouvernances et d’organisations socio-sociétales qui en découlent ne sont plus adaptés à l’état actuel des choses. Une affirmation corroborée par l’accumulation des dysfonctionnements auxquels nous som-mes tous soumis, ici, là, ailleurs, partout. (Soit dit en passant, ne fermons pas les yeux sur ce que les apparentes santés de l’Asie et de l’Amérique du Sud ont de fragile qui reposent dans chaque cas sur l’existence passive de 30 à 40% de pauvres, d’exclus voire d’esclaves. Aujourd’hui mais demain ?).

La Grèce est un cas d’école. Si collectivement, nous parvenons à accompagner les Grecs dans leur opération de survie, nous pourrons, peut-être, songer à nous appliquer le même inventaire et inventer alors les conditions nouvelles de notre propre survie.

D’abord, il faut accepter que le temps n’est plus des organisations booléennes et des chefs charismatiques qui mèneront des foules extatiques vers des lendemains qui chantent. L’Etat, les Etats ne seront que ce que chacun de nous le souhaitera dans chacun de ses gestes.

La Grèce donc ! La première question est à poser aux Grecs eux-mêmes : souhaitez-vous constituer un pays, c’est-à-dire vous réunir sur la base d’un certain nombre d’engagement pris collectivement en vue de la poursuite de certains objectifs que vous aurez au préalable explicitement énoncés ? Cette poursuite exige l’acceptation d’un certain nombre de devoirs dont la mise en œuvre ouvrira l’accès à un certain nombre de droits dont la jouissance permettra une facilitation de la vie quotidienne de chacun dans le groupe. Quels droits, quels devoirs ? Ceux et celles qui se lieront pas ce contrat seront responsables de les définir et de les mettre en œuvre.

Des élections, un referendum peut-être devraient être organisés de manière à ce que le peuple grec passe un contrat avec soi-même de construction d’un Etat avec toutes les contraintes économiques et financières que cela implique. Savoir qui possède quoi et où, qui emploie qui et où, qui gagne quoi et comment ? Soit l’établissement d’un inventaire, véritable, sincère et honnête de la société grecque dans son ensemble, sur la base duquel pourraient être envisagées toutes les mesures pour conduire au redémarrage d’une économie où la fraude deviendrait, enfin, l’exception.

Parallèlement, l’Union européenne devra prendre un certain nombre de décisions et les mettre en œuvre. Ces choix pourraient être de

1. déclarer l’Etat Grec en faillite et lui accorder sa "protection", c’est-à-dire suspendre toutes les opérations de remboursement et de paiement d’intérêts et garantir les importations vitales ;

2. faire l’inventaire de tous les biens détenus par des ressortissants grecs dans les pays de l’Union qui relèveraient de démarches d’évasion patrimoniale ;

3. relocaliser sur le territoire national toutes les entreprises délocalisées dans un but fiscal ou, à tout le moins les rendre fiscalement redevables en Grèce, en n’hésitant pas à faire pression sur les individus et les groupes s’il y a lieu .

En outre, créer une commission européenne de la dette grecque qui collationnerait l’ensemble des débits, le montant des intérêts déjà honorés pour qu’un bilan sincère et exhaustif soit établi. Quels sont les prêteurs et de quels montants, quels remboursements ont été effectués et à qui, quels sont les montants d’intérêts effectivement servis et à qui ? Sans doute, les commissaires y trouveront-ils matière à moraliser les montants à verser dans l’avenir. Ainsi les sommes que l’autorité européenne se prépare à déduire de la dette seront-elles replacées dans un contexte de transparence générale et l’on saura, enfin, qui a perdu, qui a gagné et combien.

Il est bon d’ajouter que cet assainissement s’accompagnera d’un inventaire des responsabilités car en ces matières comme ailleurs si l’erreur est humaine, sa perpétuation est diabolique. Une mauvaise affaire peut se pardonner quand elle est interrompue dès qu’elle se révèle telle mais poursuivie au-delà, elle prend vite le caractère d’une affaire véreuse et, par conséquent, objet de sanctions. Mieux encore, le marché planétaire des investissements y gagnera certainement en clarté et les opérations douteuses, entendez celles dont la caractère productif laisse à désirer, seront clairement désignées, leur caractère spéculatif mis en évidence et les risques entraînés parfaitement chiffrés.

Il ne fait pas de doute qu’un groupe de pays décidés et influents ne manquera pas d’arguments de poids à présenter à des groupes nationaux et/ou privés, peu ou prou concernés, pour les engager, en toute amitié bien sûr, à appuyer là où il faudra et quand il faudra, toutes les démarches nécessaires. Qui pourrait négliger une mauvaise humeur européenne sur le plan des échanges internationaux ?

Les mesures actuellement envisagées semblent l’être sans que puisse être envisagée une quelconque évolution à venir, autre qu’un appauvrissement durable de la plupart des Grecs. Mais la véritable solidarité ne serait-elle pas d’établir à cette occasion une véritable charte des transferts financiers, de la gestion des affaires et de la gouvernance des investissements ? Inventer la Bourse ?

Cela fait, un autre climat s’établira en Europe, en général, et en Grèce, en particulier. L’économie grecque sera refondée et son PIB deviendra réel. Un véritable programme de sortie de la dette pourra être établie qui n’entraînera pas l’appauvrissement de toute une population sur des durées inadmissibles.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 13 mars 2012 (Date de rédaction antérieure : mars 2012).