De la coupe aux lèvres (1)...

Des crédits, des locaux, des maîtres ! Un slogan qui a animé plus d’un demi-siècle de rentrées scolaires. Un slogan qui, en fait, a servi de credo à des générations de ministres de l’Education nationale, à des cohortes d’enseignant(e)s sans vision d’avenir, à des populations de parents d’élèves mécontents et, bien sûr, de cri de ralliement à des organisations syndicales autrement incapables de faire face à l’évolution d’un monde, sinon à son bouleversement.


Des crédits, des locaux, des maîtres ! La quatrième, la cinquième républiques n’ont pas failli : pendant des décennies, l’une comme l’autre n’ont pas manqué de l’entendre. Les effectifs d’élèves pouvaient baisser, ont baissé, le "cheptel" professoral s’est renforcé de manière permanente. Le dernier quinquennat apparaît déjà comme une parenthèse qui se referme déjà quelques jours après le début du quinquennat nouveau. Pourtant, les critiques, aujourd’hui comme hier, n’ont pas manqué. Pire, malgré tous ces efforts, tous ces dévouements, toute cette peine, l’institution semble se porter chaque jour plus mal.

Des crédits, des locaux, des maîtres ! Mais pour faire quoi ?

Une question qui ne paraît pas se poser, tout au moins jamais aussi crûment. Pour tenter d’y répondre, il faut tenter déjà de baliser le terrain. Chiche ? Chiche mais commençons par le commencement. Mais, attention, "commencer" cela signifie remonter aux origines et rappeler quelques vérités élémentaires au risque de paraître "enfoncer des portes ouvertes". Tant pis, même s’il faudra plusieurs numéros des "Humeurs" : rien ne s’oublie mieux que de prétendues évidences !

RETOUR SUR UN PASSÉ RÉCENT

Dans les débuts de la Troisième république, au moment où se forgeait le système scolaire, et aujourd’hui encore implicitement, les missions assignées aux différents niveaux d’enseignement étaient, en gros, les suivantes :

• Enseignement élémentaire : apprentissage des outils.

Ces outils étaient la lecture, l’écriture, le calcul, la leçon de choses (observation et exposition), ainsi que les éléments de morale civique et personnelle nécessaires à la vie en société. L’acquisition de cet ensemble était sanctionnée par l’obtention du Certificat d’études primaires (C.E.P.) dont le contenu constituait le viatique de savoir qui devait permettre à tout citoyen de traverser son existence en appartenant à son temps.

Il faut noter qu’avec l’évolution des savoirs, il était devenu de plus en plus difficile d’en définir une quantité minimum justiciable d’un C.E.P. nouveau. Aussi, avons-nous assisté à sa suppression, il y a quelques années. Mesure de facilité qui contribue au désarroi des maîtres de l’enseignement élémentaire.

• Enseignement secondaire : acquisition des informations fondamentales.

Pendant toute la durée du premier cycle (de la 6ème à la fin de la 3ème), les outils acquis à l’école élémentaire étaient utilisés à la manipulation d’informations nouvelles présentées dans un but opérationnel. (Il suffit de reprendre les instructions officielles qui avaient cours dans les années soixante pour s’en persuader.) Cet ensemble était à son tour sanctionné par un diplôme : le Brevet d’enseignement du premier degré (nous passons ici, toute la période où cohabitaient, C.E.P., B.E.P., B.E.S. et baccalauréat, écoles primaires, primaires supérieures et lycées). Ce Brevet était pour beaucoup le diplôme d’entrée dans la vie active, le viatique de l’employé(e) de bureau au sens le plus large du terme, qu’il ou elle appartiennent à la fonction publique ou privée.

Au second cycle de cet enseignement secondaire, certes l’acquisition des informations et leur manipulation se poursuivaient mais s’y ajoutait la présentation de l’organisation de ces savoirs (c’est-à-dire l’explicitation des modèles qui formalisent le passage de l’information à la "science"). Les élèves glissaient ainsi du simple exposé des faits à l’intelligence de leur formalisation. Du savoir et de son application purement opérationnelle à la connaissance et à sa compréhension.

