La crise ! Mais ça sert à quoi ?

La crise ! Ah, qu’il est commode ce terme qui permet d’accuser l’autre, celui d’avant, qui exonère de toute responsabilité éventuelle, aussi bien le présent que les victimes et les témoins. Et, surtout qui permet de convaincre chacun de son impuissance.


Au risque de nous répéter, revenons un peu sur le terme, sur son sens mais aussi sur son contenu. En effet, nous avons tendance à ne pas donner à ce dernier point l’importance qu’il mérite,. Cette vieille distinction entre les "qu’est-ce que c’est, comment ça marche et à quoi ça sert ?" , cette effroyable (parce que la confusion qu’elle entraîne est tueuse de mondes, de sociétés… et de sociétaires) perversion qui commande l’essence-même de nos formations.

Novembre : le temps des deuils. Mais de quels deuils pourrait-il être question, en dehors de nos histoires personnelles ? A écouter la parole officielle, foin du deuil, tout est à la renaissance, à la naissance même. Encore que, curieusement, cette même parole officielle ne parle de changement qu’en se référant constamment au passé : le mort serait-il encore à ce point vivant qu’il faille tous les jours se convaincre de sa disparition. Quitte d’ailleurs de s’obstiner à lire dans un marc de café quelconque et sans cesse renouvelé, la prédiction sans fondement d’un retour du fantôme.

Mais pourquoi ? Serait-ce que le suffrage universel aurait perdu de son poids, de son sens, de sa signification ? Pire encore (comme s’il pourrait y avoir pire que de constater l’effacement du socle-même de notre horizon démocratique et républicain) est-ce que la présence du cadavre était la manifestation indiscutable, matérielle-même, de la matérialité de ce changement qui nous a été promis ? A défaut d’en authentifier la réalité autrement qu’en considérant le montant des contributions financières qui nous sont exigées ?

Après tout, le gouvernement des Etats-Unis avait réduit Al Capone au silence en s’attaquant à sa cagnotte. En nous soumettant à la dîme, "on" nous rappelle que chacun de nos sous, soutiré, n’est que l’effet posthume d’un passé si pesant qu’il paralyse pour longtemps l’éclosion de ce nouveau monde que notre scrutin devait nous permettre d’atteindre.

Alors ? Alors, plutôt que de se vêtir des masques de l’autre tout en lui cédant les nôtres, il serait temps de donner un sens à ces mots qui nous hantent, la crise, le changement et plutôt que de se disputer sur leur sens éventuel, revenons aux racines, c’est-à-dire aux contenus. Enfin, essayons…

LA CRISE

Une crise ? Mais ça sert à quoi ? D’abord que cela nous convienne ou pas, que nous soyons des disciples de Descartes et dualistes ou de Spinoza et unicistes, tout est système. Ce qui nous distingue est la nature du regard que nous portons sur tout système, donc les conséquences opérationnelles que nous en tirons. Tout système évolue, consomme de l’énergie, vieillit, se heurte à l’environnement (au sens large du terme), interagit avec lui et forme des conditions nouvelles de développement ou de déclin. Mais tout système aussi, compte tenu de sa souplesse relative, n’enregistre pas ces évolutions de manière continue. Il vit, par conséquent, des ajustements de temps à autres. Ces discontinuités sont autant de crises et le mot recouvre des réalités diverses, à commencer par la magnitude des "ajustements" nécessaires.

[Une image pourrait illustrer ce propos - à cela près que le maniement des images est toujours très délicat car nous avons tendance à identifier l’image à la réalité à laquelle elle fait allusion -, les mouvements de la croûte terrestre. Dans l’ensemble le tout semble rigide mais les plaques « flottent » sur le magma et se repositionnent les unes par rapport aux autres. Ces repositionnements sont matérialisés par des tremblements de terre dont nous savons par expérience que la magnitude est très variables, de la simple secousse à la destruction définitive de tout un secteur.]

Il en est de même des crises. Certaines passent quasiment inaperçues, d’autres nous amènent à reconsidérer des aspects particuliers de nos organisations socio-sociétales. D’autres enfin, nous conduisent à un bouleversement si profond que nous n’avons pour l’imaginer qu’une tentative d’en inventer l’effet. Ainsi parmi les premières, nous pouvons nous référer au passage dans l’histoire d’événements comme le mouvement des Huns, la colonisation (au sens le plus large du terme), les révolutions, les grandes épidémies, certaines inventions, bref rien que de très courant et dont la "performance" ne modifie pas de manière drastique les conditions de nos existences. Dans ces cas, la mise en évidence de la discontinuité, puis la profondeur de l’ajustement correspondant et la durée de l’établissement d’un nouvel équilibre ne bouleversent pas le monde au point que des générations successives en soient complètement perturbées. Des ajustements du dernier ordre, nous n’en connaissons qu’un -et encore, il s’agit là d’appréciation toute personnelle- le passage de nos lointains ancêtres à la station debout.

