Choisir un chef !

"Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !" Cette lamentation poétique prend un sens quasiment dramatique en ce moment si particulier de la vie politique de notre pays. Associée au triptyque républicain "Liberté, Egalité, Fraternité", elle prendrait un caractère d’avertissement solennel adressé à celles et ceux qui prétendraient faire des rois.


La constitution de la cinquième République avait été rédigée pour permettre au général de Gaule de matérialiser sa vision de l’avenir et de réifier sa conception de l’exercice du pouvoir. C’est à ce préalable que le régime qui nous organise doit son caractère si particulier : la mécanique-même de son fonctionnement dépend exclusivement de la personnalité de l’individu appelé à la présider quel que soit son âge, quel que soit son sexe, quelle que soit la philosophie politique dont il, elle, peuvent se prévaloir. L’évolution des esprits au cours du demi-siècle qui s’est écoulé a conduit à un désir, sinon, une exigence, de "formalisation" des procédures. Les dirigeants, de quelque tonalité qu’ils soient, appliquent des recettes mercatiques. Pourquoi, sans doute, rien n’avancera tant qu’ils en resteront au plan tactique.

L’ÉTAT DES LIEUX

Depuis 1958, Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande se sont succédés à l’Elysée. Certains ont accompli deux mandats, D’autres n’en ont accompli qu’un voire en partie seulement. Mais au delà de cette énumération, l’examen des conditions sous lesquelles ils ont été candidats d’abord et élus ensuite, sont riches d’enseignement et permettent certaines remarques intéressantes.

D’abord, toutes sauf la dernière, présentent le caractère commun d’une sélection de finaliste sans contestation, puis d’une élection sans problèmes (le cas de la mise en ballotage du Général par François Mitterrand relève plus de l’anecdote que d’un cas d’espèces). Chaque fois, le futur élu n’a connu de mésaventure dans son propre camp au cours de sa désignation. Que ce soit François Mitterrand face, si l’on peut dire, à la tentative de Michel Rocard, de Valéry Giscard d’Estaing face à Raymond Barre ou de Jacques Chirac face à Edouard Balladur, de Nicolas Sarkozy face à Ségolène Royal, l’issue n’a posé problème qu’aux yeux d’observateurs superficiels. Bref, de quoi alimenter le mythe du "candidat naturel".

Au moment initial de leur présentation comme futur candidat, même s’il y eut, en apparence quelques hésitations, en fin de compte leur démarche a été quasiment accompagnée par la majorité de leur famille politique et de leur électorat éventuel. L’élection ensuite, même si les médias ont tenté d’y introduire un élément d’incertitude pour dramatiser le prévisible, pour ne pas dire l’ordinaire, n’a chaque fois rien présenté d’exceptionnel. L’arrivée de Jean-Marie Le Pen à la seconde place du premier tour, éliminant ainsi Lionel Jospin, est plus anecdotique que significative. En fait, à chaque fois, le duel qui opposait les adversaires n’était pas équilibré. Même quand il s’est agit d’une élection ouverte, il y avait un champion et un challenger.

C’est là qu’apparaît cette particularité de la constitution de la Ctnquième République : à la limite, la couleur politique du candidat déclaré vainqueur de la compétition importe moins que son image telle qu’elle est perçue par les "faiseurs d’opinion" - qui sont bien autres que ceux que l’on imagine.

Avant de passer à la description de la dernière des élections, rappelons qu’il s’agit d’une description, pas d’une analyse qualitative. Le problème n’est pas de rétablir une réalité qui aurait été déformée. Il ne s’agit pas de rétablir une "vérité" qui aurait été masquée mais de relever des faits sans leur donner quelque qualité que ce soit.

Le cas de l’élection récente est tout à fait "hors normes".

• D’une part, à dater de son élection, le président sortant a été le sujet d’une description permanente fondée sur une démolition systématique de l’image qu’il était parvenu à se créer. En prenant appui sur quelques maladresses initiales, son personnage a été peu à peu transformé au point de devenir détestable quelles que puissent être les mesures qu’il inspirait. L’affaire était si bien menée que son action n’a jamais été réellement critiquée sur le fond. L’argumentation qui lui était opposée n’a jamais dépassé le stade de généralités triviales. Mais, une fois encore, il importe peu de juger de la moralité, de l’immoralité, voire de critiquer ou de justifier ses comportements. La seule chose qui nous intéresse, c’est l’établissement des conditions qui ont rendu cette élection si exemplaire.