Le Baccalauréat sanctionnait ce cycle considéré d’ailleurs comme préparatoire à l’enseignement supérieur dont il était le premier grade et dont la responsabilité incombait à ses membres. Disons que l’enseignement secondaire avait pour objectif d’apporter à ses élèves les fondements des savoirs constitués.

• Enseignement supérieur : la critique des savoirs constitués et la fabrication des savoirs nouveaux.

En fait, par suite de l’accumulation des savoirs nouveaux, l’enseignement supérieur est celui qui a le plus souffert de l’évolution. D’une part, son premier, puis son deuxième cycle, sont devenus autant de compléments à l’enseignement secondaire incapable d’assumer sa mission originelle. D’autre part, sa "culture de milieu" l’a empêché de donner à la plus grande majorité de ses étudiants la formation opérationnelle de haut niveau qu’ils en attendaient. D’où la nécessité des Grandes écoles… et leur succès.

QUELQUES REMARQUES

• Si nous observons attentivement la structure de l’institution française de formation, nous remarquons que son objectif n’est pas la sélection mais l’élimination. C’est, en effet, par des pourcentages de population que s’expriment les différents plans d’organisation ou de réorganisation que tout ministre se croit obligé de lancer.

• Créée dans le but de répondre à la fois à une situation économique et sociétale donnée, cette institution a parfaitement rempli les objectifs qui lui étaient assignés jusqu’à la fin des années cinquante. La démographie d’abord, l’évolution du monde ensuite, ont depuis conduit à sa faillite. Le problème n’est plus celui d’une réforme, c’est celui de l’invention d’un système complètement nouveau destiné à répondre à une situation nouvelle.

Notre institution est de nature taylorienne. Son fondement est la démarche analytique. Sa structure répond parfaitement au monde du vecteur de progrès acier et de l’approche-produit, où la création repose sur quelques "maîtres-jacques" et où la fonction de la quasi-totalité des agents économiques se borne à des tâches d’exécution élémentaires. Dans ces conditions, l’enseignement se présente comme l’offre de divers produits sans aucun rapport entre eux (inutile d’insister, tout le monde connaît) ce qui correspond à la division du travail caractéristique du monde taylorien.

Le problème qui se pose aujourd’hui est que nous passons du monde taylorien du vecteur de progrès acier à l’univers systémique du vecteur de progrès électronique. Ce monde nouveau repose sur une démarche synthétique. Les uns et les autres, nous ressentons l’inadaptation de l’institution. Malheureusement, nous approchons sa critique, et par conséquent toutes nos tentatives de réforme, dans un esprit qui est celui de nos formations et des environnements dont nous avons l’habitude, c’est-à-dire avec un regard et des méthodes tayloriennes. Pierre le Grand, Tsar et autocrate de toutes les Russies, avait déjà vécu une triste situation de cet ordre : il est impossible de réformer une institution en utilisant justement les méthodes qui la caractérisent.

Par ailleurs, l’univers du vecteur de progrès électronique repose sur l’état de l’environnement (le terme étant pris dans un sens général, pas dans celui de l’écologie). En matière de conception, de production et de commerce, il est indispensable de commencer toute analyse par l’étude du consommateur. Mais l’étude des besoins et des désirs du consommateur doit être menée selon des méthodes différentes de celles que nous utilisons généralement. Il ne s’agit pas de poser au consommateur actuel ou futur des questions imaginées par des "sages" (aussi sages fussent-ils). En effet, consciemment ou inconsciemment, ceux-ci les organisent dans un modèle explicite ou implicite que les réponses obtenues formaliseront. L’objet est de mettre en évidence tous les inconvénients, graves ou mineurs, rencontrés et subis de manière à envisager des formes et des fonctionnements nouveaux.