Il n’est pas utile d’insister : notre monde est né de cet ajustement-là. Jusqu’ici, quels qu’aient été les avatars de l’espèce, la nature des bouleversements que notre monde a vécu, un regard détaché gomme les crises. L’évolution du monde, considérée du point de vue de Sirius peut apparaître comme pratiquement continue. A se pencher un peu, il devient apparent que les solutions apportées ici ou là sont du même ordre, quelles que soient les justifications conceptuelles que développent les "théoriciens ".

Dès l’origine, comme nous l’avons si souvent fait remarquer, notre "pourquoi " (renvoyé à une formulation dont le "religieux", confondu avec le "spirituel", est devenu dépositaire) est demeuré d’autant plus immuable que son "comment" a retenu toute notre attention. Ce "comment" pouvant être résumé par ces quelques mots, "à chaque instant mettre en œuvre le meilleur outil". C’est en poursuivant cette recherche permanente de l’outil le plus performant que nous avons jusqu’ici réussi à gérer toutes les crises que nous avons rencontrées. Nous avons rétabli des situations en réorganisant des ensembles, nous en avons créé d’autres et, parfois, certains ont disparu. En général, nous devons admettre que le cours général des choses et le recours aux exemples passés nous ont suggéré les démarches nécessaires.

Notons au passage que le recours au "comment" est une manifestation indiscutable de la nature de nos engagements : nous agissons en tacticiens, nous ne nous posons pas de question en amont. En fait nous ne discutons pas cette "vérité révélée" : tout se résout par l’invention d’un outil plus performant !

Mais aujourd’hui, nous sommes désemparés. Désemparés parce qu’impuissants. Aussi loin que nous allions dans le passé, parfois au-delà de toute logique, même en nous laissant aller à des assimilations hâtives et visiblement inappropriées, notre accumulation d’artefacts ne nous suggère rien qui permette une maîtrise même partielle des événements.

Que faire, alors ?

QUE FAIRE ? MAIS TENTER DE PENSER AUTREMENT !

Penser autrement ! Mais pourquoi ? Mais à quoi ?

Une fois encore, contrairement à toutes nos habitudes, au lieu de chercher dans nos mémoires la trace d’événements qui pourraient présenter une quelconque analogie, même lointaine, avec ceux que nous rencontrons, commençons par accepter ce que nos yeux voient et nos oreilles entendent :

• depuis plusieurs années, les descriptions auxquelles nous nous référons n’ont plus rien de commun avec ce que nous nous obstinons à ne pas regarder ;

• depuis plusieurs années, les mesures que nous prenons n’ont qu’une influence dérisoire ne serait-ce que dans l’instant.

Penser autrement ! Mais comment ?

Comment ? Mais en tentant de faire abstraction des "explications" que le passé semble nous suggérer.

[Un exemple. Soit donnée la suite de nombres dont voici les premiers éléments : 5, 2, 8, 9, 4, 7, 6, 3, 1. Quelle est la loi qui organise cette suite et où, par conséquent, devrait se placer le nombre 10 ? Notre premier mouvement est de chercher une loi d’expression arithmétique qui puisse nous permettre de passer d’un des éléments au suivant. Plus ou moins rapidement, nous nous heurtons à une impasse : quelle que soit la manière de manipuler ces éléments, rien ne nous suggère la forme même de cette loi. Nous sommes même dans l’impossibilité de formuler la moindre piste. Cependant quels que soient les objets qui nous sont proposés, il existe une multitude de classements possibles. L’expérience nous montre que considérés comme des objets mathématiques, il semble qu’aucune considération inhérente à ce caractère particulier ne nous offre de solution. Devant ce "mur", peut-être pourrions-nous nous poser la question de l’objet de ce classement qui nous est proposé ? Un chiffre, un nombre sont aussi des mots. Comment classe-t-on des mots ? Bien souvent par ordre alphabétique. Effectivement, c’est le cas. Ah oui, la réponse ? Mais 5, 2, 10… cinq, deux, dix…bien sûr !