• D’autre part, et pour la première fois, un candidat de l’opposition a été choisi au cours d’une procédure formellement et manifestement démocratique (bureaux de vote, listes électorales valides… etc) ouverte à l’ensemble des citoyens. Cependant, si la mécanique a parfaitement fonctionné, elle s’est appliquée sur un paysage dévasté par la disparition imprévue du candidat "naturel", au moment-même où il d’apprêtait à quitter ses fonctions au F.M.I. Le champ s’est donc ouvert et des aspirants à la candidature, jusque là quasiment condamnés à des rôles de figurants, ont acquis un statut auquel ils n’étaient manifestement pas préparés.

Un candidat "naturel" ? Un artifice de langage pour qualifier un candidat porteur d’une vision suffisamment conquérante et capable de la populariser en un langage accessible à tous. Au point d’obliger ses éventuels concurrents de l’intérieur à reconnaître qu’il a su occuper le terrain sans leur laisser quelque champ d’expression. Quelques exemples : Mitterrand vx Rocard, Giscard vs Barre, Chirac vs Balladur ; Royal vs les "éventuels autres",

En fait une élection sans enjeux politiques, sans expression stratégique, très intelligemment menée sur un terrain exclusivement tactique : la dénonciation du personnage-adversaire constituant le fond de la campagne. Résultat, une élection gagnée… moins triomphalement que prévu… par un personnage tout à fait respectable mais dont il semble qu’il manque singulièrement de "couleur". (Nous ne faisons là que rappeler, en moins soulignés, les traits relevés par ses concurrents de la primaire). Constatons que ce candidat-là est issu d’une consultation "démocratique" dont on ne peut dire qu’elle aie donné lieu à un écrasement des autres candidats éventuels. La meilleure des descriptions de son état a d’ailleurs été dessinée par le président élu lui-même qui s’est qualifié, non sans une certaine fierté, de "président normal".

Mais ce qui pourrait apparaître comme une médisance sans fondement prend un tout autre caractère quand nous portons notre regard sur une autre élection, apparemment moins importante, qui avait pour objet d’introniser la dirigeant du principal parti d’opposition, jusque là parti du pouvoir, sinon parti au pouvoir. Deux hommes politiques (en l’occurrence comme précédemment, il y a lieu de distinguer entre "homme politique" et "homme -ou femme- d’Etat" ; cette distinction n’a rien de péjoratif, un bon menuisier est aussi respectable qu’un grand ébéniste…) se sont disputés, se disputent encore d’ailleurs, une position, plus qu’un poste voire une fonction, à laquelle ils semblent attacher une importance, probablement démesurée, dans une partie d’échecs qui, que… Bref en vue, peut-on, imaginer, d’une prochaine candidature à une prochaine élection ^résidentielle. Ouf !

Intéressants cas de figure où nous pouvons distinguer une étonnante similitude entre le pouvoir et l’opposition.

Au P.S., quelle que soit par ailleurs l’honnêteté et l’honorabilité du vainqueur, sa stature n’a pas miraculeusement évolué depuis les primaires et la description qu’ont faite de lui ses concurrents demeure. Et, même si les conséquences de la disparition du "candidat naturel" sont gommées par ses circonstances, aux yeux des observateurs attentifs, le Président élu a été un candidat par défaut, distingué parmi un groupe aussi peu singulier.

A l’U.M.P.. la défaite de Nicolas Sarkozy s’est accompagnée d’un vide prodigieux. Candidat à sa propre succession, le président sortant ne pouvait se permettre de nourrir un héritier présomptif en son sein avant d’assurer son maintien au pouvoir. Sa disparition imprévue ne pouvait laisser que le désert.

Les deux situations, celle de la précédente opposition devenue victorieuse et celle du parti déchu, ont un caractère commun : dans l’un et l’autre cas, les statures des acteurs sont semblables. Ils apparaissent comme des résultats de choix par défaut.