Pour ce faire, il n’existe qu’une seule méthode : celle utilisée, par exemple, par Apple et qui a conduit au lancement (et au succès) de la série des Macintosh. Apple a envoyé sur le terrain une équipe de cinq cents personnes qui ont demandé à l’ensemble des personnes visitées non pas ce qu’elles désiraient mais comment elles opéraient au cours de l’accomplissement de leur tâche quotidienne. L’enquête a duré un an. Son exploitation a permis de dessiner, puis de réaliser un système informatique qui répondait matériellement aux besoins et aux désirs des consommateurs.

Ces problèmes que ces futurs utilisateurs auraient été incapables d’identifier et de formaliser directement avaient été mis en évidence de manière opératoire dans la description de leurs activités. Vendre un message aujourd’hui, c’est commencer par acheter celui de son client.

[Notons que l’abandon passager de ces approches a conduit l’entreprise à perdre un moment tout son rayonnement. La situation n’a été rétablie que par la réappropriation par sa direction de ces méthodes conviviales.]

Parallèlement, l’apparition d’internet, son développement comme celui des instruments techniques nouveaux, les tablettes, les téléphones portables "intelligents" entre autres, ont créé un espace de communication dont le maniement a des conséquences imprévisibles dont la plupart d’ailleurs sont encore à découvrir.

UN AUTRE UNIVERS

En matière de formation comme ailleurs, partir du consommateur est la démarche qui caractérise l’univers du vecteur de progrès électronique et de l’approche-système. Personne, aujourd’hui, ne peut en faire l’économie sous peine de passer complètement à côté des besoins sociétaux actuels.

Dans ces conditions, en essayant de répondre aux questions suivantes malgré la critique fondamentale que nous portons à la méthode adoptée et la formulation qui en résulte, nous garderons constamment à l’esprit que :

• l’univers actuel est en perpétuel bouleversement ;

• les situations techniques et technologiques évoluent à des vitesses supérieures à celles que nous avons connues jusqu’ici. Il a fallu 75 ans pour que la T.S.F. deviennent le "transistor", 75 ans pour que la De Dion-Bouton devienne la "boîte-en-tôle" de monsieur Toutlemonde. Mais il a fallu moins de 10 ans pour que le microordinateur envahisse l’espace et se modifie tous les deux ans, moins de cinq pour que le portable intelligent et la tablette investissent la toile ;

• le monde n’est plus taylorien et l’univers est devenu systémique ; l’analyse s’efface aujourd’hui devant la synthèse en tant que moteur du progrès ;

• tous les agents économiques, jusqu’ici rejetés au rang de prolongements des processus mécanistes de production, exigent d’être reconnus et réintégrés dans la "communauté productive et sociétale" ;

Tout cela signifie que la distance qui sépare le savoir théorique distribué actuellement à tous les niveaux de l’institution, des nécessités opérationnelles quotidiennes, augmente tous les jours. Cela signifie également que la première démarche qu’il est indispensable d’accomplir est de réduire ce fossé.

Comment ?

En rendant opérationnel chaque module de savoir transmis, quel que soit le niveau auquel l’impétrant opère. Au lieu du triplet habituel

• Qu’est-ce que c’est ?

• Comment ça marche ?

• A quoi ça sert ?

autour duquel s’organise généralement toute opération française de transmission d’un savoir, il serait temps de substituer le triplet :

• A quoi ça sert ?

• Comment ça marche ?

• Qu’est-ce que c’est ?

Ce dernier présente au moins un avantage, celui de permettre aux enfants, aux adolescents comme aux adultes (termes génériques) d’aborder leur environnement avec des outils forgés, décrits et qu’ils auront appris à utiliser.

Une première démarche serait de faire parrainer chaque établissement d’enseignement par une ou plusieurs entreprises. Selon les cas, les niveaux considérés et les fourchettes d’âge des élèves concernés, ces entreprises seraient géographiquement voisines ou non. Le problème ainsi posé ne vise pas à des concours financiers mais a pour objectif explicite d’introduire les écoliers, lycéens ou étudiants dans le monde de l’administration, de la création, de la production et de la distribution. Cette mesure aurait également pour avantage de sortir l’institution du ghetto dans lequel elle s’est enfermée.