Nous avons été délibérément trompés. Comment ? En nous proposant une forme d’expression qui organisait implicitement l’appel à un "dictionnaire" particulier, celui de l’univers mathématique. Plus précisément en nous référant à un modèle inapproprié. Nous avons trouvé la solution en cherchant un modèle différent que nous avons trouvé en "requalifiant" le problème posé ! ]

Notre éducation, nos habitudes, nos comportements, ce climat d’inquiétude qui entoure toute situation nouvelle, nous conduisent de manière permanente à rechercher dans le passé des événements auxquels nous pouvons nous attacher sous prétexte qu’ils présentent des caractères apparemment communs avec le présent. "On" nous présente des chiffres, la solution ne peut-être que mathématique ! Et cela est vrai en toute chose. Mais la manifestation du génie n’est-elle pas de pouvoir s’abstraire de la forme pour ne plus voir que le fond, c’est-à-dire d’examiner les objets sans chercher dès le premier instant de gommer leurs particularités pour n’en voir que les trivialités ?

Notre gestion financière, aussi bien privée que publique, repose sur un déficit ? Qu’à cela ne tienne, nos arithmétiques, personnelle et collective, nous conduisent à augmenter nos ressources d’une part et à diminuer nos dépenses d’autre part, sans même que nous portions une attention particulière à la méthodologie de nos démarches, Malheureusement, le carcan financier que nous imposent les circonstances (l’existence d’une philosophie des "acquits sociaux", par exemple) nous oblige à suivre un parcours immuable qui privilégie le statu quo aux dépens d’un bouleversement. Pour réduire nos déficits, nous n’allons donc pas tailler dans nos dépenses autrement que marginalement et nous allons augmenter nos ressources en allant chercher des fonds ailleurs, Particuliers, en empruntant, publics en augmentant la pression fiscale. Il est possible que, passagèrement au moins, nous parvenions à équilibrer nos comptes mais il est peu probable que nous puissions régler notre problème d’endettement dans un avenir proche. Par ailleurs, la diminution de notre train de vie passe par des réductions de dépenses dont il est douteux, dans l’état actuel de notre pensée politique (au sens réel du terme, celui d’une vision d’avenir au delà d’un quinquennat) que l’Etat soit capable de les proposer et que les citoyens les acceptent. Quant à la pression fiscale, outre le fait qu’elle ne puisse être maintenue à son niveau actuel pendant longtemps, ses conséquences sur son rendement sont prévisibles. Sans compter qu’elle introduit un principe nouveau et parfaitement discutable, celui d’une redéfinition de l’égalité entre citoyens qui passe par des tarifications relatives des biens élémentaires de survie, à commencer par celle de l’énergie.

Evidemment, la dégradation continue de la situation, aussi bien sur le plan international que domestique, conduit les responsables de la gestion de l’Etat à penser que la nécessité d’économies drastiques deviendra si évidente aux yeux de tous que la résignation aidant, il deviendra possible de réexaminer l’effacement de certains acquits. Une diminution des dépenses publiques et privées qui passera par un effondrement du train de vie des citoyens et des résidents de toutes natures et origines. En repoussant à plus tard la gestion des conséquences de ce délitement sur l’exercice des pouvoirs régaliens, la production, le commerce, bref sur tous les domaines d’activité qui constituent l’existence d’une nation et de sa place dans un concert collectif (ne serait-ce déjà que sur le plan européen).

Fatal ? Cela dépend de notre obstination à rechercher des solutions dans un cadre devenu largement irréel en tentant de nous référer à un modèle d’interprétation qui s’applique à un monde qui n’existe plus. Ne serait-il pas temps de revenir aux "fondamentaux" pour employer une expression si furieusement "à la mode" ?

Ah oui, les "fondamentaux"… mais quels fondamentaux ?

UN AUTRE REGARD

Les "fondamentaux" ! Revenons-y donc. Quel est le problème ? Nos dépenses sont supérieures à nos recettes et à moins de provoquer un tsunami social, il nous (nous ? Enfin à nos dirigeants) paraît impossible de les réduire. Quant à nos recettes, malgré le succès populaire du slogan actuel où il n’est question que de faire, enfin, "payer les riches" et bien que l’étiage de la richesse, réelle ou supposée, des "assujettis" soit à niveau variable, leur montant semble de plus en plus difficile à augmenter.