C’est cet état des choses, voire des individus, qui met en évidence le dysfonctionnement, génétique pouvons-nous dire, introduit par la constitution qui organise la gouvernance de notre République actuelle.

Jusqu’ici, en effet, la procédure de sélection des candidats rappelait, toutes proportions gardées, la lutte menée aussi bien chez les bandes de singes (à l’exception notable des Bonobos qui ont développé avec succès le règne du "faites l’amour pas la guerre") que chez les loups pour établir la sélection du mâle dominant. Il faut tout de même constater que, malgré l’apparente barbarie et le peu de sophistication des méthodes employées, les résultats donnent des résultats satisfaisants, du moins quant à la survie des populations concernées.

L’évolution des idées et des mœurs, la civilisation, le développement de l’idéal démocratique fondés sur une conception très restrictive, parce que trop étroitement égalitariste voire bureaucratique, de la promotion des élites ont fortement affaibli le sens de survie des populations. La nécessaire prise de risques, sans laquelle il n’est pas de progrès, a été effacée par l’avènement du principe de précaution. Ce qui peut se traduire au niveau de la gouvernance par un "pas de vagues" généralisé et le règne du "normal".

UN VICE CONGÉNITAL

Quelle qu’ait été l’évolution de notre système de gouvernance depuis l’adoption de la constitution et des amendements introduits depuis, il est toujours caractérisé par son caractère d’opposition à un pouvoir des partis. Les solutions constitutionnelles retenues portent la marque du traumatisme laissé par l’instabilité gouvernementale qui a caractérisé la Quatrième République. Même si les réformes introduites au cours de la mandature présidentielle précédente ont affirmé le rôle du Parlement, le fond demeure. La concentration du pouvoir exécutif entre les mains d’une seule personne, le contrat passé entre le candidat -la candidate- et la Nation, via la procédure d’élection au suffrage universel, ont profondément transformé le paysage parlementaire. L’excessive centralisation des pouvoirs - il y a beaucoup à dire sur la manière dont la décentralisation a été, et continue d’être, menée - a entraîné un profond déséquilibre dans la mécanique de gestion du pays. Les partis sont devenus des pépinières de présidentiables, ce qui a fait d’eux des machines à promouvoir l’élection éventuelle du candidat retenu. Une fois la désignation du Président effectuée, les législatives appellent au Parlement une configuration supposée donner au nouvel élu son instrument législatif, l’autre parti étant rejeté dans une opposition rigide au point d’en être caricaturale.

Bref, un scénario qui ne peut être mis en scène harmonieusement que par une répartition des tâches entre un parti de "godillots" et un parti de préparation à la revanche. Toute autre combinaison entraîne un dysfonctionnement radical du système.

En fait, l’élection présidentielle est le seul moteur dont le mouvement est à l’origine du développement de la Nation. Elle est le seul moment où doivent s’affronter des politiques, c’est-à-dire des visions de l’avenir et les stratégies qui les formalisent. L’élection dépassée, place est faite à la gouvernance, c’est-à-dire à la phase tactique où se réifient les propositions précédentes.

Certes, tout cela va sans dire, et sans difficulté majeure, sur le plan de la théorie . Malheureusement la mise en œuvre de ce schéma comporte un vice congénital : compte-tenu de l’architecture du pouvoir, le choix des acteurs l’emporte généralement sur l’approfondissement des caractéristiques de la vision. Politique et stratégie sont balayées par des considérations tactiques. La qualité de la gouvernance dépend alors de l’ambition -au sens le plus noble et le plus général du terme- des porteurs de projet, du gagnant, en particulier. C’est cette ambition qui, explicitée, parlante, porteuse d’objectifs explicites, popularisée, devient le ferment d’une candidature "naturelle". La faiblesse de la mécanique actuelle, c’est que la "fabrication" de cette "candidature naturelle" échappe à toute gestion prévisionnelle collective.

[Au passage, notons que Berthold Brecht en a donné une description magistrale dans son essai intitulé "Les affaires de monsieur Jules César".]