[A tous ceux qui dénonceront cette approche comme utilitariste, rappelons que jamais la science "pure" n’accomplit autant de progrès que lorsque la collectivité exige des professionnels des réponses à un certain nombre de questions tout à fait matérielles et qui ressortissent plus de l’application pure et simple que de l’invention d’un champ théorique nouveau. Le déroulement du projet Manhattan en est un exemple indiscutable.

Qu’ils ouvrent plutôt les yeux et les oreilles et qu’ils se posent la première question, la plus importante : enseigne-t-on pour la perpétuation de l’enseignement ou enseigne-t-on des êtres dans le but de leur permettre de posséder l’univers dans lequel les a jeté leur naissance ? Ayant répondu à cette question, ils confronteront leur réponse à la réalité qui les entoure en essayant de méditer un antique proverbe chinois : " Quand ma bouche et mon bras sont en désaccord, je crois à mon bras." ]

Une dernière remarque d’ordre général. Il en est des personnels de l’enseignement comme de ceux des divers autres services publics. Pour des raisons et selon un processus que nous ne décrirons pas ici, les uns comme les autres sont peu à peu devenus "propriétaires" du domaine dans lequel ils opèrent.. EdF-GdF "est" l’énergie, la SNCF et la RATP, le transport, les P.T.T., la transmission des informations, etc. Il a été pendant des années impossible de discuter de leurs options stratégiques, de leurs choix techniques, impossible même de savoir ce que ces entreprises projetaient. Experts indiscutables, décideurs autocratiques, il ne pouvait être question de les mettre en doute.

[Il faut avoir été membre d’un conseil d’administration d’établissement public, il faut avoir écouté l’expression des syndicats professionnels pour avoir pu constater qu’en matière d’enseignement c’est le même problème. Tous, électriciens, cheminots, conducteurs de métro, postiers ou enseignants, agitent l’existence de leurs années de formation et le poids de leur expérience pour rejeter ce qu’ils considèrent comme une intrusion inacceptable dans un domaine qui leur est réservé.]

La dernière tentative d’y voir un peu plus clair remonte à plus de vingt ans, une opération animée par Monsieur Jospin, le ministre régnant alors sur l’Education nationale. Elle avait été développée à partir d’un questionnaire proposé par un aréopage de personnalités distinguées. Son analyse fera l’objet de notre prochain numéro. Mais, il est essentiel ici, de noter le grand absent de ce questionnaire, l’élève (même si ce questionnaire a été envoyé à certains). Il s’agit des élèves mais le discours ne s’adresse pas à eux. A aucun moment, dans aucune partie, il n’est question de concertation, d’entretiens ou de débats avec les élèves. Il faut les aider, développer leurs qualités, leur apprendre..., etc. Bref, ils sont l’objet des soins de l’institution mais ils n’en sont que l’objet. Il n’est question nulle part de leur participation active aux analyses, aux critiques, aux propositions et aux réalisations à entreprendre.

Le parallèle est frappant entre la conception implicite de l’organisation de l’institution qui apparaît au travers de ce questionnaire et le monde taylorien de l’entreprise.

L’institution d’enseignement et l’entreprise sont constituées de leurs dirigeants, de leurs gestionnaires ou de leurs administrateurs ; les élèves comme les agents économiques en sont exclus. Ils n’existent qu’en tant que prolongements de l’acte productif ou enseignant. Bref, ils sont là pour subir. Avec des justifications rationnelles et diverses, l’appareil les considère incapables de raisonner leurs actes professionnels et d’intervenir sur leurs organisations possibles.

Aussi n’est-il pas étonnant de voir les uns et les autres s’écarter de la structure qui les organise (entreprise, administration ou école, lycée, etc). La communication est rompue, elle est remplacée par la révolte, la fuite ou l’indifférence. Une lecture du passé, mais il y en a d’autres.

Qu’en pensez-vous ?


jeudi 18 octobre 2012 (Date de rédaction antérieure : juillet 2012).