En supposant que toutes choses étant égales par ailleurs, il soit effectivement impossible de réduire nos dépenses dans l’état actuel des choses, est-ce que leur origine ne serait pas à réexaminer ? En outre, en ce qui concerne les recettes, n’y aurait-il que l’impôt et la taxation ?

Nous ne dirons jamais assez fort que la "patrie est en danger" et que la situation est grave, bien plus grave que nous ne le pensons collectivement. Une situation nous guette auprès de laquelle celles de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal ne sont que des prémisses. Et l’austérité, cette manière d’augmenter les taxations de toutes natures en diminuant l’accès aux bénéfices de la vie quotidienne, n’est qu’une réponse arithmétique passagère.

"Se serrer la ceinture" ? Certes, mais de manière constructive. Et surtout pour de bonnes raisons, des objectifs clairement définis, et une période limitée.

• Augmenter les impôts , c’est augmenter la participation des citoyens et résidents (enfin pas de tous, un foyer fiscal sur deux…)… mais est-ce le seul moyen ? Pourquoi ne pas demander à tous de travailler davantage… pour un même salaire. Après tout, nous sommes passés de 39 à 35 heures hebdomadaires sans diminutions de salaires… le temps sont durs, ils ont changé, est-ce impensable de repasser à 39 heures sans augmentation ?

• Augmenter les impôts… mais pourquoi ne pas repousser l’âge de la retraite . A un moment surtout où la démographie nous offre des septuagénaires disponibles et parfaitement opérationnels, est-il impossible de leur offrir de participer dans des conditions à étudier ?

• Augmenter les impôts… mais est-il impossible de réintégrer les "sans emploi" dans le circuit productif en leur demandant de participer de quelque heures à l’élan national ? Ne serait-ce pas une manière de leur rappeler que la solidarité n’est pas une démarche à sens unique : la participation de la société -notre participation- à leur situation n’est pas un dû mais une reconnaissance de leur appartenance. Est-ce trop leur demander da manifester cette appartenance matériellement ?

• Augmenter les impôts… mais en continuant à explorer ces piste s, ne voyons-nous pas qu’en dehors d’une pression fiscale qui nous laisse passifs, quasiment étrangers à la catastrophe, il peut y avoir des démarches qui contribueront à une modification des conditions extérieures ?

• Augmenter les impôts… mais cesser de remplacer les fonctionnaires qui partent à la retraite, cesser d’exonérer les états-majors des banques spéculatrices en s’acharnant sur les lampistes (qui peut encore croire qu’un trader même génial a pu opérer en dehors de l’accord, serait-il implicite, de sa direction) ?

Et au niveau de la dépense, un regard plus réaliste de chacun se chiffrerait en fin de compte par des milliards d’euros dont l’utilisation pourrait être nettement plus productive. Mais, nous n’en finirions pas d’énumérer des changements mineurs de comportements qui pourraient se traduire par des modifications majeures dans l’établissement des budgets… publics et privés. Que de sommes ne dégagerions-nous pas en manifestant autant de créativité à débusquer des dépenses inutiles qu’en manifestent les Pouvoirs publics dans la multiplication de taxes aussi folkloriques que l’imposition sur le degré alcoolique de la bière de table, sur l’eau minérale, la teneur en sucre des sodas et l’émission de gaz carbonique de chaque voiture automobile ?

Ne serait-il pas temps de reconsidérer la litanie consommation, production, chômage et de questionner les hypothèses de Keynes dont la manipulation ne résout en rien les problèmes qui se posent à nous ? Ne serait-il pas temps de repartir de zéro en formalisant ce que nous apprend la pratique quotidienne ; des idées, des preneurs de risques qui les traduisent en projets, des entrepreneurs qui s’en saisissent, des modes de production, des moyens de production, des emplois, des salaires, des consommateurs… Bref une activité économique où la consommation est une conséquence de paris raisonnés et de risques pris par des individus et des groupes dans un climat d’invention. L’industrie automobile est en crise, ne serait-ce pas le moment de se poser la question de "l’automobile pourquoi faire ?" L’école, de la maternelle à l’université, est en panne , ne serait-il pas temps de se poser la question de "l’école pourquoi faire ?"

En fait, n’est-il pas temps, n’est-il pas indispensable, nécessaire et urgent, au péril même de nos vies de se poser la question d’un système nouveau qui nous permettrait à chaque instant et sur chaque sujet d’en reconsidérer la formulation et de répondre aux problèmes qui se posent à nous ?

Qu’en pensez-vous ?


mardi 6 novembre 2012 (Date de rédaction antérieure : novembre 2012).