Au moindre dérapage, la situation devient difficilement gérable. En fait, il s’agit moins des qualités réelles ou supposées des femmes et des hommes concernés que des circonstances dans lesquelles ils apparaissent sur la scène nationale. La manière, par exemple, dont madame Ségolène Royal a conquis sa stature de candidate est tout à fait exemplaire. Et si elle a manqué son élection, c’est justement parce qu’elle avait réduit au silence les "fabricants bureaucratiques" de candidatures, l’appareil pour tout dire, en séduisant les sympathisants. Elle a gagné la candidature mais elle n’a pas eu le soutien indéfectible des "apparatchiks". Plus récemment, l’autorité de madame Martine Aubry, trop apparente, lui a valu d’être battue par l’as de la synthèse incolore.

OUI… ET MAINTENANT ?

Ce qui suit ne représente en aucun cas une analyse critique des contenus mais un ensemble de remarques d’ordre fonctionnel.

La situation actuelle du système de gestion de la Nation est une illustration des déviances introduites dès lors que l’organisation politique s’écarte du schéma garanti par la Constitution. Qu’en est-il exactement ?

• Si l’organisation des primaires semble avoir été un succès, une de leurs conséquences est d’avoir mis en évidence l’existence de plusieurs lignes politiques à l’intérieur d’un même parti. Le choix du candidat ne semble pas avoir été accompagné d’une clarification d’autant plus nécessaire qu’une synthèse à partir de regards aussi divergents ne pouvait être que de façade...

• Ensuite, l’union électorale s’est fixé comme objectif prioritaire la prise du pouvoir, son exercice étant alors vécu comme secondaire. D’où, l’apparence, au moins, d’un certain désordre au moment-même de la définition d’une cohérence de l’activité gouvernementale.

• Il n’existe pas une vision de l’avenir mais plusieurs. Aucune, pourtant, n’a été clairement exprimée. Il est donc très difficile d’énoncer une ligne d’action cohérente. Tous, le Président, les ministres, les hiérarques des diverses composantes de la partie majoritaire du corps électoral, réunis sur le rejet de la majorité précédente, divergent profondément sur la route à suivre. En l’absence d’un débat politique, l’expression de ces désaccords ne peut porter que sur les mesures, c’est-à-dire sur les tactiques mises en œuvre. Celles-ci, prises une à une, traduisent des appréciations politiques donc stratégiques sans rapport entre elles. D’où la trace de cacophonie qui colore les interventions des uns et des autres.

• L’opposition actuelle n’échappe pas à ces turbulences et à ces imprécisions. Orpheline de son "guide", ses composantes se diversifient et, là aussi, des visions s’opposent, se complètent, se déchirent. Comme précédemment, cette opposition-là en est réduite à dénoncer, incapable comme celle-ci d’envisager, du moins pour le moment, le cadre "administratif" d’une organisation moderne.

En somme, la situation actuelle rappelle, par certains de ses aspects, la mécanique de la Quatrième République. A cela près que la composition du gouvernement dépend plus de l’expression des sondages que de la volonté parlementaire. En outre, l’Assemblée peut être dissoute sur décision du chef de l’Etat… et personne de la majorité, celle-ci semblerait-elle branlante, ne paraît désireux de rejouer l’épisode désastreux (pour la majorité de l’époque) orchestré par le Président Chirac.

Voilà donc pourquoi, voilà donc comment, sans analyser les mérites des uns et des autres, sans fantasmer sur leurs propriétés intellectuelles et/ou leur imagination créatrice, nous vivons le moment actuel.

Comment la situation évoluera-t-elle ? Tout dépend d’une double prise de conscience de chacun des camps : dans une situation de crise, il n’est pas de navigation possible sans un abandon des idéologies actuelles. Une fois, le regard débarrassé des considérations passéistes, il devient possible d’aborder les problèmes un à un en saisissant leur manifestation quotidienne. Le passé n’est plus une référence, pas même une représentation passagère.

Les egos des "quinquas" accepteront-ils de s’effacer devant la fraîcheur des "quadras", sinon des trentenaires ?

Qu’en pensez-vous ?


jeudi 3 janvier 2013 (Date de rédaction antérieure : janvier 2013).